Kompromat et crise de régime : l’affaire grivoise et au-delà.

Les détails de l'affaire montrent que si on ne fait pas choir ce régime, il ira de décompositions en affaires, et continuera à frapper la société, les droits sociaux et la démocratie. Raison de plus de manifester vers l’Assemblée nationale lundi prochain. C’est un signal de plus que le rôle de l’intersyndicale devrait être d’y appeler. Et appel de plus à s’organiser pour imposer la démocratie.

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Publié le 14 février 2020 par aplutsoc

Que voila une affaire a priori grivoise à propos de Griveaux, candidat de Macron à la mairie de Paris. Le premier acte de « l’affaire » consista de sa part à envoyer une vidéo de masturbation à une connaissance sur la messagerie cryptée Telegram. Ce qui, entre adultes consentants, est parfaitement son droit.

Depuis le 1er février, apprend-on, la chose était publique, sur le site « pornopolitique » de l’artiste « actionniste » russe Piotr Pavlenski, expatrié en France suite au harcèlement policier dont il est victime en Russie. P. Pavlenski est une figure de la dissidence démocratique artistique, dont les Pussy Riots sont les plus grandes représentantes, qui a réalisé plusieurs automutilations impressionnantes. Le site en question, qu’il anime, vient tout juste d’être créé mais l’hébergement de son nom de domaine, qui est à l’étranger, date de novembre dernier. P. Pavlenski, dans l’article qu’il signe, dans lequel se trouvent les copies de vidéos et d’échanges en question, déclare vouloir lutter contre « l’hypocrisie » de quelqu’un qui prétend représenter les « valeurs familiales », comme il l’a répété depuis.

Mais ce site étant jusque là confidentiel, personne ne s’était aperçu de cette publication, ou du moins, personne n’avait choisi d’en parler et de la partager, jusqu’à ce qu’un député en prenne l’initiative : il s’agit de Joachim Son-Forget, député des français de l’étranger (Suisse et Liechtenstein), qui prétend l’avoir fait pour « prévenir » Griveaux et alerter l’opinion contre de tels « procédés ». J. Son-Forget a été mis à l’écart de son groupe initial, LREM, pour avoir noyé la sénatrice Esther Benbassa d’attaques sur son physique sur tweeter, puis du groupe UDI pour s’être fait photographier avec Marion Maréchal-Le Pen. L’état d’esprit réel de ce personnage, tout fier de son exploit, transparaît mieux dans ses messages Facebook que dans ses déclarations à la presse : « J’espère que ces vidéos sexuelles affligeantes sexe à la main avec des sextos incriminant Benjamin Griveaux et une jeune femme seront démenties par l’intéressé et son équipe car une telle diffamation serait extrêmement grave dans la campagne pour Paris. » -suivi d’une émoticone amusée. Un peu plus tard : « Les mecs ils sont bons c’est ma faute si Griveaux fait des vidéos de sa teub. On va se calmer vite fait hein. » (bienvenu en Macronie …).

Son-Forget a, la même semaine, annoncé sa « candidature à la présidentielle de 2022 » sur le plateau de Cyril Hanouna, et a demandé, essuyant un refus, un badge d’accès à l’Assemblée nationale pour son nouvel « assistant parlementaire » : Alexandre Benalla !

La diffusion massive du site de Pavlenski et de ses images a provoqué la démission de Griveaux de sa candidature à la mairie de Paris, un concert d’indignations devant de telles méthodes attentant à la vie privée (ce qui est vrai), et relativement sorti de l’ombre le performeur russe expatrié Piotr Pavlenski, qui déclare sur LCI que Griveaux n’était que le premier, et qu’on va voir ce qu’on va voir.

A ce stade, M.M. Son-Forget et Benalla – à qui personne n’avait rien demandé, mais qui ne se privent pas d’intervenir – tweetent et retweetent contre le scandaleux procédé du Kompromat. Ce terme russe désigne une méthode connue du FSB : capturer l’image d’une personnalité dans une posture considérée comme impudique et scabreuse et à partir de là la faire plonger, ou chanter, ou les deux …

Son-Forget, et Benalla, crient donc très fort et tout de suite au Kompromat, et Benalla va jusqu’à appeler son pote Castaner à livrer Pavlenski à Poutine :

« LE MINISTRE DE L’INTERIEUR DOIT EXPULSER SANS ATTENDRE L’AUTRE M****DE PAVLENSKY !!! Qu’il garde ses méthodes de KOMPROMAT dans son pays … Incroyable que ce type soit réfugié politique en France ! » (nous recopions le tweet de Benalla tel quel).

Son-Forget et Benalla crient donc très fort, le coup fait, en direction du fournisseur, P. Pavlenski. Celui-ci dit vouloir protéger ses sources, bien entendu, mais plusieurs éléments sont surprenants : pourquoi cette pseudo révélation, qui a fini de liquider politiquement le candidat de Macron à la mairie de Paris, est-elle passée par le canal de ce performeur actionniste russe qui, jusque-là, ne s’était jamais préoccupé des municipales à Paris et encore moins des « valeurs familiales » chez les politiques ? – sachant que, si la source n’est pas la destinataire, il faut une organisation ayant les moyens pour se saisir d’une telle vidéo cryptée ? On est ainsi aiguillé vers l’entourage actuel de P. Pavlenski et l’on remarquera que son avocat est Juan Branco, figure « national-populiste » à la France insoumise, et que circule sur le net le témoignage récent d’une soirée en sa compagnie et celle de professionnels de la com’ et apparentés, axés sur le « monde russe ».

On espère pour lui que Pavlenski ne s’est pas mis en tête de devenir le rédempteur-punisseur des politiciens français qui ne respecteraient pas les « valeurs familiales », mais on aura du mal à croire qu’il ait été autre chose qu’un instrument dans cette affaire. Pourquoi ? Justement parce que ce sont Son-Forget et Benalla qui crient le plus fort dans cette direction !

Benalla qu’on ne va pas présenter à nouveau ici, n’est-ce pas, doit beaucoup, beaucoup, de même que son pote Vincent Crase (poète ésotérique nazi à ses heures) à l’oligarque Iskander Makhmoudov, proche de Poutine, tout en ayant joué les intermédiaires intéressés de Macron dans les concessions aurifères du dictateur sanguinaire tchadien au Tibesti. Bref quand Benalla lui-même nous dit « regardez Pavlenski » et appelle Castaner à le livrer à Poutine, c’est à Benalla qu’il convient de s’intéresser.

Bon, on formule clairement ce qui résulte de ce fouillis : le FSB ou son frère ont essoré Griveaux, ce qui n’était visiblement pas difficile. Pourquoi ?

Griveaux ne présentait aucune espèce de danger pour le « monde russe » et allait perdre les municipales. En provoquant sa liquidation totale de manière anticipée, les commanditaires montrent qu’ils ont une forte capacité de nuisance, et le font confirmer par Pavlenski qui annonce candidement qu’il y en aura d’autres.

A qui le message ? A Macron, bien entendu.

Et qui remue tout de suite pour qu’il comprenne bien que message il y a, et qu’il ne faut pas l’oublier, lui et ses réseaux ? Benalla.

Nous assistons donc à des remugles et gargouillis d’une crise de régime qui n’en finit pas. Loin de nous toute conception réduisant le tout à une affaire de police et de services. Si FSB il y a, le facteur actif n’est même pas le FSB, pas plus qu’aux États-Unis celui-ci ne tire les ficelles : avec Trump comme avec Benalla et ce qui gravite autour d’eux, ce ne sont pas les prouesses du FSB, police politique d’un régime lui-même rongé par la corruption, les luttes de clan et le rejet populaire rampant, qui sont le moteur de l’histoire, mais les contradictions internes de l’ordre social et des régimes politiques en question.

Macron a commencé à disjoncter avec l’affaire Benalla qui résultait de sa volonté d’installer à toute allure ses propres hommes, sa propre « société du 10 décembre » comme disait Marx de Napoléon-le-petit, pour chapeauter tout l’appareil d’État.

La crise dite des gilets jaunes, puis la tentative de « second souffle du quinquennat », puis le mur du 5 décembre et ses répliques, s’en sont suivis, combinant crise au sommet et poussée d’en bas.

La mairie de Paris n’est pas un siège municipal comme les autres, c’est une institution clef de la V° République, à l’origine instaurée pour Chirac en 1976. Avec la candidature « dissidente » de Villani puis avec cette affaire, le système macronien est complètement grillé sur ce terrain. Ce n’est pas du tout négligeable.

Cela montre en effet, que si on ne le fait pas choir, il ira de décompositions en affaires et d’affaires en décompositions, toujours plus bas, mais continuera à frapper la société, les droits sociaux et la démocratie.

C’est une raison de plus de manifester vers l’Assemblée nationale lundi prochain. C’est un signal de plus que le rôle de l’intersyndicale devrait être d’y appeler. C’est un appel de plus à s’organiser pour imposer la démocratie.

 

 

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