Mai 68 ... un rêve qui s'éternise

Mai 68... l’entreprise est leader sur ses marchés. Des responsables syndicalistes... refusent la gréve. L’intelligence peut remplacer le chronomètre...

Fondée en 1919, l’entreprise était leader sur ses marchés. Prés de 500 personnes s’évertuaient à alimenter en pièces métalliques décolletées de nombreux secteurs de l’économie, particulièrement celui de l’automobile. En changeant de génération, l'entreprise se préparait à changer d’âme. Le paternalisme y était un atout. C’était la mode alors, les anciens ouvriers restaient intégrés à la « famille » pour constituer un ensemble qui marquait autant la profession que la région. Je ne connaissais strictement rien au décolletage mais m’intégrais facilement à un milieu qui correspondait parfaitement à ma conception d’un ensemble d’ouvriers et d’employés liés par une production florissante. Sans état d’âme, il m’était facile d’intégrer les modes de participation financière que la vision gaullienne de l’économie enjoignait de mettre en place. Responsable du personnel,  j’étais au mieux avec les responsables régionaux de la CGT et de la CFDT. Employés dans l’entreprise, ils étaient respectivement chargés de la planification du travail et de l’outillage et connaissaient mieux que moi la charge de travail de l’entreprise. L’Informatique permettait de connaître les couts pratiquement en temps réel. Un jeu d’abonnement me permettait d’obtenir le compte d’exploitation de l’entreprise en fin de mois, le 10 du mois suivant. C’était un exploit, alors que de nombreuses entreprises en étaient encore au cahier d’écolier et à un bilan annuel qui cadrait avec la déclaration annuelle des bénéfices imposables !

 C’est un hasard ! A chaque poste de travail pouvait correspondre en quelque sorte un compte d’exploitation. Je décidais de porter ce compte à la connaissance des ouvriers. Un séisme dans l’entreprise ! Tout naturellement une nouvelle organisation se mit en place, des opérations  furent rapatriées de l’atelier d’outillage vers les postes de décolletage et de reprise. Cette réorganisation naturelle, non sollicitée, entraînait d’importants gains de productivité qui étaient réalisés sans que l’encadrement des ateliers ou moi-même ayons eu à intervenir directement.

La mesure de la « contribution individuelle dégagée par un groupe de travail » est parfaitement réalisable lorsqu’elle est effectuée dans un climat de confiance. Un collaborateur qui connait dans la réalité des chiffres, la réalité de son emploi, est valorisé. Son poste devient « une micro entreprise ». Il développe sa capacité d’initiative : l’intelligence peut remplacer le chronomètre.

 Mai 1968 fut un grand moment. Les leaders régionaux des deux principaux syndicats travaillaient dans l’entreprise. Ils me firent savoir « qu’ils n’avaient rien à me demander ». Je pouvais en toute tranquillité participer, à Annecy, aux réunions patronales des entreprises de Haute Savoie dont le personnel avait refusé d’interrompre le travail : Evian à Thonon, Gilette à Annecy, Maître à Annemasse.

Nous imaginions un avenir de participation.

C'était aussi ça...Mai 1968 !

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