Ensauvagements. . .

 

Gérald Darmanin n’est pas le seul à vouloir “stopper  l’ensauvagement”. . .

Cela s’est passé bien loin des cités de banlieue où sévissent les nouvelles “racailles” du nouveau ministre de l’Intérieur et  disciple de Nicolas Sarkozy. C’était le samedi 21 août, à Crest, dans la Drôme. Quelques médias s’en sont fait l’écho mais l'événement est plutôt passé inaperçu, écrasé par la torpeur estivale et  balayé par la résurgence du coronavirus. Des éleveurs et chasseurs se sont retrouvés, rassemblés en cortège derrière des banderoles, pour dénoncer  le ré-ensauvagement des campagnes et la transformation de terrains acquis par l’ASPAS ( Association pour la Protection des Animaux Sauvages)  en réserves naturelles ( réserves de vie sauvage) , autant de zones agricoles et de chasse potentielles échappant à la menace des fusils et des pesticides, une atteinte  intolérable pour ces gardiens du temple de la ruralité dominante et par leurs élus locaux, venus prononcer des paroles d’encouragement au départ de la manifestation, à l’instar d’ Hervé Mariton, maire de Crest et ancien ministre dans le gouvernement de Dominique de Villepin.  Les images retransmises par les médias régionaux, et visibles sur le net (ici), sont a priori  plutôt pacifiques et aimables , elles  dégagent une atmosphère bon enfant,  on y voit des enfants grimés, des éleveurs venus manifester en famille  accompagnés de leurs troupeaux. Les moutons, les vaches, les veaux, les chèvres défilent eux aussi placidement, suivistes dociles et disciplinés, cornaqués à l’occasion par les gamins  des éleveurs. L’ensauvagement n’est pas de mise dans nos campagnes, il subsiste à l’écart, par places,  là-haut, retranché dans les recoins désertés par le monde agricole.  Mais derrière la pantomine et le masque plutôt sympathique de ce genre de démonstration, se cache toujours la  volonté farouche d’imposer sa loi par la force.  La violence est contenue mais elle transparaît néanmoins, sourde, prête à surgir si l’occasion se présente. La manifestation avait un itinéraire et un point d’arrivée, le siège de l’ASPAS, témoignant d’une volonté de confrontation et d’intimidation  évidente ;  les locaux de l’association étaient d’ailleurs protégés par quelques cars de CRS. Depuis quelque temps déjà, encouragées par le gouvernement qui entend lutter contre l’agri-bashing et promouvoir un monde rural en treillis et en combinaison de traitement ( la cellule DEMETER de la gendarmerie nationale a été créée à cet effet (lire ici)), la FNSEA ainsi que les fédérations de chasse adoptent une stratégie globale de confrontation et de harcèlement vis-à-vis de toute la mouvance écologiste et notamment des associations de défense de l’environnement.

Le gouvernement de Jean Castex construit le monde d’après en  amplifiant  la logique et les dérives du monde d’avant. Les atteintes aux milieux naturels et à la vie sauvage se multiplient. Après avoir cédé aux betteraviers en autorisant à nouveau l’utilisation de certains  néonicotinoïdes pour traiter la jaunisse de la betterave, le gouvernement vient au grand dam des défenseurs de l’environnement d’accepter sous la pression du lobby des chasseurs l’extension de la chasse à certaines espèces - alors même que certaines d’entre elles  sont menacées de disparition -  et d’abaisser le coût annuel du permis de chasse  de 400 à 200 €. 

 

Pour tous les partisans de la relance croissantiste, comme Jean Castex,  la nature sauvage est dangereuse et subversive, elle n’est pas insérée dans un processus de production ou une activité de prédation, elle ne peut satisfaire que les contemplatifs, les promeneurs inutiles qui préfèrent la compagnie des arbres et l’observation des animaux sauvages, plaisirs simples et gratuits, à la fréquentation  des parcs de loisirs  ou des zoos. 

 

A l’époque du réchauffement climatique, la biodiversité constitue pourtant un facteur de résilience reconnu des écosystèmes et sa sauvegarde devrait être une priorité majeure des décideurs politiques. Il faudrait commencer à réensauvager la nature, et non pas continuer à la domestiquer et à l'artificialiser  toujours plus. 

Alors que nos campagnes subissent des épisodes de sécheresse de plus en plus intenses et prolongés, Julien Denormandie, le ministre de l’agriculture, interpellé à ce sujet, se garde bien de remettre  en cause le modèle agricole et des cultures comme le maïs particulièrement exigeantes en eau.  Le ministre parie sur l’amélioration des techniques qui devrait permettre : 

  • “ une meilleure résilience des cultures ”
  • “ une meilleure protection des exploitations( matériel)”
  • “ un meilleur approvisionnement en ressources ( eau)”

Les maïsiculteurs peuvent continuer à arroser leurs champs et l’asphalte des routes rurales aux heures les plus chaudes de la journée, le ministre  va trouver des solutions pour les approvisionner en eau et il n’est pas question de leur imposer la plus petite contrainte.

Malgré l’insoutenabilité de plus en plus  flagrante du modèle agricole intensif, un ministre de l’agriculture sous Macron, ne rêve que de champs de plantes génétiquement modifiées ( obtenues si possible grâce à des techniques permettant d’éviter de rentrer dans la classification “OGM”)  - et d’usines à viande française; Tout ce beau système productif, encadré au quotidien par des agriculteurs tenus en laisse par le Crédit Agricole ( ou autres banques) et les remboursements d’emprunts,  assure de substantiels profits aux industriels de l’agro-alimentaire. Les industriels de ce secteur  avaient d’ailleurs salué la nomination de Julien Denormandie,  considéré comme un interlocuteur constructif avec “ une belle écoute” !

Nos campagnes doivent continuer à suivre la voie du progrès et de la domestication à outrance. Le sauvage n’y a plus sa place, les abeilles pourront bientôt être remplacées par de mini drones. 

Dans le monde d’après, qui nous promet pourtant la transition écologique et sociale, le libéralisme financier compte bien poursuivre sauvagement son exploitation du vivant.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.