Communiqué des profs 68+ de Nanterre

Les méthodes et l’entêtement irrationnels de nos responsables scindent durablement la communauté universitaire. Nous craignons pour l’organisation de la rentrée qui, dans ces conditions déplorables, ne pourra s’appuyer sur une communauté soudée.

 

 8 juin 2018 - Collectif des 68+ de Nanterre

Nous, les 68+ de Nanterre en grève, avons décidé de rendre les notes de nos étudiant.es à l’administration. Notre combat est légitime et nous sommes fier.es de le mener activement pour faire reculer le gouvernement et ses réformes iniques. Nous cessons uniquement la rétention de notes car rien de constructif n’est envisageable lorsque nos interlocuteurs sont sourds et prêts à tout, y compris à sacrifier l’ensemble des grands idéaux continuellement professés aux grévistes : déontologie, responsabilité à l’égard des étudiant.es, souci de ne pas scinder la communauté universitaire, valeur des diplômes, etc.

Après plusieurs semaines de mobilisation, nous nous sommes déclaré.es en grève le 11 mai 2018. À la suite de cette déclaration, nous avons rencontré, le 28 mai pendant près de trois heures, l’ensemble des directions d’UFR et une représentante de l’équipe présidentielle. Lors de cet échange, nous avons constaté l’existence d’un consensus à l’égard des défaillances du dispositif Parcoursup et de la volonté de ne pas procéder à une sélection sociale. Sensibles aux moyens d’action dont disposaient nos interlocuteurs, nous avons considérablement adapté nos revendications afin que celles-ci puissent être portées collectivement. Celles-ci sont au nombre de trois :

1) un communiqué demandant la publication immédiate de l’arrêté Licence ;
2) la publication des algorithmes utilisés à l’Université Paris Nanterre afin de classer les lycéens et un communiqué demandant la publication de tous les algorithmes locaux utilisés ;
3) un communiqué demandant un investissement massif dans l’Enseignement supérieur et la Recherche.

Malgré la volonté affichée de travailler ensemble, aucune de nos revendications n’a été pleinement satisfaite.

Investissement massif dans l’Enseignement supérieur et la Recherche :

Nous avons constaté ensemble que, depuis trop longtemps, l’Université ne dispose pas des moyens nécessaires pour assurer pleinement sa mission de service public. Pour ne prendre qu’une illustration, alors même que le nombre d’étudiant.es croit chaque année, les recrutements d’enseignant.es ont été divisés par deux en dix ans. Cette sous-dotation est dévastatrice pour chacun et chacune d’entre nous. Elle lèse l’ensemble de la communauté universitaire des étudiant.es de première année aux Professeur.es des universités, en passant par l’ensemble des personnels (toutes ces « petites mains » sans qui elle n’existerait pas : personnels administratifs, contractuel.les de tout corps de métier, précaires de l’enseignement et de la recherche, etc.).

Nous avons demandé que les directions d’UFR et la Présidence, par un communiqué, requièrent qu’un investissement massif dans l’Enseignement supérieur et la Recherche soit effectué et, a minima, que soient réellement financées les 19 000 places annoncées par le gouvernement.

Et pourtant, les responsables de l’Université refusent de s’engager sur un simple communiqué portant cette revendication supposée commune…

La publication des algorithmes locaux utilisés pour classer les lycéens :

Nous avons constaté ensemble, à tout le moins, les multiples défauts du dispositif Parcoursup ainsi que sa mise en œuvre précipitée et désordonnée. Nous nous sommes retrouvé.es sur l’impérieuse nécessité d’atténuer au maximum les critères socialement discriminants et ceux dénués de tout bien-fondé comme la « fiche avenir ».

Nous demandons en ce sens que les algorithmes locaux, utilisés par toutes les UFR de notre Université, soient rendus publics. Cette revendication est guidée par plusieurs ambitions : que l’Université de Paris Nanterre ouvre la voie de la transparence pour l’ensemble des autres universités ; que, conformément aux objectifs affichés de la loi O.R.E., les lycéens et les lycéennes soient le mieux à même de s’orienter ; et qu’il soit indéniable qu’aucune sélection sociale n’est opérée à l’entrée de l’Université.

Et pourtant, les responsables de l’Université refusent de communiquer lesdits algorithmes. Tout au plus se contentent-ils d’énoncer être « favorables à » – sans garantir – la publication des « données pertinentes de Parcoursup », sauf quand cela n'est pas possible (il faudrait, en ce sens, obtenir l'accord des auteur.es de ces classements, attendre la fin des mobilisations contre la réforme...), formulation et conditions que chacun sera libre d’interpréter à sa guise… En dépit des discours se voulant rassurants et des nombreuses affirmations de principe, l’opacité demeure. Nous ne saurions nous satisfaire de ces promesses volées quand, dans le même temps, nous constatons que le seul algorithme à notre disposition est celui de STAPS qui opère une sélection socialement et sexuellement discriminante. L’élève souhaitant intégrer une formation dans les métiers du sport obtiendra 15 points sur 30 en s’inscrivant au conservatoire de danse ou de musique mais seulement 5 points en pratiquant une activité sportive et culturelle dans le cadre de l’UNSS ou d’une structure socio-éducative (MJC, centre social, foyers…). Le lycéen qui obtient une note située entre 16 et 18 sur 20 en EPS se verra attribuer 6 points alors que la lycéenne qui obtient la même note sera, quant à elle, gratifiée de 7 points.


La publication immédiate de l’arrêté Licence :

Nous avons constaté ensemble l'urgence de préparer la rentrée universitaire 2018. De même, nous constatons que la loi O.R.E. met en place un changement fondamental de l'organisation de la Licence autour d'« enseignements modulaires capitalisables ». Si les directions d'UFR nous assurent que ce bouleversement ne sera opérant qu'à partir de la rentrée universitaire 2019, nous déplorons l'absence d'information à notre disposition allant en ce sens et nous craignons que des mesures transitoires vers cette nouvelle organisation soient mises en œuvre dès la rentrée prochaine.

Nous avons proposé de porter ensemble, à travers un communiqué, notre souhait que soit dévoilé au plus vite l’arrêté Licence. Nous pensions contribuer à l’unité de la communauté universitaire par cette revendication de bon sens puisqu’en cas d’application précipitée de tout ou partie de l’arrêté, même avec un extrême dévouement, les personnels administratifs et enseignants seraient dans l’impossibilité d’organiser la rentrée.

Et pourtant, les responsables de l’Université refusent, contre toute attente, de faire un tel communiqué. Cela nous conduit à renouveler nos inquiétudes quant à la transparence des réformes de l'enseignement supérieur menées par le Gouvernement. La méthode, désormais bien rodée, de mettre en œuvre ces réformes avant même qu'un débat public puisse avoir lieu met en exergue les apories démocratiques tant du fonctionnement des universités que du Gouvernement actuel. Une fois de plus et malgré l'apparent consensus, toute tentative de négociation est vaine. À croire qu’il s’agit d’une position de principe que de refuser d’accéder à la moindre demande émanant des enseignants et enseignantes précaires mobilisé.es, y compris lorsque cette demande repose sur la défense d'un intérêt dit partagé.

Notre seconde rencontre avec les directions d'UFR, le 8 juin, est en ce sens édifiante ! Nous sommes d'accord sur tout mais aucune de nos revendications « vides de sens » ne sera exaucée. Celles-ci affirment avoir procédé à des « classements justes » mais refusent de diffuser les algorithmes locaux craignant de « mettre de l'huile sur le feu ». Nous devrions croire sur parole la poignée d'auteur.es de ces classements qui nous reprochent de vouloir « ouvrir la boite de Pandore ». Cette tartuferie du dialogue constructif a assez duré et si, selon l'une de nos interlocutrices, nous nous « prenons pour Dieu » en exigeant que soient révélés lesdits algorithmes, nous attendons avec impatience que la justice des hommes l'y contraigne.

Nous actons que le processus de discussion engagé s'apparente à une énième opération de communication. Dans ce contexte, la proposition de mettre en place l’année prochaine des « journées de bilan et de critiques de Parcoursup », ne saurait faire diversion. Non, nous ne viendrons pas constater que l’enseignement supérieur et la recherche manquent de moyens et que les réformes mises en place visent à pallier ce manque par la sélection. Même si nous y consentions, nous ne pourrions effectuer un tel travail de recherche sans avoir accès à l’ensemble des données, essentielles et pourtant dissimulées, telles que les algorithmes locaux utilisés pour sélectionner les entrants. Alors même que nous constatons actuellement l’inertie des responsables de notre Université, y compris en cas d’accords informels, quel espoir pourrions-nous entretenir qu’il en soit autrement demain dans le cadre de ces dites journées ?

Au niveau local et dans certaines composantes, la neutralisation a déjà été actée, sanctionnant frontalement les étudiant.es. Ce choix de l'administration, le pire des choix possibles, vise à nouveau à faire taire toute contestation en les pénalisant directement. Nous demandons que les directions d'UFR concernées respectent leurs discours déontologiques et corrigent par PV les diplômes des étudiant.es qui pourraient être atteint.es par ces décisions. La décision de rendre les notes, contre le plein exercice de notre droit de grève, s’impose quand nos étudiant.es sont menacé.es de se voir imposer des défaillances et des dispenses dans les matières que nous enseignons et lorsque les responsables de notre Université s’apprêtent à leur délivrer des diplômes à trous, véritables « diplômes en chocolat ». Nous ne pouvons qu’être stupéfait.es face à l’obstination de ne pas accepter ne serait-ce que l’une de nos propositions, pourtant raisonnables et accessibles.

Toutefois, si nous rendons nos notes aujourd’hui, nous n’oublions pas que, sous la supervision des responsables de notre Université, plusieurs d'entre nous avons été traîné.es au sol par des CRS dans l’enceinte de notre établissement parce que nous assistions à une assemblée générale, que nos étudiant.es sont poursuivi.es pour avoir participé à cette même AG, que nous avons été gazé.es et violenté.es à maintes reprises ces derniers mois, que plusieurs de nos étudiant.es ont été retenu.es pendant 8 heures au commissariat pour avoir des lunettes de piscine dans leur sac (habitude que nous avons nous-mêmes dû prendre ces derniers mois), que nous sommes largement méprisé.es et menacé.es par certains personnels parfois même directement par écrit, et que… et que… et que…

Les méthodes et l’entêtement irrationnels de nos responsables scindent durablement la communauté universitaire. Nous craignons pour l’organisation de la rentrée qui, dans ces conditions déplorables, ne pourra s’appuyer sur une communauté soudée. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.