France : Ou va le mouvement social ?

Aujourd'hui, l'esprit unitaire et combatif du Front Social s'est étendu à bien des structures syndicales ou associatives qui l'ont repris à leur compte. Du coup,quel doit être le nouveau rôle du Front Social ? Quel pas en avant peut-il aider à réaliser ?

7 octobre 2017 - Par Jacques Chastaing

I. Naissance de notre force

I. 1. Le basculement psychologique du 15 septembre

Le 15 septembre 2017 nous sommes entrés dans une nouvelle période ; beaucoup de militants et de salariés conscients ont ressenti fortement quelque chose ce jour-là. Mais c'était un non-dit ; parce que trop important, trop lourd de conséquences, de bouleversements... pour soi-même, pour tous, pour le mouvement social, les organisations ouvrières, l'avenir de la société. Et c'est cet ébranlement que la période  va décanter, éclaircir, développer, rendre conscient à chacun d'entre nous, personnellement, à nous tous, collectivement... Qu'est-ce que nous voulons réellement, jusqu'où sommes nous prêts à aller... Cela va être tout un apprentissage à faire ensemble, au travers des échanges, des expériences et au décours des événements à venir.  

Mais comme sur le coup, le sens et l'importance de cette vibration du 15 n'ont pas été mis en lumière, l'onde enclenchée par l'ébranlement de ce jour-là a continué son développement mais souterrainement, les 28 et 29 septembre, le 4 octobre et va les continuer les 10 et 12 octobre, et encore à d'autres dates sans qu'il apparaisse très clairement, ouvertement, collectivement, de quelles transformations profondes, de quels projets, ces dates ont été les premières étapes.

Pour résumer en une formule autour du développement du Front Social – qui est le groupe qui a le plus marqué et représenté la période de juin à aujourd'hui -  disons que celui-ci est passé d'un message représentant les besoins, les aspirations et la conscience de tous mais venant d'un  petit groupe de militants, en un état d'esprit de tous, de beaucoup de militants qui s'en sont emparés dans toutes les organisations, rendant alors le Front Social en tant que groupe, inutile, et l'obligeant à trouver, formuler, l'état d'esprit de la nouvelle étape à venir.

Se demander ce qui s'est passé le 15 septembre, c'est se demander quel lien il y a entre le succès/échec de la mobilisation des routiers du 25 septembre et des jours suivants,  le succès de la manifestation des retraités du 28 septembre, le choix du CCN de FO le 29 septembre de rejeter la collaboration entre Mailly et Macron au profit une politique de mobilisation, l'invitation le 4 octobre de Solidaires à toutes les composantes du mouvement social pour construire une riposte collective, la journée d'action de la fonction publique le 10 octobre transformée en grève interprofessionnelle, la convocation par la CGT d'une intersyndicale le 9 octobre pour envisager une suite au 21 septembre  et la convocation des organisations syndicales par Macron le 12 octobre afin d'envisager la suite des réformes.

Or le 15 septembre, pour celui qui n'a qu'un rapport distant avec le mouvement social, c'est un peu comme dans la théorie du chaos, l'équivalent d'un battement d'aile de  papillon dans la baie de Sidney mais capable de déclencher un ouragan à l'autre bout du globe ; c'est quelque chose d'apparemment imperceptible au premier abord - une petite brève dans la presse - mais en  même temps quelque chose de profond dans les esprits, aux conséquences et aux évolutions psychologiques considérables pour l'avenir des semaines et mois qui viennent, voire beaucoup plus loin.

Le 15, donc, l'ensemble des organisations syndicales de la fonction publique ont annoncé qu'elles organisaient une journée d'action de ce secteur le 10 octobre contre le rétablissement d'une journée de carence en cas de maladie, le gel du point d'indice, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires dans la mandature Macron.

Apparemment, une journée syndicale corporatiste comme il y en a déjà eu bien d'autres. 

Et pourtant non. La pensée est opératoire, elle se demande toujours à quoi ça sert ? A quoi servait donc cette journée ? 

A casser une dynamique en marche.

Ça a été en effet ressenti, vécu – et c'est le vécu qui est important - comme le franchissement d'un Rubicon par les militants qui se battent contre les mesures Macron ou qui, plus éloignés mais conscients, sentent toutefois que ce que veut faire Macron contre le monde du travail et plus largement, est grave.

Depuis la candidature Macron, il y a un décalage important entre les directions syndicales qui ne réagissent pas aux attaques de Macron et leur base comme de l'ensemble des classe populaires qui sentent qu'il y a là un danger et réclament de ces organisations de lever le drapeau de la riposte. C'est cet espace qui a permis au Front Social de surgir et faire entendre sa voix. Or avec le succès du 12 septembre et l'annonce du 21 dans la foulée, ce décalage semblait s'être comblé. L'annonce de la journée du 10 octobre a tout cassé et a  non seulement agrandi le décalage mais a fait passer bien des équipes militantes et probablement  au delà, dans une autre étape, cessant d'attendre ce qui vient  d'en haut, pour passer directement à l'action.

 I. 2. Épisode électoral et déclin des illusions

  • Revenons en arrière.

    Macron n'a pas caché son programme anti-ouvrier lors des élections présidentielles. Il s'est toutefois fait élire malgré cela par crainte d'un succès de Marine Le Pen. Les principales confédérations syndicales l'ont soutenu... et pas que par défaut. 

    Il apparaissait clairement à la majorité qu'il n'y avait rien de bon pour les futurs « rien » et « fainéants ». Seuls, les moins conscients semblaient un instant entraînés par l'allure jeune et moderne du candidat.

    Quoi qu'il en fut, il s'agissait de la première affirmation publique d'un soutien syndical à Macron et la première incompréhension de militants à l'égard du successeur de Lepaon, présenté pourtant comme plus combatif. 

     A ce moment, durant les élections,  reflétant tout à la fois l'impasse de ce scrutin et le sentiment qu'il ne fallait pas céder au chantage de la situation, le Front Social  faisait ses premières apparitions sur l'idée que quel que soit l'élu, Macron ou Le Pen, il ne fallait pas attendre pour se mobiliser dans la rue. 

    Bref sortir le mouvement social du piège électoral et du piège du soutien à Macron pour battre M. Le Pen.

    Face au système institutionnel, la solution était dans la rue. 

    Formule tellement répétée qu'elle en était devenue  banale et surtout sans contenu réel. 

    Cependant elle s'était emplie là – à nouveau et depuis longtemps - d'une teneur politique concrète, vécue, avec donc des développements à venir. De telles modifications des esprits ne se font pas sans conséquences. On en avait une petite illustration avec les initiatives du Front Social du printemps ; des manifestations en pleines élections rompant avec l'idée de trêve électorale ; des mobilisations et réunions avec des jeunes de quartiers victimes de la répression, brisant le fossé entre militants et jeunes de quartiers populaires; une attention et un respect des jeunes des « cortèges de tête » faisant le lien entre la révolte brute de cette jeunesse et les vieilles organisations syndicales ; des mobilisations et meetings avec les militants des Dom-Tom, de Guyane et Guadeloupe, et son attention aux mouvements à Mayotte et la Réunion, rompant avec l'indifférence traditionnelle du mouvement ouvrier français à l'égard des anciennes et toujours actuelles colonies ;  une manifestation le 14 juillet contre la rencontre Macron-Trump mais aussi contre l'esprit nationaliste et militariste de cette journée, disloquant là-encore les habitudes des directions syndicales empreintes de complicité avec leur propre impérialisme. 

    Non seulement, la voie de garage des élections avait perdu de son aura mais se dégageait l'embryon d'un programme ouvrier indépendant, qui, une fois n'est pas coutume, entraînait derrière lui les couches intermédiaires autour de questions sociétales.

    La solution est dans la rue, mais c'est quoi, qui, pour quoi faire, la rue ? 

    La réponse commençait donc à prendre forme dans le drapeau brandit par le Front Social. 

    Cette  interrogation et des embryons de réponse vont ainsi courir tout au long des jours qui se sont déroulés entre juin et maintenant mais aussi vont continuer à courir  sous une autre forme les mois à venir et emplir tous les débats à venir, tactiques comme de fond, en tentant d'y donner non seulement un contenu propagandiste mais politique et de masse.

     

    I. 3 Les ordonnances, l'été et une  riposte remise à plus tard

    Une fois élu et la crainte du FN éloignée, Macron développe en long et en large son programme de destruction du code du travail et des acquis sociaux en annonçant qu'il le ferait dés l'été par ordonnances.

    Aussitôt, c'est l'émoi dans le milieu militant qui pense qu'il ne faut pas attendre l'été mais se mobiliser tout de suite. 

    Or les confédérations syndicales, dont la CGT, première d'entre elles, prétextent que les salariés ne sont pas prêts, pour ne rien faire ou quasiment et, au contraire participer au dialogue social de l'été, qui n'en est pas un, puisque convoquées les syndicats ne sont informés de rien, et ne peuvent discuter de rien. Ce sont des fuites reprises par la presse qui informent la population, ridiculisant les dirigeants syndicaux à une échelle large. 

    Martinez se justifie en disant, et c'est répété largement dans bien des rangs militants au delà de la CGT : nous sommes prêts à la grève générale mais les gens ne sont pas prêts ; le « tous ensemble » ne se décrète pas en appuyant sur un bouton ; il faut donc aller au contact des salariés, leur expliquer en long et en large ce que sont les ordonnances, mobiliser entreprise par entreprise ; les grèves dispersées traduisent un mouvement en train de naître, il ne faut pas aller plus vite que lui, mais renforcer chaque lutte, chaque secteur, etc, etc. 

    Bref, la justification autoréalisatrice de l'émiettement des luttes par l'objectif du renforcement de l'émiettement des luttes,  et donc au travers de cela, l'absolution des responsabilités des directions confédérales et de leur absence d'orientation et de détermination. Leur constat – juste – c'est l'émiettement des luttes qu'elles confondent alors sans cesse avec l'absence de luttes pour semer la confusion et justifier l'absence de politique et de volonté unificatrice. Car il y a beaucoup de luttes, mais invisibles (la page FB luttesinvisibles le met en évidence tous les jours), car ni le patronat, ni la presse, ni même les confédérations syndicales ne veulent les mettre en valeur. 

    Car si la grève générale ne se fait pas en appuyant sur un bouton, on ne peut pas aller vers cet objectif sans  dire d'abord qu'il y a beaucoup de luttes émiettées,  et à partir de là, donner l'objectif de construire un rapport de force général pas à pas, dans chaque mobilisation partielle, avec un agenda, un plan de bataille, une feuille de route qui mène de ces multiples mobilisations partielles à une mobilisation générale ; des journées d'actions venant mesurer et renforcer la mobilisation générale.

    Dans ce contexte du printemps, alors que bien des militants et des structures de Solidaires rejoignent le Front Social, la CGT  finit sous la pression par annoncer une rentrée chaude avec une date de mobilisation le 12 septembre. En même temps, elle dénonce violemment le Front Social et menace ses militants et structures qui seraient tentés de le rejoindre.

    Cette date du 12 paraît tout à la fois bien lointaine, après les congés, mais aussi bien près de la rentrée  pour pouvoir réellement avoir le temps de mobiliser. Mais tant pis, les militants, se donnent tout l'été corps et âme à la préparation du 12.

    Et le 12 est un succès. 

    Certes ce n'est pas un raz de marée. Mais vu la date et le peu de détermination qu'affiche la confédération CGT et dans son sillage Solidaires, sans parler des autres comme FO, dont il apparaît au plus grand nombre que Mailly co-écrit les ordonnances, que la FSU et l'UNEF sont aux abonnés absents et que CFDT et CFTC n'ont pas quitté leur rôle d'entremetteurs, la mobilisation du 12 est perçue comme un encouragement. 

    De plus, la CGT appelle  dans la foulée à lui donner une suite le 21.  

    Et là les militants se remettent réellement à espérer. 

    Enfin, pensent-ils, une dynamique de mobilisation est mise en route et la CGT est revenue à ce qu'ils en attendent.  

    Pour eux, le Front Social n'a plus besoin d'être puisque la CGT semble en reprendre l'esprit. Même alors, la manifestation parisienne du 23 septembre annoncée par France Insoumise, est perçue globalement comme quelque chose qui peut finalement se rajouter à la mobilisation générale même si elle apparaît aussi à certains – ce qu'elle est - comme une tentative de division ou de récupération au profit des ambitions personnelles, politiciennes, électorales de Mélenchon.  

    Mais grâce à l'espoir retrouvé, l'esprit dominant à ce moment est celui d'une dynamique de rassemblement. 

    Or l'annonce du 15, de la mobilisation à part, corporatiste, de l'ensemble des syndicats de la fonction publique, CGT comprise, casse cet espoir naissant. 

    Cependant, il n'y a pas de démoralisation. Et c'est déterminant pour comprendre la dynamique de la situation. Après la stupeur à cette annonce, les craintes et les espoirs du printemps puis du début septembre à l'égard ou l'encontre des confédérations se cristallisent en une nouvelle conscience : n'attendons pas trop des sommets, prenons certes ce qui vient, mais avant tout, c'est à nous à faire.

    Et de là, les réussites des manifestations des retraités où on n'a jamais vu autant de gens mais aussi autant de non  retraités  - et même des étudiants - venus là pour réaliser par eux-mêmes le tous ensemble. 

    De là encore, la réussite de blocage routiers, sans vraiment beaucoup de routiers peu mobilisés, mais par la présence de beaucoup de militants de base et de tous bords ; de là toujours, le désaveu de la politique de collaboration de Mailly par la quasi unanimité de la direction de FO reflétant les critiques des structures de base dont plus de la moitié des UD et plusieurs fédérations avaient déjà participé aux initiatives CGT et Solidaires des 12 et 21 septembre. De là toujours, le désaveu de Berger par une partie de la base CFDT, lors de ces manifestations mais aussi et surtout  le 4 octobre au grand raout du syndicat censé fêter sa première place électorale dans le privé ; et même la désapprobation du dirigeant de la CFTC par une partie de sa base ou l'évolution du dirigeant de la CGC qui rejette les ordonnances. 

    Et enfin, la décision surprise de Solidaires qui appelle le 4 octobre toutes les forces du mouvement social à se rencontrer pour construire une riposte générale tous ensemble, ravissant l'initiative au Front Social, se substituant à la fonction de ce dernier. Non pas que Solidaires ne se soit pas prononcé auparavant pour un plan de lutte d'ensemble contre Macron, mais jusqu'à présent ce syndicat  se contentant de suivre la CGT et ne proposait aucune initiative centrale concrète, qui aurait pu apparaître comme une rupture de solidarité avec la  CGT.

    Tout cela se fait sur  fond d'une poussée très marquée de la base syndicale visant à transformer l'entreprise de dispersion du 10 octobre en son contraire, en une journée interprofessionnelle public-privé, comme point de départ à la construction d'une convergence générale des luttes. Et il faut bien comprendre cela comme une réponse à la trahison du 15 septembre, un joli pied de nez de la base aux sommets, délimitant dés lors la période aux bornes des initiatives  de ceux d'en bas et de ceux d'en haut... à leurs projets et programmes respectifs.

    En sachant que si le programme et le projet de ceux d'en haut est bien connu, celui de ceux d'en bas est à construire.

     

    II. Quelle force naissante, quelles tendances et quels développements ?

    On assiste à deux phénomènes notables.
    Du Front Social au mouvement pour l'« interpro », on assiste à une prise de distance entre la base syndicale combative et ses directions, à la constitution de Fronts combatifs transversaux. C'est un phénomène qui, de toute évidence, n'ira qu'en s’amplifiant.
    Le deuxième phénomène, complémentaire du premier, c'est que l'absence des directions syndicales a pour conséquence qu'une part toujours plus croissante de « jeunes », « non-syndiqués » et autres « précaires » apportent leur soutien aux actions des « cortèges de tête ». Ils décloisonnent à leur manière le caractère sectoriel ou syndical. Ce n'est pas contre leur condition de précarité qu’ils luttent, mais à partir d'elle dans la perspective d'une remise en question totale de la société. Ils incarnent de manière confuse la possibilité d'une lutte généralisée, bien au-delà des revendications syndicales traditionnelles.
    Ces deux composantes de la lutte,  isolées jusque là les unes des autres vont peu à peu se retrouver . On l'avait vu déjà avec le Front Social, on le verra avec le mouvement « interpro ».

     Les prochaines dates seront l’opportunité de dépassements toujours plus important pour la conjugaison de ces forces. 

     

           II. 1. Le 4 octobre, le cortège « interpro » du 10 et l'entre deux  

  1. Trois tendances et une autre

    A la réunion initiée par Solidaires, le 4, il y avait du monde et pas que des militants de ce syndicat mais aussi, malgré l'absence de la confédération CGT (comme des autres), plusieurs responsables CGT représentant les fédérations de la chimie ou l'UD de Paris. Il y avait aussi bien sûr le Front Social et d'autres forces comme le MNCP, ATTAC, l'Apeis, le DAL, le NPA, Fondation Copernic, Ensemble, CNT confédéral, le syndicat du ministère du travail, le syndicat de la magistrature, de nombreuses structures de Solidaires, le collectif Convergences services publics, le M1717 de Hamon et même la France insoumise y a fait un passage éclair.

    Il y a eu deux tendances dans cette réunion... et une troisième à son issue. 

    Il y avait d'abord la tendance Copernic, Ensemble, NPA... plus politique donc mais aussi plus enfermée dans les projets institutionnels qui souhaitait y construire un front politique et social classique, proche des sommets et de ses tractations,  dans le cadre du système, qu'on devinait électoral,  comme une espèce de force d'appoint critique au projet de la France Insoumise. 

    Le projet Mélenchon était donc surtout présent par l'entremise  de sa gauche, seul moyen pour lui, de n'être pas dépassé par les événements, lui dont le calendrier institutionnel nous demande d'attendre 5 ans.

    Mais il y avait surtout comme seconde tendance, la principale, le moteur du renouveau et l' expression de la base qui était au fond à l'initiative de cette rencontre, les forces syndicales de la CGT, de Solidaires, du Front Social. 

    Ce sont elles qui ont donné le ton à cette rencontre. 

    Elles ont donc imposé la nécessité d'une mobilisation interprofessionnelle public-privé le 10 octobre comme base d'une construction des convergences  à venir avec la construction d'un cortège « interpro » reflétant et cristallisant cette orientation, une nouvelle rencontre -  le 11 pour discuter et décider de la suite du 10 et enfin la critique de la participation des organisations syndicales au 12 proposé par Macron, ressenti à juste titre comme  une acceptation de ses ordonnances par le passage à l'étape suivante que propose le gouvernement, chômage, apprentissage, formation professionnelle. Bref, la participation au 12 gouvernemental serait la continuation et même l'accentuation de la politique de caution syndicale au recul imposé par le gouvernement voire la participation à l'écriture de ces reculs.

    Et puis la troisième tendance  a été incarné par la direction de Solidaires et ce que son attitude reflète de certains consciences militantes. 

    Chargée de faire un compte rendu de la réunion et d'écrire un appel issu de cette rencontre, elle sortait le lendemain un texte qui ne reflétait que peu ce qu'il y avait de plus marquant dans les décisions prises mais beaucoup plus ses préoccupations propres.

    Coincée entre les pressions de sa base qui se trouve en grande partie au Front Social et ses alliances avec la CGT, elle a certainement pensé que la CGT avait le projet de renouer l'alliance avec la CFDT (l'intersyndicale complète du 10 chez les fonctionnaires en était l'illustration), ce qui portait donc le risque pour elle de se trouver soit exclue, coupée de cette intersyndicale, isolée, soit en porte à faux terrible avec non seulement sa base mais l'essentiel de ses membres. 

    Solidaires à l'initiative de cet important pas en avant le 4.10 n'a ainsi toutefois pas su faire un compte rendu à la hauteur de l'impulsion qu'il a donné.

    Ainsi dans son appel, le 10 n'y est plus une journée interprofessionnelle public-privé mais un projet qui va dans le sens d'affirmer cette orientation. 

    Et puis il y a une quatrième tendance dans le jeu social, reflétant un quatrième état de conscience, mais pas présent à cette réunion, l'intersyndicale appelée par la CGT le 9 octobre dans la perspective d'une nouvelle journée nationale et intersyndicale d'action vers le 19 octobre.

    Bref  une unité au sommet opposée à l'unité à la base du mouvement « interpro » du 10 et à l'unité et demi de Solidaires.

    La CGT a besoin de reprendre la main, car comme FO, ou la CFDT, elle est bousculée.

    En effet, aux dates du 4 et 5 octobre, ce sont pas moins de 28 UD CGT et 13 fédérations CGT ou secteurs d'activité qui appellent à faire du 10 octobre une journée de grève interprofessionnelle public-privé comme prélude à la construction d'un mouvement généralisé pour le retrait des ordonnances et de toute la politique anti-sociale de Macron ; et cela contre la confédération qui persiste à expliquer que transformer le 10 en journée interprofessionnelle pourrait faire fuir la CFDT et d'autres. Ce qui démontre en passant son but principal, le syndicalisme rassemblé, l'alliance avec la CFDT... au moins disant.  Avec donc l'objectif d'accepter l'essentiel des projets Macron tout en sauvant la face, comme les routiers viennent d'en démontrer la possibilité avec l'obtention d'un accord à part excluant des ordonnances certaines mesures sur leurs primes.

    Cependant là-aussi, le désaveu de la direction CGT par sa base n'a jamais été aussi important. 

    Et pour la CGT, reprendre la main  n'est pas si simple.

    Car il est probable au vu de l'intégration profonde des syndicats et depuis si longtemps que l'intersyndicale, au delà d'une nouvelle journée d'action, soit loin de pouvoir répondre aux aspirations et à l'autonomisation naissantes de la base militante.

    Elle ne le pourra ni par le contenu ni par les moyens. 

    Elle n'aura toujours pas de plan de bataille visant à construire un rapport de force pour faire ravaler toutes ses mesures à Macron. Il n'y aura pas de suite annoncée à cette nouvelle journée d'action pas plus que le programme revendicatif visant à associer dans le même combat les 260 000 contrats aidés dont l'emploi est menacé, les étudiants victimes des diminutions des APL ou d'autres mesures, les retraités et leurs attaques sur la CSG, les allocataires divers dont on diminue les ressources, les 300 000 licenciés ou menacés de l'être dans la période à venir, les fonctionnaires dont on rogne les acquis, les usagers des services publics qu'on détruit sciemment, les hospitaliers qui n'en peuvent plus de la destruction du système de santé et de leurs emplois, les jeunes de quartiers victimes de toutes les injustices sociales et de  la violence policière, les militants syndicalistes victimes de la répression patronale, policière et judiciaire, ceux qui combattent l'introduction de l'état d'urgence dans le droit commun... et bien sûr l'ensemble des salariés ou autres qui ne veulent pas qu'on détruise le code du travail.

    Ce vaste programme par sa seule énumération nécessite une feuille de route, un plan de bataille. Ne voulant pas construire ce rapport de force, l'intersyndicale au sommet ne répétera que ce qu'elle a toujours fait, chacun son combat dans son coin parce qu'il n'y en aurait pas assez et quelques journées communes comme baroud pour sauver l'honneur. 

    Cette politique reflète aussi l'état d'esprit des secteurs les moins avancés. Et il faudra faire avec, tirer cet arrière train par une politique adéquate, mais pour cela, appuyer, structurer l'avant garde.

    Voilà donc les quatre courants sociaux et d'idées principaux qui occupent et vont occuper le champ social et politique actuel et à venir.

         

          II. 2 . Du 10 au 19 et après

  1. Le succès du 10 est d'ores et déjà assuré. 

    Mais ce sera probablement plus un succès politique pour la base qu'un immense succès de masse. C'est évidemment difficile de deviner à l'avance la participation ; il est probable qu'elle sera importante, sans être non plus un raz de marée. On verra. Par contre, ce sera un tournant par la présence publique en positif de cortèges interprofessionnels qui montreront l'émergence de la base militante comme force sociale autonome.

    Et à partir de là, en prenant conscience de son existence et de sa force, c'est toute la lecture du passé et de l'avenir qui change. Du passé, parce que toutes les tergiversations, compromissions comme actions des confédérations seront comprises par la présence ou l'absence active de cette base « interpro ».

    L'avenir, car cette apparition militante ouvrière et syndicale autonome - phénomène quasi unique dans notre histoire – fera naître beaucoup d'espoirs, bien au delà des rangs militants, puisque pour une fois les secteurs plus larges verront une possibilité de direction déterminée pour faire front contre Macron, un état-major sans lequel on ne peut pas gagner et sans lequel on n'a guère envie d'entrer en lutte.

    Ce sont donc de nouvelles responsabilités qui vont tomber sur les épaules de « l'interpro » du 10, un espèce de Front Social élargi. Responsabilités pour cette direction de rechange d'affirmer alors un plan de bataille et un programme pour tous. 

    Du 10 au 19 ce devra donc être un appel à donner à cette nouvelle direction les moyens de s'imposer par la préparation du 19, afin que ce jour-là, la direction de rechange qui sera apparu de manière embryonnaire prenne encore plus de visibilité, de confiance en soi, d'autorité. Car le 19 - si ce jour-là est retenu - devrait être important en nombre, du fait de l'espoir renaissant en une véritable lutte ; beaucoup voudront en être. Et le 19, le cortège « interpro » devra être en situation de proposer la suite.

    Donc du 10 au 19, ce pourrait être un appel à la multiplication des réunions, des assemblées populaires sur les places ou générales dans les entreprises, donner la perspective d'entrer en grève ou de débrayer ou de prendre le temps de pause ou encore des heures syndicales pour des assemblées de discussion afin de  faire le point de la situation ; créer des fronts associant usagers à salariés, jeunes à retraités, français à migrants, CDI à précaires et chômeurs, CGT à Solidaires et FO ou autres, syndicalistes et grévistes par des comités de grève, des comités d'usagers, des comités de défense des services publics, des comités d'action... 

    Et exposer que la véritable lutte est en marche, que nous construisons un rapport de force, que nous avons besoin de tous, de tous les bras et les cerveaux pour un véritable combat généralisé contre le gouvernement Macron.

    Et à partir de le 19, qu'il y ait partout, ou tout au moins un maximum, de ces cortèges unitaires « interpro » et déterminés de la base pour aller jusqu'au bout, comme autant de tribunes pour proposer la suite.

    Entre temps, le 12 aura montré une nouvelle fois - car tous les syndicats vont se ruer à la convocation de Macron -  qu'ils n'ont pas décidé d'engager une véritable lutte et que seul le « cortège interpro » a cette volonté. 

    Toutes les manifestations annexes durant cette période pourront être autant de tribunes pour « l'interpro » d'afficher cette volonté et son message.

    Le 13, à la manifestation nationale à Paris des métallurgistes, « l'interpro » doit être présente pour affirmer  sa présence, y dire ses idées, entraîner les métallos dans la suite commune. Le 14 pour la manifestation contre la baisse des APL , la même chose pour s'adresser aux étudiants et aux allocataires, etc, etc.

     

    II.3. Quel programme ? 

    Il y a bien sûr l'ensemble des revendications de toutes les victimes des attaques de Macron.

    Mais bien plus.  

    Si nous voulons réellement virer les ordonnances, cela signifie virer aussi Macron. 

    En effet, qui peut croire un instant que remettre en cause un projet aussi important que celui du gouvernement pour la bourgeoisie peut se faire sans ébranler le gouvernement, voire plus. Ce n'est éventuellement que s'il sent son existence menacée que le gouvernement peut reculer. Mais s'il se sent menacé, c'est que le mouvement aura pris une telle ampleur, aura permis le déchaînement de tellement de colères que nécessairement l'enchevêtrement des combats sociaux et des réponses aux provocations de Macron, liera le sort de Macron à celui de ses ordonnances.

    Seulement nous ne sommes pas en 1968, en période de plein emploi, ou la progression économique continuera. Aujourd'hui, tout le monde sent bien de manière latente qu' il s'agit de l'affrontement de deux classes, de deux mondes, de deux avenirs.

     Ainsi le mot d'ordre de bloquer l'économie qui satisfait aujourd'hui les plus audacieux pourra paraître fade demain, proportionnellement au degré d'autonomisation du mouvement « interpro ». Ce n'est qu'un outil. Bloquer l'économie  obtenir quoi, mettre quoi à la place ? Quand se posera la question de virer Macron, donc d'un autre gouvernement,  mais pas dans 5 ans, un gouvernement issu de la rue ou le reflet de ses mobilisations, la logique de la situation poussera à remplacer le mot d'ordre « bloquer l'économie »  par « prendre l'économie en main ».

    Nous ne nous battrons plus seulement contre ; contre les ordonnances, contre les licenciements, contre le blocage des salaires... mais pour. Alors il faudra rapidement, dés aujourd'hui, définir pour quoi, pour quels objectifs ? Quelles valeurs et quelle société nous voulons. C'est-à-dire ré-politiser le mouvement social, ré-politiser le mouvement syndical et la rue. Autrement dit, ce qu'a fait le Front Social  au printemps mais cette-fois par l'expérience directe des masses elles-mêmes, pas seulement comme ce qui serait possible de faire, mais comme ce qu'on fait au quotidien.

    Le processus peut durer plus ou moins en fonction des événements, mais il est clair qu'à partir de cette ré-vitalisation du mouvement ouvrier, les soucis tactiques s'aligneront de plus en plus sur le projet général.

     

    III. L'esprit du Front Social est partout 

    Quel nouveau rôle pour le Front Social ?


    Aujourd'hui, l'esprit  unitaire et combatif du Front Social s'est étendu à bien des structures syndicales ou associatives qui l'ont repris à leur compte. Du coup, quel doit être le nouveau rôle du Front Social ? Quel pas en avant peut-il aider à réaliser ? 

     

    Dans la situation qui vient de passer, le succès du Front Social était basé sur le comblement d'un vide et d'un non-dit. Il fonctionnait comme un avertissement, une menace et une démonstration de ce qu'on pourrait faire. Mais son succès était un succès par défaut, un  succès contre, plus qu'un succès pour. 

    Bien sûr, le Front social a certes regroupé en quelques semaines plus de 150 structures syndicales, associatives et de fronts de luttes en même temps que se créaient près de 60  comités Fronts Sociaux dans une soixantaine de villes. Ce qui est le témoignage que ce qu'il disait correspondait à une attente. Toutefois, ce n'était pas une organisation qui naissait, ce dont étaient bien conscients ses initiateurs qui le répétaient sur tous les tons, mais seulement l'émergence de l'expression, de la recherche, de la volonté d'une politique unitaire et combative, à mener dans chaque structure, pas d'en créer une autre. 

    C'était donc tout à la fois une politique indépendante menée concrètement par quelques militants, dans les grèves, les manifestations, la rue, l'action et en même temps un combat, une pression au sein de leurs propres organisations de masse pour que ces dernières avancent, fassent des pas ou mènent elles-mêmes cette politique unitaire et combative.

    C'était un lanceur d'alerte à relativement grande échelle, mais qu'un lanceur d'alerte.

    Avec l'apparition du mouvement « interpro » nous entrons dans une autre phase.

    Jusque là, pour certains, le Front Social était un espèce d'outil organisationnel permettant de regrouper plus efficacement ceux qui, isolés ou sans grosse structure, souvent des militants politiques, mènent cette bagarre de l'unité et de la radicalité, mais surtout la radicalité, dans la rue au quotidien.  Pour être encore plus efficace, la logique de la situation les pousse  à souhaiter un Front Social plus structuré, avec son Manifeste, son congrès, ses représentants nationaux, sa direction élue, sa liste nationale de discussion, etc, etc... 

    Pour d'autres, ceux qui sont membres d'organisations plus importantes, syndicales par exemple,  le Front Social est un outil politique qui en exposant au grand jour et dans l'action ses positions unitaires et radicales, les aide à se rendre compte que ce qu'il dit et fait passe très bien autour d'eux, donc à prendre conscience de ce qui est possible et nécessaire de faire, et cela les aide à se regrouper en lançant le débat et à faire pression sur leurs organisations, militants ou directions, pour qu'elles aillent plus loin. 

    Mais ayant déjà une organisation, ils ne veulent pas de structuration plus poussée du Front Social, celui-ci étant d'abord et avant tout pour eux un état d'esprit et une politique. 

    Ils ont certes besoin d'un Front Social  qui exprime tout haut et publiquement ce qu'ils ne pourraient faire sans lui qu'en interne à leurs structures,  sans visibilité et sans contrôle public. Ils ont donc besoin d'un Front Social suffisamment structuré pour pouvoir agir, mais quelque chose de léger et qui ne se substitue pas à  leur propre organisation. 

    La logique de leur situation les amène donc à pousser plutôt à la construction de Fronts entre organisations existantes sur la base d'une politique plus offensive en ne donnant au Front Social que le rôle de facilitateur de cette attitude. 

    Ce qu'on voit aujourd'hui avec l'émergence d'un Front « interpro ».

    L'équilibre entre ces deux courants dans le Front Social varie donc en fonction de la situation et tout particulièrement de la plus ou moins grande confiance dans la capacité des directions syndicales a mener la mobilisation jusqu'au bout.

    Aujourd'hui, le Front Social se cherche car il est partout, sa première  fonction a été comblée de succès. 

    Le Front Social doit donc passer à un nouveau rôle d'alerte comme élément moteur de ce que nous venons d'exposer, l'éveil à la conscience des responsabilités du mouvement « interpro », des enjeux de la situation, de ses difficultés, de ses ennemis comme de ses forces et ses points d'appuis, traduit dans un plan de bataille et un programme.

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