La République dominicaine fortement secouée par la" marche verte" anti-corruption

Près de 100 000 personnes ont marché, le dimanche 16 juillet 2017, dans la capitale dominicaine pour réclamer la fin de la corruption et de l'impunité. Les protestataires, de tous les groupes d’âge, brandissaient des bannières sur lesquelles on lisait : « Plus de corruption », « Plus d'impunité ». C’est la deuxième marche nationale que réalise le mouvement vert à Santo Domingo.

2017-07-17 | Le Nouvelliste 

Pour le journaliste Jean Michel Caroit, citant des observateurs versés dans la vie politique dominicaine, il s’agit de la manifestation la plus importante, en termes de nombre de participants, jamais réalisée de l’autre côté de l’île. Le nombre de participants, lors de la première manifestation du 22 janvier, oscillait entre 40 000 et 50 000 alors que celle de dimanche frôlait les 100 000 manifestants.

Les images prises par des drones montrent une marée verte sur plusieurs kilomètres. « C’est vraiment quelque chose de tout à fait nouveau comme mouvement social […] On est passé à une étape supérieure, une étape importante en termes de mobilisation », fait remarquer Jean Michel Caroit, joint par téléphone, notant que la marche verte tourne autour des deux grandes revendications suivantes : la fin de l’impunité, la fin de la corruption et que les responsables des actes de corruption soient traduits devant les tribunaux. « Pour mettre fin à l'impunité, il est essentiel de traduire Danilo Medina [en justice] », ont exigé les manifestants, traversant les grandes artères de Santo Domingo, entonnant des chansons contre l'impunité, scandant des slogans et dénonçant la proximité unissant le ministère public et le présidant Medina.

En effet, le président Danilo Medina est dans le viseur de la Marche Verte (Marcha Verde, en espagnol) qui l’accuse d'être responsable de la surévaluation présumée du projet Punta Catalina, réclamant ainsi qu’il soit traduit en justice. Outre le président Medina, la mobilisation populaire exige l’ouverture d’une enquête sur les actions des anciens présidents Leonel Fernández, responsable de 52% des contrats, et Hipólito Mejía, dont le gouvernement a signé 11% des contrats, et qu’ils soient publiquement mis à la disposition du procureur Jean Alain Rodriguez.

De l’avis du journaliste Ives Marie Chanel, entrepreneur connaissant les deux pays, cette manifestation nationale est le résultat d’un ras-le-bol suite à la libération sous caution de 7 des 9 inculpés dans l’affaire Odebrecht après que ces derniers ont fait appel. « Cela a révolté les gens », analyse Ives Marie Chanel, qui résume ce mouvement en deux mots : Moralité et conscience politique. Selon lui, il existe encore un certain niveau de moralité dans la société dominicaine au niveau des institutions (église, famille, organisations de la société civile). De plus, le peuple dominicain a un niveau de conscience politique qui le pousse à réclamer et à remettre en question ses dirigeants.

Jean Michel Caroit, correspondant Amérique latine et Caraïbes pour des médias francophones, ne dénote aucune réaction depuis dimanche des autorités dominicaines. Par contre, il dit constater, depuis quelques jours, la résurgence de vieilles recettes qui fonctionnent depuis Trujillo et Balaguer. « Tous ces médias qui sont plus ou moins contrôlés par l’exécutif dominicain, depuis quelques jours, ont ressorti la carte d’une invasion d’illégaux haïtiens », avance Caroit assimilant cette stratégie à un rideau de fumée pour détourner l’attention sur l’enquête en cours sur la corruption et les pots-de-vin distribués par la firme Odebrecht.

Même son de cloche du côté d’Ives Marie Chanel qui estime qu’en postant des anciennes photos et vidéos des Haïtiens en train de traverser illégalement la frontière haïtiano-dominicaine, il y a une volonté de faire diversion en éveillant la conscience patriotique chez les Dominicains. Sans pour autant nier que l’armée dominicaine, ces derniers jours, a fait pas mal de razzias parmi les sans-papiers haïtiens. Tout en annonçant d’autres marches vertes qui vont être organisées dans d’autres villes de la République dominicaine, dans le cadre de ce mouvement divers truffé de sensibilités différentes, Chanel dit craindre que le mouvement ne devienne un mouvement politique. « Il se pourrait que, lors des prochaines élections, le peuple dominicain ne vote pas pour les partis traditionnels et vote plutôt pour un candidat sorti de nulle part, à savoir dans les mouvements sociaux », augure-t-il.

Simultanément à cette grande manifestation qui a secoué la République dominicaine, des dizaines de Dominicains à l'étranger ont marché également hier dimanche pour apporter leur appui au mouvement national de la « Marcha Verde ». À Paris, en France, à Genève, en Suisse, à New York, aux Etats-Unis, où ils étaient environ 5 000, des ressortissants dominicains ont également montré leur soutien et se sont joints à distance à ce qu’ils appellent « la mère de toutes les marches ».

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