Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10962 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 août 2017

La dictature de l’épilation: on en parle?

C’est à l’adolescence que je me suis épilée pour la première fois tout simplement parce que je n’avais pas le choix. C’était soit je perdais toutes les semaines un temps fou à annihiler ma vraie nature, soit je laissais pousser mon pelage et je passais pour une «crado» ou un « yéti» selon les termes insultants du langage courant.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

23 JUILLET 2017 -LEJOURNAL DE SHARMELA

C’est un peu le quotidien de la plupart des femmes occidentales. Les poils sont à bannir et sont le propre  des hommes uniquement. A tel enseigne que, comme bon nombre de filles, j’ai intégré, emmagasiné et adopté ce mode de pensée. Un jour, alors que j’étais dans la file d’attente d’un supermarché, mon regard s’est posé par inadvertance sur  des  poils drus qui émanaient des aisselles d’une femme vêtue d’un marcel. Ils étaient si longs et touffus qu’ils formaient une pointe qui rebiquait.  Cela m’a dans un premier temps choquée. J’ai trouvé ça fou qu’elle fasse ses courses si gaiement alors qu’elle affichait sa pilosité aux yeux de tous. Puis je me suis demandée pourquoi je jouais à l’étonnée  alors qu’il y a quelques années de cela, ma pilosité s’exprimait librement en Côte d’Ivoire. D’ailleurs, j’en étais très ravie et j’ai pleinement joui de cette parenthèse plutôt inattendue de ma vie.

En effet, j’ai vécue trois ans à Abidjan avant de revenir en France. Là-bas, le rapport aux poils diffère complètement de celui auquel j’avais été habituée tout au long de mon adolescence. En fait, la grande majorité des femmes qui n’ont pas subi le matraquage intensif régissant les critères de beauté à l’occidental arborent fièrement leurs poils sans gêne. Lorsque je suis arrivée pour la première fois dans mon école, c’est l’une des choses qui m’a frappée. Les  jupes courtes des filles dévoilaient de jolis mollets poilus. Certaines affichaient même un petit duvet au dessus des lèvres. D’autres avaient des bosquets dans les aisselles ce qui ne les empêchait aucunement d’être sexy et attirantes. Même les filles élevées au haut rang de canons de beauté de la promo étaient velus et cela ne semblait guère déranger les petits filous qui les courtisaient. Je n’en revenais pas et j’ai mis un certain temps à m’habituer à ces poils fusant allègrement de toute part. Il m’est arrivé à plusieurs reprises, à l’école ou dans les commerces, d’être obnubilée par une mèche noire qui s’échappait de l’emmanchure de mon interlocutrice au lieu de me concentrer sur ses propos. C’était assez déroutant.

Avec le temps, j’ai décidé d’adopter ce nouveau mode de vie et d’embrasser la liberté d’être enfin soi-même. J’ai tout laissé pousser. J’ai procédé par étape. J’ai commencé par les aisselles facilement dissimulables dans les mondanités pour éviter d’être la risée de mes amis et connaissances « occidentalisés » comme moi.  Au début je n’étais pas très à l’aise. Je voyais les poils de mes jambes se dresser petit à petit mais apparemment j’étais la seule à le remarquer. J’ai donc  fini par laisser mon doux pelage soyeux s’épaissir librement sans avoir à me préoccuper du qu’en-dira-t-on. J’étais aux anges. Il y avait même de jeunes éphèbes très charmants et fort respectables à qui je plaisais malgré mon épiderme pileux (sans vouloir me venter). Bref, c’était sympa.

-Oh belle plante que vous êtes magnifique!                                                                                            -Je sais.

A mon retour en France, j’ai dû me réadapter au système injuste selon lequel toute femme qui se respecte doit impérativement ratiboiser sa toison dans son entièreté. Malheureusement, les garde-fous de cette traque aux poils sont souvent les personnes de notre entourage immédiat. J’ai dû me conformer aux goûts de mon cher et tendre qui, comme la plupart de ses compères masculins, aime les poils de son animal de compagnie mais déteste ceux de sa compagne. C’est ainsi que j’ai recommencé à perdre de longues et précieuses minutes de mon temps à éradiquer une partie de mon identité pour des raisons purement esthétiques alors que les hommes peuvent s’enorgueillir d’arborer fièrement leur ronces tentaculaires sur le torse ou leur foin rêche sur les cuisses et les mollets dans l’allégresse.

Salut, grâce à ma toison, je suis la représentation de la sensualité. Pas toi femme. Au revoir.

Le Porno a aussi sa part de responsabilité dans tout cet acharnement contre le poil; ces mises en situation funambulesques aux dénouements disruptifs sur fond ultra-misogyne bercent l’adolescence de nombreux garçons et les conditionnent sur la nudité des filles. Super katsumi et Marc Dorcel! Merci! A tel enseigne que le simple fait si naturel pourtant d’avoir des poils sur le pubis féminin est devenu intolérable voire impensable. On risque la peine capitale si on ose outrepasser la condition sinequanone pour déambuler sereinement en maillot de bain dans un lieu public; inutile de vous la rappeler…

Donc concrètement elle va nager dans la même piscine que moi alors qu’elle n’a pas pris la peine de s’épiler le maillot? AU-SE-COURS

Les médias relayent également cette chasse sans pitié aux poils, le rendant presque tabou. Vous remarquerez que dans les pubs cucul-la-praline à outrance pour l’épilation vous ne verrez au grand jamais une once de vrais poils apparaître à l’écran, même de façon subliminale! Contradictoire non? Ne parlons même pas de la myriade de produits anti-poils dont regorgent les rayons des grandes enseignes. Il en existe au miel bio (chimique), à la vanille des îles vierges (de poils ?) au caramel sans gluten et sans caramel. Certains se réchauffent au micro-onde et sont tellement alléchants que le chaland aurait presque envie de les bouffer. Et c’est pas fini! Il y a des appareils qui arrachent le poil, des fils qui le tranchent, des lasers qui le crament, des rasoirs qui le tailladent sec. Bref, c’est violent. On peut même opter pour le sésame suprême qui se nomme l’épilation définitive et qui consiste à être dépourvu de ses poils pendant une très longue durée.

Quand tu croises ton crush dans la rue comme par hasard le seul jour où tu n’as pas rasé ta moustache.

Rappelons que l’épilation a son revers de la médaille et que cette activité chronophage n’est pas du tout aussi fun, géniale et poilante que dans les publicités. Quand on s’épile à la cire, on souffre. A en chialer. Quand on se rase, on se coupe. Parfois, des boutons disgracieux ou des rougeurs peuvent apparaître. On en parle  des sensations de picotement très inconfortables ou des brûlures à certains endroits au moment de la repousse? Bon, hein, bon. Alors je ne comprends pas pourquoi l’on s’obstine à s’infliger de tels désagréments.

Moi, quand j’arrache trois poils à la cire.

Les hommes commencent aussi à entrer dans la mouvance. Il faut l’avouer, il arrive que l’on soit offusqué d’en croiser avec une barbe de trois jours sous prétexte que cela ne fait pas « sérieux » ou « propre » ou amusés, voire écœurés d’apercevoir un épais mono- sourcil scinder un visage en deux  ou un petit oursin surgir d’une oreille ou d’une narine. On voit  également de plus en plus de mâles, soucieux de leur apparence exhiber un corps épilé. Heureusement que la mode et sa propension irrévérencieuse à s’ériger systématiquement contre les pudibonderies de notre société a permis de libérer le poil notamment avec le retour de la barbe outrageusement XXL entre autres.

Les femmes souffrent depuis trop longtemps de cette dictature aliénante de l’épilation et ce n’est pas juste. En plus de se coltiner les tâches ménagères ingrates et subir quotidiennement la lourde charge mentale* très souvent étrangère aux mecs, voilà qu’il faut  en plus se raser pour le confort visuel de ses messieurs. Je pense que la meilleure façon de s’affranchir de ces codes rébarbatifs et insultants pour notre identité est d’essayer d’éveiller les consciences de nos proches dans un premier temps en commençant par habituer notre homme, notre frère, notre père, nos amis, à nos poils. Il faut leur faire comprendre que cet attribut révèle certes la masculinité de l’homme mais aussi la quintessence de notre féminité. C’est également un bon moyen de prouver que le lien entre saleté et poils  est purement une idée reçue.  Beaucoup de personnes formatées à outrance  ont fini par se convaincre à tort de cette théorie sacrément tirée par les cheveux selon laquelle le poil rimerait avec crasse. Ce raisonnement n’est pas crédible car selon l’imaginaire collectif, le poil est «sale», «répugnant» sur une femme mais pas du tout sur un homme velu. Cherchez l’erreur. Au contraire, nos amis les poils ont des vertus protectrices et forment des barrières contre la poussière et les insectes. Et puis tout dépend de notre hygiène au quotidien. «Si, poilu et allergique aux douches tu es, détesté par tout le monde tu seras », (parole de Maître Yoda, mi-poilu, mi-chat-sphynx). Ensuite, osons montrer un peu plus de poils féminins dans les films, les clips, dans les photos de mode etc. Cela pourrait permettre à beaucoup de femmes de s’identifier et ainsi se libérer petit à petit de cette épée de Damoclès qui plane au dessus de leur système pileux. Enfin pour l’avoir expérimenté, on peut être belle, féminine et déborder de sensualité avec ses poils (rho mais oui, puisque je vous le dit sapristi!) Ce serait bien aussi, dans l’idéal, que l’on arrête les méchancetés gratuites et cette facilité à fustiger et à pointer systématiquement du doigt les filles qui disposent librement de leurs corps et qui de ce fait ne s’épilent pas. Et si on était moins catégoriques dans nos jugements histoire de faire évoluer un tout petit peu les mentalités ?

Il est vrai qu’il est difficile de se défaire de certaines habitudes profondément ancrées dans le patrimoine culturel un peu comme les clichés ineptes ou  la chenille qui redémarre. Néanmoins, on peut faire l’effort de les reconsidérer quand elles sont avilissantes et très contraignantes. Alors messieurs, arrêter de nous bassiner avec votre pseudo phobie des poils  alors que vous en avez plein le faciès, les épaules, le dos, les oreilles, les pieds et même les paluches d’accord?  Bref j’y vais parce que tout ça m’a vraiment mis de mauvais poils!

Charge mentale: c’est penser à tout, tout le temps, pour assurer le bon fonctionnement du foyer. Je vous invite à lire cette BD sur le sujet ici

*les dessins violets de toute beauté sont de moi.

Sharmela NP

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Des femmes et des enfants survivent dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, dont des nourrissons, occupent un coin de rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Une pétition vient d’être lancée par différentes associations pour soutenir leur action et interpeller les autorités sur leur cas.
par Nejma Brahim
Journal — Migrations
Face au risque d’expulsion à Montreuil : « Je veux juste un coin pour vivre »
Ce mardi, une audience avait lieu au tribunal de proximité de Montreuil pour décider du délai laissé aux cent vingt personnes exilées – femmes, dont certaines enceintes, hommes et enfants – ayant trouvé refuge dans des bureaux vides depuis juin. La juge rendra sa décision vendredi 12 août. Une expulsion sans délai pourrait être décidée.
par Sophie Boutboul
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — Politique économique
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema
Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon