Argentine : élections sur de fond de crise, par Virginia de la Siega

Beaucoup comparent la situation actuelle à celle de l’explosion de 2001. Une différence de taille cependant: le FIT (maintenant FIT-U) est devenu une référence pour un secteur de l’avant-garde de plusieurs centaines de milliers (770.000) le 11 août et de plus du million aux législatives de 2017. Il est devenu un pôle d’indépendance de classe la quatrième force politique du pays.

15 octobre 2019- Virginia de la Siega

Les sondages pour les élections présidentielles du 27 octobre donnent des résultats très similaires à ceux des PASO (primaires), sauf que la différence en faveur de la formule du péronisme réunifié—Fernández – Fernández—est encore plus large. Si le « Front de tous » avait obtenu 47% des voix émis contre 32% pour Mauricio Macri, les sondages annoncent maintenant en moyenne 52% / 32%. Ce qui veut dire que la polarisation pourrait faire reculer les voix pour les autres partis. Le péronisme récupère des voix à droite et à gauche. 

Pour une économie dollarisée comme l’Argentine, la cotisation de la monnaie américaine est clé. Le dollar, qui le vendredi 9 août valait 46 pesos, ouvrait lundi 12 aout, après les PASO, à 61 pesos. En septembre, la Banque Centrale a vendu 5.400 millions de dollars pour que le prix du dollar ne monte pas au-delà de 60 pesos. Il s’agit de l’équivalent de la part de l’emprunt du FMI qui aurait dû arriver en octobre et que le Fond a décidé ne pas accorder à l’administration Macri.  Et tout cela en dépit des mesures prises par le gouvernement pour essayer d’arrêter la fuite de capitaux qui risque de vider les réserves du pays. Le 5 octobre, le FMI a autorisé le gouvernement à vendre une partie de l’emprunt qui avait été donnée pour remplir les réserves. Ceci en directe contradiction avec les statuts du FMI.

Le risque pays argentin, qui détermine le taux d’intérêt auquel un pays peut emprunter de l’argent sur les marchés internationaux a dépassé les 2100 points. L’Argentine emprunte donc, à plus de 21%, le taus le plus haut du monde après celui du Venezuela. 

La situation dans laquelle Cristina Fernández avait laissé le pays n’était pas géniale. Elle avait laissé la Banque centrale presque sans fonds, l’inflation frôlait le 15% annuel, et le FMI pronostiquait 25% d’inflation pour 2016. Néanmoins, le taux de pauvreté avait descendu de presque 50% en 2002 à 30% à la fin de 2015. Le chômage était à 5,9%, et d’après le FMI, sous les deux gouvernements péronistes, le PIB per capita avait cru de 42%. La dette publique atteignait 41.8% du PIB. Les économistes estiment que pour une économie « saine » dans un pays dépendent, elle ne doit pas dépasser 40% du PBI. Depuis, Macri a emprunté 57 milliards de dollars au FMI. Il s’agisse du plus grand crédit dans l’histoire du FMI, puisqu’il représente plus de la moitié des fonds que le FMI peut prêter. Le total de la dette argentine est de 317 milliards de dollars, dont 120 milliards de dollars sont de la dette publique (90 milliards en dollars et 30 milliards en pesos). Alors que le PIB recule.

Apres presque quatre ans de gouvernement Macri : 

  • l’inflation attendue pour 2019 sera autour du 55%. 
  • Le chômage a déjà dépassé 10% (plus de 2 millions de personnes), et le FMI pronostique 10.9% pour 2019. 
  • Le PIB s’est effondré puisque le pays est en récession depuis presque deux ans. 
  • 35.4% de pauvreté et 7,7% d’indigents à la fin août. 

Sur cette base, il est presque impossible pour l’Argentine de payer l’emprunt du FMI. 

La politique d’Alberto Fernández

Jusqu’à maintenant, Fernández a montré patte blanche en assurant qu’il paiera la dette, qu’il n’y aura ni défaut ni restructuration. Les figures les plus représentatives du « Front de Tous » sont en train de faire le tour des organisations et universités américaines pour tranquilliser démocrates et républicains en affirmant que l’antienne de Macri « Si le péronisme gagne Argentine deviendra une nouvelle Venezuela » n’aura pas lieu. 

A différence des mois avant les PASO, quand Trump et Bolsonaro se faisaient la concurrence pour soutenir la réélection de Macri, le seul qui continue à faire campagne pour Macri est Bolsonaro. Il a même menacé de retirer le Brésil du Mercosur si Alberto Fernández est élu. Trump semble avoir perdu tout intérêt pour un « loser » comme Macri. 

Aníbal Fernández ne veux pas que les gens fassent des vagues jusqu’au 10 décembre, et dit aux syndicats et mouvements sociaux : « Ne manifestez pas. Attendez à décembre. Je vais tout arranger. » 

Cette politique a eu un succès mitigé : les mobilisations syndicales se sont arrêtées, et il a réussi à faire que les pilotes d’Aerolíneas Argentinas annulent leur appel à la grève. C’est sur sa médiation que la CTA et la CGT se sont réunifiées.  Néanmoins, les mouvements sociaux, pour l’instant, ne lui obéissent pas. Les piqueteros du Polo Obrero, dirigés par le Parti Ouvrier, qui fait partie du Front gauche et des travailleurs (FIT-U), et la Confédération de Travailleurs de l’Economie Populaire (CTEP) de Juan Grabois, qui a un lien direct avec le Pape François, ont dit qu’ils continueront dans la rue quel que ce soit le président.

Le plan de Fernández semble être de faire des concessions sur les questions sociétales, qui ne coutent pas beaucoup d’argent. Il a déjà dit que l’IVG est une question de santé publique, donc, pas nécessaire de la discuter au Congrès. Ce sera à son ministre de la Santé publique de rédiger et faire appliquer les mesures nécessaires pour sa dépénalisation (évidemment pas sa légalisation). Il a déjà parlé d’initiatives pour pallier les besoins des secteurs les plus pauvres. Avec plus de 14 millions de pauvres et 3,4 millions de personnes tombés dans la pauvreté dans un an, les projections de la pauvreté pour la fin de l’année son catastrophiques. La pauvreté sera au tour du 40%. Il y a plus de 50% des enfants et ados qui sont pauvres et presque 35% ne mangent pas à leur faim. Donc, ses premières mesures seraient d’organiser un plan similaire à celui des Kirchner au début de leur mandat, ou à celui de la « Bolsa familia » de Lula. 

Pour le reste, son plan est de mettre en place un gouvernement d’union nationale pour imposer un Pacte Social qui permettrait geler prix et salaires pour une période de six mois. A cet effet il a déjà obtenu l’accord des dirigeants de la CGT, de l’entreprenariat, et des piqueteros fidèles à Cristina.

 Les perspectives

Il est clair que les argentines et les argentins ont voté contre un gouvernement qui les a appauvri avec l’espoir que le péronisme sera meilleur pour eux. 

Les travailleurs et les masses argentines sont désespérés.  Ca fait des semaines que les travailleurs de l’Etat et les enseignants de la province de Chubut, en Patagonie, font grève et coupent les routes en demandant que leurs salaires soient payés et augmentés. Partout dans le pays, des travailleurs, des chômeurs et des retraités manifestent et coupent les routes. 

Les organisations sociales, les partis de gauche et les syndicats « combatifs » continuent à organiser différentes activités qui coupent le centre de la Capitale du reste de la ville dès le matin, malgré les pressions du péronisme. 

Beaucoup comparent la situation actuelle à celle de l’explosion de 2001. Le filet de protection aux moins vulnérables est insuffisant mais plus étendu qu’il y a près de 20 ans, mais cette fois ci il y a un pôle politique minoritaire mais indépendant, qui c’est consolidé dans le mouvement ouvrier, étudiant, et des femmes. Apres avoir participé à 7 élections consécutives, le FIT (maintenant FIT-U) est devenu une référence pour un secteur de l’avant-garde de plusieurs centaines de milliers (770.000) le 11 août et de plus du million aux législatives de 2017. Il est devenu un pôle d’indépendance de classe qui a défendu sa place en dépit de la polarisation entre les deux principaux partis capitalistes, la quatrième force politique du pays.  

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