Lutte de classe et Gilets Jaunes : où va-t-on ? par Jacques Chastaing

Version raccourcie de l'article déjà posté sous le même titre sur ce blog.

 Nous n'avons jamais connu autant de bouleversements en France en aussi peu d'années.

La société a été entièrement chamboulée de manière totalement inédite. Les conquêtes sociales conquises depuis la seconde guerre mondiale sont ravagées, les acquis démocratiques gagnés depuis plus longtemps encore, sont ébranlés. Le pouvoir exécutif malmène au plus haut point les contre-pouvoirs législatifs, judiciaires et médiatiques et assoit sa domination par une violente répression policière, des attaques contre la liberté d'expression et des restrictions aux droits de manifester ou tout simplement de s'opposer.

La droite radicale ou extrême s'engage à fond dans les brèches du bouleversement en cours et c'est elle qui est à l'initiative tous azimuts, tentant de forcer un peu plus tous les ébranlements, alors qu'on était plutôt habitués à ce que ce type de secousses soient le fait de l'extrême gauche.

En revanche, les vieilles organisations syndicales et politiques de gauche s'affaissent sur elles-mêmes et bien des militants syndicalistes ou même d'extrême gauche peinent à s'y retrouver et à réagir.

Le bouleversement n'est pas que français ou Macronien ; de Trump à Johnson en passant par Salvini et d'autres, l'ancien monde occidental vacille à très grande vitesse au profit d'ébauches de pouvoirs forts.

Cependant, le mouvement social lui-même ne reste pas atone ou silencieux, bien au contraire.

Le formidable soulèvement des Gilets Jaunes relève le gant, réinvite en coup de tonnerre la lutte de classes et par son « soulèvement », il invite à remettre à l'ordre du jour la révolution et la construction d'un monde meilleur.

Nous avons rarement connu une telle politisation de masse en aussi peu de temps.

En effet, à côté des Gilets Jaunes qui se battent depuis dix mois et qui entraînent des centaines de milliers de personnes, les résistances populaires restent multiples et massives : pour le climat, les migrants, les femmes et les revendication syndicales traditionnelles. Dans le sillage du soulèvement jaune des classes les plus exploitées, ces luttes sont amenées à se poser la question de pousser plus loin leur détermination et leurs revendications. Plus encore, les ponts entre les différents secteurs en lutte se bâtissent sous l'impulsion des Gilets Jaunes. Beaucoup comprennent qu'il n'y aura pas de retour en arrière et qu'il n'est plus possible de défendre des acquis ici ou là dans des luttes dispersées. Bien descombattants trouvent peu à peu la confiance en eux-mêmes pour se poser la question globale de la société que nous voulons et des moyens pour y arriver.

Le soulèvement des Gilets Jaunes politise de larges franges populaires et ré-initie la lutte de classes, ses méthodes, ses solutions et la conscience de classe qui s'est toujours bâtie dans la lutte la plus déterminée.

La conscience de classe n'est pas une chose qu'on trouve toute faite ou qui se transmet comme un trésor de génération en génération.

Elle advient, se déploie, se renforce au décours de nombreux événements variés, dans des conflits qui opposent des intérêts différents, dans la tempête, les cris, les injures, les coups et les tumultes. Elle ne se « définit » jamais  de manière isolée, abstraite mais dans la lutte concrète par certaines de ses "figures", par son environnement, ses lisières, son évolution, les hommes et les organisations qu'elle entraîne comme alliés ou qu'elle combat.

La conscience de classe qu'on peut lire dans l'intelligence tactique des Gilets Jaunes aggrave en grandissant la crise des sommets politiques. Et cette crise permanente au sommet depuis Macron alimente et renforce la conscience de classe et le soulèvement en cours.

La conscience de classe qui se construit au fil des combats et des expériences pratiques n'est pas un tout donné mais est vécue. Elle peut l'être d'abord au travers d'un sentiment de classe, puis d'une conscience balbutiante et enfin d'une conscience jusqu'au bout.

Par ailleurs, cette conscience de classe en pleine élaboration n'invente pas tout à partir de rien mais est une héritière d'une conscience commune passée que nous allons essayer de déchiffrer en la situant dans l'histoire des luttes ouvrières et populaires de ces dernières années en France et de la conscience qui en est née.

La durée ou la différence d'avec les années 1930

L'ampleur historique de la contre-révolution sociale et politique en cours, menée par la bourgeoisie, donne sescaractéristiques principales aux résistances sociales. 

Avec Macron, il s'agit de la destruction du monde dans lequel nous avons vécu depuis les acquis des soulèvementspopulaires qui ont suivi la seconde guerre mondiale de 1944 à 1948 puis ceux de 1968. Il y a bien sûr dans ce que fait Macron une continuité avec ce qu'ont commencé Sarkozy et Hollande ou leurs prédécesseurs mais il y a aussi une rupture. Ce que veut faire Macron – et qui est un processus en cours dans le monde occidental entier - n'est pas du domaine du quantitatif mais du qualitatif.

L'objectif de Macron n'est pas seulement de l'ordre de la loi mais de faire entrer ses modifications législatives dans la vie elle-même, de faire accepter ces changements et la mentalité de classe qui les justifie dans tous les aspects de la viequotidienne jusque dans ses recoins les plus personnels et intimes de chacun.

Rien ne dit qu'un tel saut qualitatif en arrière soit possible, réalisable en France, ou même dans le monde occidental sans des conflits d'ampleur. Nous venons de vivre plus de 70 ans d'une vie quotidienne modelée dans ses moindres recoins,mœurs, usages, habitudes, sentiments et traditions par un « d’État social », ce qui est unique dans l'histoire. On peutdifficilement imaginer un recul tel que voudraient nous les infliger les Macron, Salvini, Johnson et autres Trump sans déflagrations majeures bien au delà de ce que nous connaissons aujourd’hui et dont les Gilets Jaunes nous donnent un petit avant-goût.

En fait, nous n'avons jamais connu dans l'histoire une telle conjoncture, une telle singularité ni une telle remise en cause aussi brutale d'un mode de vie aussi développé et aussi longtemps. Et jusqu'à présent lorsqu'il y a eu des remises encause semblables – on pense aux années 1930 – , cela n'a pu se faire sans événement majeur, crise d'ampleur ou guerre par exemple, qui ont pu permettre aux possédants de justifier toutes leurs sauvageries auprès d'une fraction des classes populaires plongées elles-mêmes dans la misère et le désarroi. Aujourd'hui, autant l’État régalien tout entier se droitise et se brutalise, autant on ne voit pas apparaître de milices fascistes de masse même si les petits groupes fascistes sont plus actifs et en auraient bien sûr envie.

On imagine mal les forces de répression de l’État à elles seules être à même de venir à bout de montées socialesd'envergure.

La peur d'un mouvement d'ampleur des Gilets Jaunes et d'une colère sociale explosive peut bien évidemment pousser lesclasses bourgeoises à choisir la solution fasciste. On voit d'ailleurs en France depuis qu'il apparaît évident à la suite desmanifestations du 21 septembre 2019 que le soulèvement des Gilets Jaunes ne cessera pas mais qu'au contraire il entraîne dans son sillage d'autres mouvements, que la presse bourgeoise donne ouvertement la parole à des fascistes. Mais leur problème est qu'il faut les hommes pour ça et ils ne les ont pas en quantité ; les petits groupes fascistes ne peuvent pas y suppléer aujourd'hui. A chaque fois que ces derniers ont tenté dans la rue de s'opposer aux migrants, ils ont suscité la mobilisation de plus de contre-manifestants et plus déterminés qu'eux-mêmes et on dû reculer puis renoncer.

Face à la montée sociale, il ne reste aux classes bourgeoises pour le moment que leurs forces de police et les directions syndicales. Mais resteront-elles fiables si la détermination, la radicalité et la conscience des classes populaires s’accroît ?

Sans événements catastrophiques, une crise qui permettrait aux déluges nationalistes ou racistes de l'emporter sur la raison, la politique de Macron paraît d'autant plus une politique « à froid », sans raison réelle apparente... sinon celle d'enrichir les plus riches et faire perdurer leur système capitaliste au détriment des hommes et de la planète. Car avec ladestruction des acquis sociaux et démocratiques, c'est aussi l'avenir de la planète qui est en jeu. Double enjeu historiquedonc.

Les catastrophes économiques peuvent advenir, hélas très rapidement – et les alertes actuelles sur la crise qui vientinquiètent - , mais pour le moment ce n'est pas le cas. On voit bien les tentatives chauvines et anti-parlementaires d'appels au peuple de Johnson avec le Brexit ou racistes de Salvini avec les migrants. Mais on voit aussi leurs difficultés à réaliser leurs projets « à froid » en dehors de justifications de plus grande portée. La lutte actuelle se fait donc dans la durée, ce qui suscite bien des résistances et à partir de là bien des prises de conscience.

Par ailleurs, il ne s'agit plus comme dans les années 1930 de partis et syndicats qui mènent la résistance, il n'y en a pas aujourd'hui de ce type, mais bien plus largement du corps social tout entier infiniment plus cultivé et « organisé » quedans les années 1930 qui résiste et se bat. Le corps social est très organisé par ses réseaux de communication multiples, son temps libre, ses moyens de transports, sa culture générale, ses protections sociales, ce qui le rend terriblement efficace. 70 ans d’État social avec une protection contre la maladie, le chômage et une retraite – qui n'est certes pas parfaite – mais qui accorde entre 15 et 20 ans de temps libre en fin de vie, cela ne s'est jamais vu dans l'histoire et cela a des effets.

Il n'y a pas d'organisation, de chefs, simplement une multitude d'individus, de petits groupes et de réseaux multiples - et pas seulement sur internet – qui résistent et avancent. Les représentants du pouvoir ont bien enchaîné à leur char lesdirections syndicales mais celles-ci ont perdu de leur autorité. Les possédants voudraient bien des dirigeants pour discuter, les soudoyer ou les arrêter mais à l'instar des Gilets Jaunes, il n'y en a pas.

Le soulèvement en cours leur est insaisissable. L'eau du mouvement passe partout. Ce peut être une faiblesse danscertaines circonstances, on l'a vu en Égypte ou en Tunisie, mais gageons que lorsque cela sera nécessaire le soulèvement trouvera en son sein les hommes pour un autre type d'organisation. Nous devons aussi nous y préparer.

Effondrement de l'idéologie du grand patronat

La durée du soulèvement des Gilets Jaunes, 10 mois à ce jour, s'explique par l'ampleur de ce que Macron veut nous enlever ; les résistances sont à la hauteur de l'enjeu.

Mais cette durée s'explique aussi par la conscience, la capacité à repérer un certain nombre de faux amis, l'aptitude à déjouer les pièges et les mensonges des puissants, enfin la disposition à comprendre ses propres faiblesses ; cela explique la volonté farouche des Gilets jaunes à ne pas construire d'organisation centralisée ni à avoir de leaders nationaux pour éviter que ces éventuels dirigeants se fassent retourner. De la même manière, leurs discussions sur le RIC perdurent même si la plupart sait très bien qu'aucun pouvoir ne le leur accordera mais c'est une façon de rappeler en permanence qu'ils ne croient plus au système électoral représentatif actuel et à ses représentants.

Ce qui est à la base de cette intelligence c'est l'effondrement de l'idéologie du grand patronat hérité de la période précédente.

Trois des éléments idéologiques sur lesquels le grand patronat a fondé sa domination des années 1980 à maintenant contre l'émancipation que les travailleurs avaient gagnée auparavant ont perdu progressivement de leur efficacité.

Il s'agit de la peur de la crise, de la supériorité du privé sur le public et de l'efficacité du dialogue social.

Après 1968, le grand patronat a échafaudé tout un endoctrinement de la pensée autour  de la « crise » dont ses journalistes, ses penseurs, ses économistes et ses hommes politiques de gauche et de droite, ont submergé les esprits et par là généré une peur qui faisait tout accepter.

Grâce à cette peur, le grand patronat a pu déplier en long et en large la solution du secteur « privé » censée être bien plus  efficace que tout ce qui est « public » par son prétendu esprit d'innovation, son soit-disant goût du travail, son fumeux « esprit d'entreprise ». Enfin, pour associer et enchaîner les salariés à cet esprit, il a donné une place centrale au « dialogue social » et aux directions syndicales pour "améliorer la situation" au point qu'il a fait disparaître les statistiques des conflits du travail pour les remplacer par le chiffrage des accords patrons-ouvriers. Selon eux, les luttes n'étaient plus nécessaires mais de surcroît, il n'y en avait plus ! Et les directions syndicales laissaient dire tout en justifiant leur pratique du « dialogue social » par cette soit-disant absence de luttes qu'elles ne recensaient plus.

Or, le temps passant et les attaques s'aggravant, tout le monde a pu constater d'expérience qu'il y avait non pas un mieux mais une destruction continue de tous les acquis sociaux tandis que les dirigeants d'entreprises, les banquiers, les richess'enrichissaient comme jamais. Les bénéfices et les dividendes explosaient en même temps que le patronat licenciait en masse au nom de la « crise », tandis que les PDG s'offraient des salaires mirobolants et que les riches échappaient à l'impôt par une extension considérable de la fraude fiscale. L’État finançait à milliards le grand patronat tandis qu'il pressurait la population et  détruisait les services publics.

La crise n'était visiblement pas pour tout le monde.

La crise est apparue, dès lors, comme un masque servant à faire passer une exploitation accrue du grand nombre auprofit d'une minorité.

De la même manière, la prétendue supériorité du privé sur le public qui a gangrené les esprits depuis les années 1980 est apparue de plus en plus comme le masque de l'égoïsme patronal. A la gloire de la réussite personnelle de l'entrepreneurprivé se substitue alors dans les consciences, l'éloge des solidarités qui se maintiennent encore même de manière déformée au travers des services publics et surtout par l'esprit de service public, un pas vers une autre société. La défense grandissante par les salariés et les usagers des hôpitaux de proximité, des maternités, des services d'urgence, des écoles, des gares, de l'université, de tous les services publics au fur et à mesure qu'ils sont sabordés a eu raison de ce mythe de la supériorité du privé. Les grands entrepreneurs privés sont aujourd'hui vus plus comme des gangsters que comme des sauveurs de l'humanité en crise.

Dans la foulée de cette prise de conscience, le prétendu dialogue social entre patronat, gouvernement et syndicats a fait long feu. Du coup, les directions syndicales paraissent complices du pouvoir pour organiser le recul et paralyser lessalariés.

De plus, alors que les statistiques truquées constataient une soit-disant absence de luttes et donc une prétendueacceptation de la situation par les exploités, jamais autant de conflits n'ont éclaté durant ces années. Cependant, ils sontrestés invisibles du plus grand nombre, façonnant cependant ainsi un décalage de perception entre ceux qui les vivaient et bien des militants, des commentateurs ou des analystes qui ne les voyaient plus dans la presse ou les comptes-rendus syndicaux. 

C'est ainsi que peu à peu, un esprit de guerre de classe s'est imposé à la base à la place du dialogue des classes au sommet. La peur de la crise était remplacée par la haine des profiteurs et du « privé ».

Les conflits se multipliaient dans les services publics qui étaient particulièrement attaqués par les gouvernements de Sarkozy et Hollande. La défense du service public conçu comme solidaire et responsable devenait le drapeau d'une autresociété plus bienveillante et solidaire notamment avec les plus faibles, seniors, malades, SDF, handicapés, jeunes. L'image du fonctionnaire fainéant et inefficace cède peu à peu la place à celle de l'infirmière dévouée, du pompier courageux, de l'agent de nettoyage utile... L'idéologie de la réussite personnelle a pris un coup dans l'aile en proportion de la montée du sentiment que les générations futures vivront moins bien que les générations passées.

Dans le même moment, un quatrième dogme du système idéologique patronal s'écroulait, celui qui séparait le politiquedu social, qui vouait le premier aux élections et le second aux grèves, donnant le vote comme débouché politique aux mouvements sociaux. Les politiques de Sarkozy, Hollande et Macron permettaient de constater que la gauche et la droite mènent, de fait, la  même politique au service des riches. L'abstention était de loin le premier parti dans les quartiers populaires, loin devant tous les autres, y compris celui de Le Pen. Et aujourd'hui, au delà de l'abstention, se construit l'idée que le système représentatif bourgeois n'est pas vraiment démocratique et qu'il faudra un système électoral différent.

Les Gilets Jaunes ont hérité de ce constat de faillite de l’idéologie patronale.

C'est ce qui explique la particularité du mouvement sur les taxes à l'origine du mouvement des Gilets Jaunes. Beaucoup ont cru en voyant ce surgissement sur les taxes accompagné de quelques organisations patronales routières et de militants d'extrême droite, qu'on assistait là à la répétition d'un mouvement poujadiste comme auparavant.

Or si quelques patrons et groupes d'extrême droite engagés dans cette aventure ont pensé l'utiliser à leur compte, ils ont vite fait demi-tour et déserté le mouvement car, pour les Gilets Jaunes, il ne s'agissait pas tant de ne pas payer les taxes que de savoir à qui profiteraient les taxes, aux plus riches ou aux plus pauvres. Et de là, leur dénonciation incessante de ceux qui ne payent pas leurs impôts au détriment des hôpitaux et écoles et cachent leur argent dans les paradis fiscaux.

 

De 2017 à 2019, l'autonomisation du mouvement social et la confiance en ses luttes

Deux grands mouvements sociaux dominent la situation avant les Gilets Jaunes : celui, ancien, des journées d'actionsyndicale saute mouton sans plan global de lutte et celui, nouveau, d'une foule de luttes émiettées mais habitées de la conscience de la nécessité d'un "tous ensemble" sans pourtant arriver à le réaliser.

L'agenda national de la lutte sociale était dominé par les directions syndicales et leurs journées d'action. Cet agendadécousu s'accompagnait de sa justification : selon les directions syndicales, les travailleurs ne voudraient pas se battre.

Or le second mouvement des luttes dispersées prouvait que c'était faux mais sans pouvoir se faire entendre, nonmédiatisé.

Je recensais pour ma part dans le secteur hospitalier plus de 4 000 établissements traversés par une lutte sur l'année2017/2018. Plus globalement, tous secteurs confondus, je recensais 270 luttes et grèves par jour sur le premier semestre 2017. Ce qui est considérable... mais invisible face au rouleau compresseur syndical s'appuyant sur le silence médiatique et les fausses statistiques de luttes du pouvoir.

Or début 2018, un changement important va avoir lieu qui va peu à peu remettre en route la perception des luttes par lestravailleurs et la confiance en soi qui en découle.

En février 2016 le mouvement social dans son ensemble se réveille et prend une nouvelle dimension en ne cessant plus des luttes qui seront continues jusqu'à maintenant. Or déjà en 2014, 2015 avaient eu lieu des rébellions du milieu syndical de base. Dans leur foulée émerge au printemps 2017 le Front Social regroupant 200 structures de base syndicale radicale. Ce dernier organise pendant les périodes électorales du printemps 2017 des manifestations regroupant jusqu'à 20 000 personnes qui ciblent Macron et les beaux quartiers, aux cris au lendemain de son élection de "1 jour ça suffit, Macron démission". Contre cette montée, les directions de la CGT et des autres syndicats et partis politiques organisent à l'automne 2017 une multitude de journées d'action dispersées, concurrentes, chaotiques et sans plan pour « disperser la vapeur ». Au bout de quelques mois les militants sont découragés et en novembre 2017 la CGT siffle la fin de la mobilisation annonçant que Macron a définitivement gagné... accusant les salariés qui ne se battraient pas. Macron esttriomphant, les militants sont au 36ème dessous.

Or, fin janvier 2018, contre toute attente, une nouvelle mobilisation populaire surgit. Elle viendra celle-là des secteurs salariés ou non salariés les plus exploités, les plus invisibles, les moins organisés, les plus féminins et issus del'immigration.

En janvier 2018, les zadistes de NDDL(zone protégée naturelle que menace un aéroport) font reculer Macron "l'invincible". Le même mois, une grève dure des agents pénitenciers surgit ; de la même manière, des luttes de lycéens et étudiants traversent le pays ; des manifestations de retraités sont bien suivies et un mouvement "Colère " contre les taxes et le projet de limitation de la vitesse à 80 Km/heure, se lève dans les petites villes de province avec des motards, desretraités, des salariés de petites entreprises, des indépendants, des petits artisans, des auto-entrepreneurs...

Ce mouvement "Colère" (qui regroupera 90 000 membres sur facebook) agrège les revendications contre la hausse de la CSG (impôt social), la destruction des retraites, la hausse des prix... et multiplie les manifestations de février à mai. Laplupart des "coléreux" formeront le noyau des Gilets Jaunes plus tard. Déjà, ils bloquent les rond-points et les grandessurfaces le samedi et certains portent déjà le gilet jaune. Ils réuniront 250 000 personnes dans la plus importante de leursmanifestations. Les directions du vieux mouvement ouvrier organisent des contre-feux en déclarant que ce sont des « fascistes »...

Dans ce contexte, la grève des agents des Ehpad (maisons de retraite) va unifier de fait l'ensemble des grèves etprécipiter les prises de conscience. Elle débute en novembre 2017 invisible des médias et des militants puis éclate au grand jour fin janvier 2018 avec plus de 2 000 Ehpad en grève en même temps. Le secteur des Ehpad est particulièrement sensible. Il est fait d'un sous-prolétariat féminin, précaire, très souvent provincial, sur-exploité, souvent de couleur qui travaille dans de petites structures éclatées et qui révèle par son nombre un changement important dans la structure du travail en France.

Le prolétariat féminin a explosé en nombre dans la santé, le nettoyage, le service à la personne, la restauration rapide ou l'hôtellerie, regroupant plus de 500 000 femmes au travail dans les conditions les pires qui expérimentent la sur-exploitation macronienne avant l'heure.

Bien qu'invisible et méprisé, c'est ce secteur de femmes travailleuses qui a marqué la période par des luttes trèsdéterminées et victorieuses, démentant les directions syndicales dans leur discours de démoralisation et montrant que ce sont ceux qui sont au plus bas de l'échelle, les plus exploités, qui sont aussi les plus déterminés dans la lutte.

Ce secteur est sensible aussi parce qu'il importe les luttes d'autres pays du monde en France (notamment d'Afrique) etmodifie l'expérience des travailleurs migrants et à leur égard , ce qui fait très peur aux autorités qui vivent de leur sur-exploitation et assoient leur domination politique par la démagogie raciste à leur encontre.

Il est sensible enfin parce que c'est ce même prolétariat féminin sur-exploité qui va jouer un rôle essentiel en animant beaucoup de groupes ou d'assemblées Gilets Jaunes.

Le secteur des Ehpad est encore sensible par ses résidents, les seniors. Il remue un terrain émotionnel qui touche une grande partie de la population et un problème de société : la manière inhumaine dont on traite les vieux dans cette société. Aussi, lorsque la grève des Ehpad a éclaté au grand jour le 31 janvier, elle bénéficie d'un énorme élan de sympathie populaire et de couverture par les médias locaux, qui par ses multiples interviews et témoignages associe les conditions de travail des salariés du secteur à la question de la société que nous voulons.

S'appuyant sur cette popularité, les organisateurs de la grève des Ehpad appellent à une journée nationale d'ampleur le 15 mars, jour où les retraités avaient déjà prévu de manifester. C'est un premier pas vers la convergence des luttes,réveillant un nouvel élan vers un "tous ensemble"pouvant regrouper toutes les colères du moment hors du contrôle desdirections syndicales.

Aussitôt, les directions syndicales allument un contre-feu et appellent à une mobilisation des services publics le 22 mars, tout en menant une forte et violente campagne contre le 15 mars des Ehpad, accusant même ses organisateurs de division et de servir Macron !

En même temps l'élan avait été donné.

Les militants reprennent espoir mais du fait d'un certain mépris social de l'aristocratie ouvrière pour les non-qualifiés, ou d'une compréhension « économiste » de la situation et d'une compréhension réductrice de la construction de la grève générale ils se ruent sur le... 22 mars. Beaucoup d'entre eux répéteront cet alignement derrière les appareils syndicauxlorsqu'ils dénonceront à nouveau les manifestants Gilets Jaunes comme fascistes et seront absents des fortes mobilisations du 17 novembre 2018 pis des deux qui ont fait vaciller Macron les 1er et 8 décembre 2018.

A ce moment, en mars 2018, dans la suite de l'esprit exprimé par le Front Social de 2017, il existe un forte aspiration à un mouvement général pour virer Macron « et son monde » qui traverse toutes les mobilisations du moment.

Cheminots, étudiants, électriciens, postiers et militants politiques entrent alors en grève, au printemps 2018, avec espoir mais sans avoir encore suffisamment mûri la globalité des attaques et la duplicité des appareils. En quelques mois, ladivision des luttes organisée par les directions syndicales noie l'aspiration à virer Macron dans la multiplicité desrevendications corporatistes de chacune de ces grèves menées en même temps mais séparément..

Début juillet, l'élan donné par les agents des Ehpad est dispersé. Les militants sont à nouveau découragés et la petite musique des "ouvriers qui ne veulent pas se battre" reprend à la tête des syndicats..

De son côté le mouvement "Colère" continue un cheminement parallèle, effacé par les mobilisations syndicales et propose avec les congés d'été de reprendre sa mobilisation dès octobre par un nouvelélan en ayant particulièrement intégré et mûri la motivation de la base à virer Macron et bloquer l'économie, la trahison des directions syndicales, l'inefficacité des actions saute mouton, des luttes dispersées, des négociations avec le gouvernement.

Les Gilets Jaunes tirent toute la classe ouvrière en avant en élevant la conscience de classe générale

Sur la base de la perte d'influence de l'idéologie patronale et de cette prise de conscience conquise dans les luttes de 2017 et 2018, le soulèvement des Gilets Jaunes va ajouter la perte de confiance dans la démocratie représentative, sa police, sa Justice, ses élections et sa presse et une confiance croissante dans l'autonomie et les capacités de la classe ouvrière.

Les violences policières comme on en n'avait pas vues depuis longtemps ; l'injustice judiciaire et ses « deux poids deux mesures » suivant qu'on est riche ou pauvre, manifestant-honnête ou patron-truand ; ses élections truquées où un président comme Macron n'est élu que par 8% des inscrits ; une presse qui ment comme elle respire toujours au bénéfice des puissants ; tout cela ne s'écrit plus dans des journaux confidentiels d'extrême-gauche mais est vu par des millions dans la presse en ligne des Gilets Jaunes et surtout expérimenté dans la rue par des centaines de milliers de personnes dans une pratique de lutte de classe.

Ainsi on passe de « mouvements » traditionnels à un « soulèvement » pour renverser Macron et son monde même si bien des catégories sociales « protégées » tentent encore de jouer le jeu corporatiste du « chacun pour soi » dans le cadre dusystème.

Ainsi, dans un premier temps, le combat en cours des urgentistes hospitaliers malgré une coordination qui échappepartiellement aux directions syndicales, n'essayait pas d'étendre sa lutte au reste des services hospitaliers en lutte. Il maintenait au contraire l'espoir que le pouvoir pourrait donner quelques milliards qui permettraient de sauver le service des « Urgences ». Les combats actuels des pompiers n'échappent pas à cette optique tout autant que ceux des agents des impôts comme des enseignants. Les salariés qui ont un emploi stable, un salaire encore assuré et un statut, essaient encore de sauver celui-ci dans le recul général.

Cependant les Gilets Jaunes, eux, sans pour autant se faire d'illusions, cherchent globalement la convergence. De nombreux Gilets Jaunes apportent leur soutien aux luttes des hospitaliers ou des pompiers malgré souvent les réticences de ces derniers et encore plus souvent des organisations syndicales.

Sous cette influence, ces mouvements sociaux sont en pleine évolution.

Tous ces mouvements ont la particularité de durer longtemps, entre 6 mois et un an pour les enseignants, les agentshospitaliers, les agents des impôts ou encore les pompiers même si c'est de manière éparpillée, morcelée. Or cette durée, traduit quelque chose et a des effets.

La durée montre que les acteurs de ces luttes  ne se découragent pas, c'est un des éléments marquants de la situation.

Ces luttes font penser aux luttes longues et déterminées contre les fermetures d'entreprise. Mais ce sont les services publics tout entiers qui sont fermés avec ainsi un déplacement de la lutte locale à la lutte nationale mais « corporatiste ».

En même temps, avec la fermeture de tel ou tel service public, tout le monde comprend qu'en fait c'est un type de société tout entier qu'on ferme.

Cela signifie que se diffuse peu à peu dans les esprits l'idée qu'il ne s'agit plus de se battre pour limiter les reculs en tentant de revenir au passé mais qu'il s'agit de se battre pour l'avenir, bref, pour un autre monde où s'affirmerait en premier la solidarité sociale et non "les eaux glacées du calcul égoïste".

Ainsi après le mouvement des luttes locales émiettées à « conscience globale », est apparu celui des combats corporatifs nationaux au même esprit : on sauve ce qu'on peut en attendant d'être plus forts. Ces luttes catégorielles« corporatistes » mais au même fond de conscience globale, s'encouragent les unes les autres et l'ensemble pèse à sontour sur d'autres secteurs entraînés à faire de même, tandis que la durée du soulèvement des Gilets Jaunes lui-même influe sur tous. Et la défense de la retraite qui commence pourrait encore amplifier ce caractère.

Ainsi, le collectif inter-urgences a appelé l'ensemble de la profession hospitalière à la lutte commune du 26 septembre avant d'autres, en même temps que le nombre d'actions communes entre urgentistes, agents des Ehpad et pompiers augmente, notamment peut-être nationalement le 15 octobre, avec toujours la présence... de Gilets Jaunes.

Les combats des enseignants ont commencé aussi à s’émanciper des directions syndicales à travers différents collectifs. Leur combat, le 3 octobre en hommage à une enseignante qui s'est suicidée sur son lieu de travail, a pris un caractèregénéral d'une réponse politique des travailleurs à l'hommage gouvernemental encensant Jacques Chirac, l'ancien président de la république décédé.

Dans ce contexte, la tactique de dispersion totale de la riposte par les directions syndicales en de multiples journéesd'action en septembre et octobre a un effet inédit et fait entrer de nouveaux secteurs dans le processus de convergence.

C'est ce qu'on a vu avec la grève pour la retraite à la RATP le 13.09 avec une participation rare de près de 100% et l'envie de remettre ça par une grève illimitée à partir du 5 décembre 2019.

Par ailleurs le 16 septembre, la grève des agents des finances publiques pour la défense du service public parvenait à des taux historiques de mobilisation. Le même jour, la mobilisation des avocats, pilotes, infirmières, kinésithérapeutes etprofessions libérales de santé pour la défense des retraites était massive ; même chose encore le 19 septembre, pour lamobilisation des électriciens ; même chose toujours le 21 où des gilets jaunes et des écologistes pour le climat ont fait decette date une première grande date de convergence des luttes ; enfin le 28 septembre, les Sound Systems pour obtenir justice pour Steve tué par la police, le soir de la fête de la Musique, réunissaient 300 000 personnes rien qu'à Paris, ouvrant la politisation à de nouveaux milieux. Et ça continue en octobre, retraités, pompiers, hospitaliers...

Et puis, surtout, sous la pression de la base, les syndicats de la RATP appellent à une grève illimitée à partir du 5 décembre, suivis par des secteurs de cheminots, de transports routiers, du ciel, de l'éducation... et bien sûr les Gilets Jaunes qui appuient cette initiative en précisant que la défense de la retraite ou les autres revendications sont légitimes ...mais que pour gagner, il faudra renverser Macron.

En faisant du mouvement social lui-même poussé jusqu'au bout son propre débouché politique, les Gilets Jaunesdéplacent insensiblement la question sociale sur la question de qui a le pouvoir. Ils aggravent par là la crise de la représentation politique classique au sommet. Ils intensifient la crise du syndicalisme traditionnel qui n'a aucune perspective politique en ne lui laissant qu'une place de plus en plus résiduelle aux côtés des pouvoirs en place. Globalement, ils intègrent progressivement toutes les luttes dans cette prise de conscience de la nécessité d'une lutte générale posant la question du pouvoir.

Peu à peu les travailleurs licenciés, les employés des services publics mis dehors, les jeunes sans avenir, ceux qui n'ont qu'un petit boulot pour survivre, les précaires de plus en plus nombreux, les étudiants rejetés forment un immense terreau social qui, avec les Gilets Jaunes, devient un formidable terreau militant dépassant de loin toutes les organisations. 

Pour le moment, ce milieu a besoin d'horizontalité, de prendre en main son destin par méfiance des appareils. Mais autant pour l'émergence du soulèvement des Gilets Jaunes, la participation massive de millions de personnes à la prise en mainde leur propre vie, tout parti est inutile voire nuisible ; autant dans les phases terminales d'affrontement avec le pouvoir, le regroupement de l'initiative et l'organisation des forces sont vitales.

Mais ce n'est que dans le déroulement de la première phase que peut se construire le parti, au sens de « partisans d'une même cause », de compréhension commune de la situation et des tâches qui en découlent, pour le moment une compréhension commune forgée dans la lutte la plus vive qui lie la grève économique, la mobilisation écologique ou l'indignation contre les scandales politiques.

La grève générale : la révolution précède la grève

Ce qui est remarquable dans cette période est qu'on a passé un double cap : un cap social depuis les luttes contre les remises en cause des lois protégeant le travail qui perdurent continûment depuis février 2016 puis un cap politique depuisnovembre 2018 où les Gilets Jaunes ont marché contre le palais présidentiel de l'Elysée et posent depuis plus 10 mois la question du pouvoir .

Le soulèvement actuel n'est pas prêt de finir que ce soit sous la forme Gilets Jaunes ou sous une autre forme. Laconscience des délais ne se mesure plus en semaines mais en mois ou peut-être même en années. Cette durée du mouvement social et sa conscience grandissante deviennent dans cette situation un élément mortel pour le régime de Macron risquant de se diviser sur les solutions à apporter. 

Il y a une montée vers « quelque chose », la construction des moyens d'une riposte globale. C'est ainsi qu'on peut parler de Grève Générale au sens de période telle que la concevait Rosa Luxembourg et les Gilets Jaunes comme des militants les plus conscients de cette période. Dans cette Grève Générale alternent grèves économiques émiettées, manifestations générales ou locales, luttes politiques, émotions liées à des scandales, émeutes, grève généralisée, etc. Dans cette période, la politisation de toute notre classe donne un sens commun à tous les événements jusque là séparés, une marche générale vers un aboutissement, la prise du pouvoir pour une vie meilleure. L'ensemble forme un tout et cette conscience du tout devient lentement la conscience de classe poussée jusqu'au bout.

La grève générale en cours définit peu à peu son programme en intégrant les combats particuliers à un combat général, les militants dispersés à des objectifs généraux. Elle forme et regroupe ses militants à partir de ses expériences, en utilisant tous les outils à sa disposition, défaisant au fil du chemin les illusions et les colporteurs d'illusions, marginalisant les directions syndicales, dissolvant leur influence sur leurs bases et délimitant et forgeant ainsi son propre « parti ».

Dans ce contexte, pour accélérer la mise en forme organisationnelle de ce que les luttes portent d'historique en elles, nous devons appeler à regrouper dans la construction d'un parti tous ceux qui ont cette conscience générale de la situation, afin d'être à même dans les moments les plus intenses, de donner l'ultime puissance à la dynamique en cours, de poser concrètement la question du pouvoir avec le plus d'efficacité et de la manière la plus démocratique qu'il soit.

Jacques Chastaing le 30 septembre 2019

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