Le virus consumériste des fêtes de Noël

Bien sûr, il y eut des tablées réduites et des enfants tenus un peu à l'écart des anciens, peut-être même des masques entre deux bouchées  mais ce furent là des détails d’organisation et de célébration, l'essentiel aura tout de même été préservé.

Bien sûr, il y eut des tablées réduites et des enfants tenus un peu à l'écart des anciens, peut-être même des masques entre deux bouchées  mais ce furent là des détails d’organisation et de célébration, l'essentiel aura tout de même été préservé.

Noël est resté Noël. Après des semaines  de privations et de frustrations, l’accessoire et le superflu devaient avoir de nouveau droit de cité et jouer le rôle de soupapes de sécurité.  En levant le confinement pour la période des fêtes, le gouvernement devait aussi pouvoir communiquer autour de ce moment de partage et de convivialité retrouvée. Encore une fois, quelle belle compréhension, quelle remarquable empathie ! 

Les grands magasins, les hyper et supermarchés, les géants du e-commerce, toutes les surfaces dédiées à la vente de victuailles et de marchandises en tous genres, ont pu fonctionner à plein régime. Grâce à Noël, l’économie a repris des couleurs et rattrapé un peu le retard accumulé en termes de points de croissance. L’industrie agro-alimentaire a déversé sur les étals ses lots de viandes, de poissons, de plats cuisinés, de confiseries fabriqués à la chaîne, engrangeant les profits qui vont accentuer demain  la diffusion et l’extension de la malbouffe.  

Noël est sans doute une des  fêtes les plus emblématiques de la société moderne, celle qui célèbre la consommation et le gaspillage, celle qui consacre la prééminence absolue du profane sur le sacré. Bien plus que la Covid-19, le virus consumériste s’est répandu sur  tous les continents  et la période de Noël rassemble  dans une même fièvre oecuménique toutes les religions et sociétés de la planète. 

Noël est la vitrine enchantée de la société de consommation. Pour beaucoup de travailleurs pauvres, c’est une parenthèse de quelques jours pour profiter des bienfaits d’une production qui les maltraite tout au long de l’année, une parenthèse pour oublier les vicissitudes et les brimades du quotidien, une parenthèse pour picorer en vitesse quelques  miettes du gâteau, ressentir les délices d’un shoot de consommation avant de retomber pour la plupart dans la torpeur et la routine désespérante de l’aliénation et de l’exploitation qui prend de plus en plus les allures d’un engrenage vers l’enfer.

A Noël, nous sommes certes dans le partage, la communion fraternelle, le lien affectif  au sein du cercle familial, en petit comité avec nos proches et nos amis,  mais, nous sommes plus que jamais pris au piège d’un système qui nous enferme dans des contradictions insurmontables. A Noël, nous quittons l’échange marchand pour donner sans nécessaire contrepartie mais, même si le calcul s’efface à cet instant, il n’est jamais bien loin. En nous offrant ces moments de plaisir, nous sommes aussi les complices passifs, plus ou moins consentants, d’un capitalisme mondialisé, nous continuons à baigner malgré tout “dans les eaux glacées du calcul égoïste”.   

Derrière la vitrine de Noël remplie de guirlandes, l’envers du décor, l’atelier de fabrication, est tenu à distance, il ne doit pas gâcher la fête. Nos cadeaux de Noël, nos gadgets, nos petits plaisirs futiles, sont souvent fabriqués par des travailleurs - qui peuvent être des enfants -  entassés pour des salaires de misère dans des usines en Inde ou dans le Sud-Est asiatique, voire par des esclaves dans des camps de travail ouïghours (Lire ici) en Chine. 

Noël est une fête éphémère et annonciatrice désormais de lendemains qui déchantent car la société de consommation et ses conditions de production engendrent automatiquement, en mode libéral, la dégradation des conditions de vie du plus grand nombre.

Une étude scientifique publiée ce mois-ci dans la revue Nature montre que la masse des objets fabriqués par les humains dépasse désormais celle de tous les êtres vivants réunis. En 2040, cette masse “anthropique” pourrait peser trois fois plus que le poids des êtres vivants. 

Noël est une sorte de miroir aux alouettes, un accélérateur  de la crise écologique et sociale. 

Et les conditions de fabrication de tout notre trop plein à  prix attractifs, c’est le vilain conte de Noël qu’on se garde bien de raconter aux enfants !

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