Culture : une faillite économique et morale

L’annulation des festivals, la fermeture des cinémas, salles de spectacle et de concert, va lourdement grever le secteur culturel. En première ligne de ce désastre annoncé, les travailleurs de la culture (700.000 emplois) sont délaissés par l’État comme par la «profession», plus soucieuse de sauver ses meubles que les producteurs d’imaginaire.

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En dessous de tout. Jamais encore, la Vème République n’avait connu ministre de la Culture si inconsistant. Même les plus pâles, parmi ceux qui ont occupé cette fonction (Philippe Douste-Blazy, mai-novembre 1995 ; Audrey Azoulay, février-décembre 2016), font figure de lumières en comparaison de Franck Riester, nommé le 16 octobre 2018 en succession de Françoise Nyssen, qui n’aura pas non plus laissé un souvenir impérissable.

Diplômé de l’ESSEC (spécialisé en « management urbain »), maire de Coulommiers (Seine-et-Marne), président du micro-parti Agir qu’il a fondé, et concessionnaire de garages automobiles, rien ne prédisposait Franck Riester à endosser le costume d’André Malraux ou de Jack Lang. Il ne faudra pas compter sur lui pour laisser au quinquennat de Macron la moindre empreinte culturelle. Mais soyons juste : Riester n’y est pour rien. Le problème, c’est le boss. Si le dirigeant de la « start-up nation » avait la moindre ambition culturelle, cela se saurait.

A minima, pourrait-on attendre du ministre de la Culture qu’il gère correctement les affaires courantes. Or, en la matière, l’inconsistance se double d’indifférence et d’incompétence. Depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19, le ministère de la Culture a été d’une extraordinaire passivité. Tout au plus Franck Riester annonçait-il, le 6 avril, l'ouverture d'une « cellule d'accompagnement » pour toutes les manifestations estivales qui redoutent de devoir annuler. Au rythme où vont les annulations, et la gueule de bois qui va s’ensuivre, le ministère de la Culture devrait prochainement annoncer la création d’une cellule de dégrisement !

Le 16 avril, au lendemain du one-man-show d’Emmanuel Macron prédisant un déconfinement pour le 11 mai, Franck Riester annonçait que pourraient se tenir de « petits festivals », sans plus de précision. Et pour cause : le ministre n’a rien à dire de précis, il improvise. Son interview dans Le Monde du 17 avril reflète ce manque total de préparation. Il peut toujours ânonner que « « la culture aura un rôle majeur à jouer pour nous permettre de retrouver des jours meilleurs », ça ne mange pas de pain. L’audition de Franck Riester devant la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat, ne donne pas davantage de précisions concrètes, si ce n’est la promesse d’un « plan de relance spécifique, qui sera élaboré en concertation avec Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. »

« Nous devons donner de l'espoir et imaginer le monde de la culture de demain », ajoute alors Franck Riester. Mais en attendant « le monde de demain », il conviendrait de soigner celui d’aujourd’hui. Monsieur le Ministre, gardez pour vous vos rêves de « jours heureux » ; l’urgence, c’est maintenant. L’annulation des festivals et, au moins jusqu’en septembre, la fermeture obligée des salles de spectacle et de concert, et des cinémas, condamne un nombre considérable de travailleurs de la culture à un chômage total. Et les perspectives, au-delà de septembre, restent encore fort incertaines.

Seule mesure d’urgence prise à ce jour : pour les intermittents, Pôle emploi prolonge les dates anniversaires tombant en période de confinement jusqu'au 31 mai pour le calcul des 507 heures. Aller au-delà du 31 mai ? La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a récemment indiqué que ce n’était pas à l’ordre du jour. Lors de son audition devant l’Assemblée nationale, le 23 avril, Franck Riester a promis de « faire évoluer les dispositifs d’urgence, y compris après le 31 mai, pour maintenir l’accompagnement et n’oublier personne ». Mais, interrogé par plusieurs députées sur l’idée d’une « année blanche » (réclamée par de nombreux artistes et techniciens), il a esquivé la question et n’a pas pris position.

Pour l’heure, le fonds d’urgence est de 22 millions d’euros. Insuffisant pour raccommoder les « trous dans la raquette ». D’autant que parmi les « travailleurs de la culture », nombreux sont ceux qui n’ont pas accès au régime de l’intermittence : écrivains, plasticiens, graphistes, critiques, auto-entrepreneurs, etc. Alors, que faire ? Dans une interview accordée au quotidien Aujourd’hui en France, Jack Lang indique une voie possible : « Le budget de l’État a été augmenté de 110 milliards d’euros. Sur cette somme, il faut prélever 1% pour l’éducation à l’art à l’école et 1% pour le ministère de la Culture, soit plus de 1 milliard pour chacun des deux ministères ». Pourquoi cela ne serait-il possible ? L’État vient de garantir un prêt de 5 milliards d’euros à Renault. En France, Renault emploie 48.600 salariés. Le secteur culturel représente plus de 700.000 emplois (dont 500.000 salariés).

Proposition : pourquoi ne pas instaurer un revenu universel (disons, de 1.000 € par personne) jusqu’à la reprise d’activité ?

Solidarité en berne

Le ministère de la Culture n’est pas seul en cause dans l’irresponsabilité publique qui frappe le secteur culturel. Cela coûte de le dire, mais le secteur culturel entretient lui-même une coupable politique. « Nous attendions une grande solidarité de toute une profession, qui semble ne pas être au rendez-vous », écrivait voici quelques jours sur son blog Mediapart Nicolas Barrot, lui-même musicien et directeur d’un festival associatif. Le constat est édifiant.

Même la grande distribution est plus vertueuse : si elle exploite sans vergogne les petits et moyens producteurs, au moins leur concède-t-elle tout juste de quoi garder la tête hors de l’eau. Dans le secteur culturel, sauf exceptions, ce n’est même pas le cas. Une petite enquête menée ces derniers jours auprès de plusieurs compagnies confirme le diagnostic établi par Nicolas Barrot. De nombreuses institutions publiques y compris dirigées par des artistes (festivals, Centres dramatiques, centres chorégraphiques, scènes nationales, etc.) mégotent à n’en plus finir le montant d’éventuelles « indemnisations ». Voici quelques jours, l’omnipotent directeur du festival Montpellier Danse, Jean-Paul Montanari (72 ans), disait à L’Humanité : « Des gens vont rester sur le carreau. Paiera-t-on leur contrat aux compagnies qui ne pourront venir à l’automne ? Ce serait la moindre des élégances. » On apprécie le futur hypothétique et conditionnel, et plus encore le mot « d’élégance », quand il s’agit tout simplement de droits sociaux et d’élémentaire solidarité !

Heureusement, un directeur de théâtre national sauve l’honneur : « Nous avons décidé d’honorer les engagements financiers pris avec nos salariés mais aussi avec les centaines d’artistes et de techniciens indépendants - et donc précaires - qui devaient travailler sur les productions annulées. Payer ces professionnels qui n’auraient pas eu d’autre soutien économique était une façon de rendre cette crise collective. C’est la crise budgétaire d’un théâtre national, et non une série de crises individuelles de travailleurs qui ne pourraient pas subvenir à leurs besoins élémentaires en perdant leur salaire. Heureusement l’Assemblée nationale a ensuite voté une loi qui exige que toutes les institutions publiques agissent de la sorte. C’est une victoire très importante pour le spectacle vivant car c’est une question de solidarité, mais c’est aussi la garantie qu’il y aura un avenir artistique. Nous soutenons les artistes aujourd’hui pour qu’il y ait demain des artistes prêts à imaginer ce qu’on ne sait pas encore. » Ce metteur en scène, c’est Tiago Rodrigues, directeur du Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne, et le pays où l’Assemblée nationale a voté une telle loi, c’est le Portugal.

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