Une France qui sent le rance

Le coronavirus n’a pas disparu, c’est le message lancinant des autorités ; il est là, en embuscade, il faut le rappeler sans cesse car sa présence diffuse constitue aussi, dans la perspective du “monde d’après” , un allié précieux pour le pouvoir.  La Covid-19 est  une menace latente qui permet d’entretenir un climat de peur et de soumission aux ordres et consignes donnés par les responsables à la population. Dans ces périodes troublées, il faut être sage et discipliné. Un hygiénisme méticuleux permet de forger de saines habitudes de respect des codes et des procédures  qui sont éminemment utiles pour des gouvernants car elles occupent et modèlent  les esprits. Nos nouvelles règles de vie en société  formatent les comportements, contraignent les citoyens à une  discipline qui ne se discute pas et rendent plus difficile  la contestation.  Une forme pernicieuse d’état d’urgence sanitaire va  subsister après le 10 juillet, il faut maintenir  un certain nombre de précautions et d’interdictions afin de contrôler toute reprise de l’épidémie, d’endiguer aussi les clusters de protestation qui pourraient avoir tendance à prendre trop d’ampleur.   

Car la crise est désormais avant tout économique et il faut que le capitalisme retrouve toute son efficacité. Les causes de ce gigantesque accident planétaire sont oubliées et il convient maintenant de rattraper - si possible -  les points de croissance et les profits  perdus en ravivant les mécanismes classiques d’exploitation. Comme le commande Emmanuel Macron “ il faut produire et travailler davantage” , tout le reste n’a pas d’importance. Le social et l’environnement sont à nouveau des charges qu’il importe de réduire.  Que peuvent bien peser, dans ce climat de reprise forcenée, les 150 propositions des membres de la Convention citoyenne pour le climat par ailleurs  bien mesurées ? Comment  certains d’entre eux avaient-ils pu seulement  imaginer une réduction du temps de travail hebdomadaire à 28 heures ? Le capitalisme post-covid ne peut que reproduire les schémas du monde d’avant et ce n’est pas l’éventuelle inscription dans la loi du crime d’écocide qui changera le fonctionnement des entreprises polluantes quand il n’existe pratiquement pas de police de l’environnement.  

Pour remettre la France au travail et construire le monde d’après,  Emmanuel Macron appelle les vieilles valeurs et les vieux modèles à la rescousse. A l’occasion de la commémoration de l’appel du 18 juin, il n’a pas hésité  à  s’abriter derrière la figure  du général de Gaulle et cet hommage ouvre bien peu de perspective : l’ombre tutélaire du général continue à obscurcir notre horizon politique car son leg majeur, la cinquième République, apparaît en effet aujourd’hui comme la cause principale des maux qui assaillent  la société française.  

Dans une France dominée par un pouvoir monarchique et toute une organisation administrative de type pyramidale, les motifs de colère se succèdent, s’accumulent mais ne permettent pas de bousculer un pouvoir déterminé. Une affaire chasse l’autre et paradoxalement contribue à atténuer l’impact de la précédente. Les appels, les mobilisations, les sursauts citoyens, trop souvent dispersés, se heurtent  à la gigantesque barrière d’un  Etat gendarme qui protège un président intouchable, plus que jamais décidé à faire supporter le choc de la pandémie par les travailleurs et à épargner les actionnaires. La France semble totalement déficiente en matière de contre-pouvoirs,  les médias dominants ne sont plus que des porte-voix de la doctrine gouvernementale. Aux USA, le meurtre de Georges Floyd a suscité une gigantesque émotion.  En France, le “j’étouffe” de Cédric Chouviat, répété sept fois, ne suscite guère d’échos ; il paraît qu’il était inaudible des policiers ! L’étouffé et l’entravé aurait sans doute dû  crier et se débattre plus fort ! Au moins son agonie a-t-elle été plus rapide que celle de Georges Floyd et peut-être convient-il finalement de saluer le savoir-faire de nos policiers ! 

Cédric Chouviat est une victime parmi d’autres mais aussi le symptôme d’un mal plus profond.  

La société française toute entière paraît étouffée et entravée par des institutions qui ne permettent pas de tirer collectivement  les leçons de la pandémie. Pour profiter du déconfinement, les Français auraient  besoin d’un peu d’air pur mais la France de Macron sent malheureusement le rance. 

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