Le dévoreur de catastrophes

Le réchauffement de l’atmosphère terrestre bouleverse le climat -  avec notamment l’accélération du cycle de l’eau - et provoque désormais de par le globe des catastrophes à répétition  : vagues de chaleur extrêmes et inédites dans des régions septentrionales, sécheresses, grands incendies, tempêtes, pluies diluviennes, inondations, etc. La météo s’affole et devient meurtrière. Nous sommes engagés dans une sorte de guerre climatique, les victimes sont de plus en plus nombreuses,  et ce sont les populations les plus pauvres qui en payent le plus lourd tribut. 

L’ensemble du système planétaire terrestre que l’environnementaliste anglais James Lovelock, dans une théorie demeurée célèbre, avait nommé Gaïa est en train de réagir à la maltraitance humaine. La Terre se révolte à sa façon et ses mouvements d'humeur sont de plus en plus puissants et rapprochés. 

Dans un ouvrage paru il y a quelques années et  intitulé “au temps des catastrophes” la philosophe Isabelle Stengers s’inquiétait déjà et livrait des réflexions qui sont d’une actualité saisissante  : “ Gaïa est désormais, plus que jamais, la bien nommée, car si elle fut honorée dans le passé, c’est plutôt comme la redoutable, celle à qui s’adressaient les peuples paysans parce qu’ils savaient que les humains dépendent de quelque chose de plus grand qu’eux, de quelque chose qui les tolère, mais d’une tolérance dont il s’agit de ne pas abuser. Elle était d’avant le culte de l’amour maternel, qui pardonne tout. Une mère, peut-être, mais irritable, qu’il s’agit de ne pas offenser. Et elle était d’avant que les Grecs confèrent à leurs dieux le sens du juste et de l’injuste, avant qu’ils leur attribuent un intérêt particulier envers leurs propres destinées. il s’agissait plutôt de faire attention à ne pas les offenser, à ne pas abuser de leur tolérance. Imprudemment, une marge de tolérance a bel et bien été franchie, c’est ce que disent de plus précisément les modèles, c’est ce qu’observent les satellites, et c’est ce que savent les Inuits. Et la réponse que Gaïa risque de donner pourrait bien être sans mesure par rapport à ce que nous avons fait, un peu comme un haussement d’épaule suscité par l’effleurement d’un moucheron. Gaïa est chatouilleuse, et c’est pourquoi elle doit être nommée comme un être. Nous n’avons plus affaire à une nature sauvage et menaçante, ni à une nature fragile, à protéger, ni à une nature exploitable à merci. Le cas de figure est nouveau. Gaïa, celle qui fait intrusion, ne nous demande rien, même pas une réponse à la question qu’elle impose. Offensée, Gaïa est indifférente à la question “ qui est responsable?” et n’agit pas en justicière - il semble bien que les régions de la Terre qui seront d’abord touchées seront les plus pauvres de la planète, sans parler de tous ces vivants qui ne sont pour rien dans l’affaire. Ce qui ne signifie pas, surtout pas, la justification d’une quelconque indifférence envers les menaces qui pèsent sur les vivants avec nous sur cette Terre. Simplement ce n’est pas l’affaire de Gaïa.”

Face à ce désastre annoncé, il n’y a rien à attendre de nos gouvernants, bien au contraire. Le temps des catastrophes n’est toujours pas le temps de l’urgence et des décisions fortes pour le climat ;  “Il faut y aller tranquille” selon l’expression surréaliste de Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique, le catastrophisme n’est pas de mise. La loi “Climat et Résilience” qui vient d’être votée est dénoncée par l’ensemble des associations écologistes. Le texte se contente de “mesures cosmétiques” et n’impose par exemple  aucune obligation de réduction de leur empreinte carbone aux  principaux pollueurs et responsables du réchauffement climatique que sont les multinationales. Plus de 100 décrets d’application restent à écrire et il faudra au minimum 3 ans pour que l’ensemble des dispositions du texte de loi rentrent concrètement dans les faits.

Fondamentalement, rien ne semble devoir affecter la marche d’un monde livré au capitalisme et aux marchands. Le système qui se nourrit aussi de la catastrophe et de toutes ses destructions en nous proposant les adaptations nécessaires ne veut surtout pas de changement, les nouvelles technologies sont autant d’opportunités de profit.  il nous faut  continuer à avancer sur la même voie, conformément au même modèle. 

Il nous faut faire confiance dans la technique et le progrès. L’esprit humain est ainsi fait qu’il s’habitue à tout ; il va comprendre pour finalement maîtriser et dominer la situation.

Le capitalisme dispose d’une phénoménale capacité d’adaptation : 

  • de nouveaux virus comme le coronavirus apparaissent, probablement dopés par la transformation et la fragilisation  des écosystèmes,  et se répandent rapidement dans toutes les régions du globe,  les vaccins vont permettre de nous immuniser ;
  •  les cultures s’avèrent inadaptées à un nouvel environnement déséquilibré et dégradé par l’action humaine, les OGM sont alors la solution permettant de poursuivre une agriculture intensive ;
  • la combustion du pétrole dégage du C02, les énergies décarbonées sont promues et développées afin de satisfaire notre besoin d’énergie toujours croissant :
  • l’eau douce manque à certains endroits, les usines de dessalement de l’eau de mer permettent de continuer à irriguer et de poursuivre une urbanisation délirante comme, par exemple, à Dubaï :
  • les ressources en protéines animales et végétales peuvent bien venir à manquer, les cultures de la viande cellulaire en laboratoire seront d’excellents substituts ;
  • la terre risque de devenir invivable, eh bien , nous irons coloniser d’autres planètes dans le sillage d’ Elon Musk ou de Jeff Bezos. Il n’est pas question d’interroger une seul seconde notre mode de vie, l’heure est même au tourisme spatial !!

Derrière tout cela, se profile un fantasme d'immortalité, le rêve de dépasser la condition humaine qui nous limite et nous contraint  à l’intérieur d’un cadre spatial et temporel jusqu’ici jugé indépassable 

Ce monde peuplé d’artefacts, qui se coupe d’une nature de plus en plus hostile, nécessite une nouvelle humanité. Il a besoin d’ un homme fiable, c’est à dire  totalement résigné à accepter les bienfaits de la science et de la technologie moderne. Il a besoin d’un homme qui s’engage totalement dans ce pari sans retour. Les entrepreneurs modernes ont besoin d’un homme confiant et qui inspire confiance, un homme qui fait le choix de son aliénation technologique.  Le “passe sanitaire” est un des tout premiers outils de contrôle imposé par l'Etat dans le cadre d'une  société sous la domination et l’emprise du capitalisme high- tech.  

N’ayons aucun doute là-dessus, ce capitalisme là est un des plus barbares qui soit. 

Sous le couvert du progrès, il tue et il tuera en masse, bien évidemment les plus fragiles et les moins fortunés. Comme l’écrivait Martin Gray qui n’hésitait pas à faire le parallèle entre le nazisme et ce nouveau  totalitarisme représenté par le développement industriel et financier incontrôlé : “Je  crois qu’une chaîne unit les bourreaux que j’ai connus pendant la guerre et les entreprises destructrices de l’environnement naturel. Je crois que la barbarie c’est aussi bien le massacre des hommes que la pollution du monde” 

 Comment résister à cette barbarie ?  C’est désormais la question essentielle, une question existentielle.  

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