M. Larrère : une histoire de la puissance des femmes, pas des femmes puissantes

L’histoire est faite par les vainqueurs - les hommes vainqueurs - et ne parle souvent que d’eux. Dans son dernier ouvrage, « Rage against the machisme » publié aux éditions du Détour, l’historienne Mathilde Larrère revient sur deux siècles de luttes et replace les femmes au coeur des combats sociaux et sociétaux.

Mathilde Larrère : " Je fais une histoire de la puissance des femmes, pas des femmes puissantes " © Regards

 Sur le “progrès” des luttes féministes depuis deux siècles 
« La lutte pour l’égalité femme-homme n’est pas un processus ni progressif vers le mieux (le pire, ce n’était pas au Moyen-Âge, que c’était un petit mieux à l’époque moderne et qu’à l’époque contemporaine, c’est la panacée). »
« L’histoire est faite d’allers-retours : il valait mieux être une femme au Moyen-Âge qu’au XIXè siècle, un des pires siècles possibles pour les femmes. »
« Le XVIIè siècle met les femmes à l’écart de tous les pouvoirs, politique, économique et culturel. Dans une certaine mesure, il explique l’invisibilisation qui a eu lieu par la suite. »
« Comme on fait l’histoire de ce qui a du pouvoir, pendant très longtemps, on n’a fait l’histoire que des vainqueurs et des dominants - et les femmes en étaient absentes. »
« C’est lorsque l’on commence à faire une histoire plus sociale, de la rue et de l’action, que les femmes apparaissent. »

 Sur la puissance des femmes 
« Je fais une histoire de la puissance des femmes et pas des femmes puissantes. »
« Je pense qu’il ne faut pas appliquer à l’histoire des femmes les travers du roman national qui ne voit que des grands hommes : il ne faut pas voir que des grandes femmes. »
« Le roman national occulte les masses, les classes populaires, les foules donc le collectif. »
« Il y a tout de même des héroïnes et il faut leur rendre hommage mais l’important est de montrer la puissance des femmes organisées entre elles, se parlant à la même époque et se citant et se connaissant d’une époque à l’autre. »

 Sur les lesbiennes dans les luttes féministes 
« Dans les années 70, le mouvement homosexuel gay et lesbien et aussi part ailleurs lesbien commence à se politiser et à se radicaliser. Les lesbiennes vont se retrouver dans une situation assez complexe : à l’intérieur du mouvement homosexuel, comme au sein du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) qu’elles fondent puis qu’elles quittent parce que les dominations hommes-femmes se retrouvent entre gays et lesbiennes, elles ont une place difficile. Au sein des mouvements féministes, un grand nombre des problématiques qui sont celles du féminisme à l’époque (mais qui peuvent aussi être celles du féminisme aujourd’hui) sont des problématiques hétérosexuelles. Même si elles peuvent s’y intéresser et les soutenir, la question de l’avortement, celle du partage des tâches ménagères avec le mari, du statut marital… ce n’est pas le combat des lesbiennes. »
« Les lesbiennes ont aussi l’impression que les femmes hétérosexuelles n’interrogent pas l’hétérosexualité comme une source de la domination. »
« Cela va conduire certaines lesbiennes à créer des organisations plus séparatistes, des mouvements homosexuels très masculins et des mouvements féministes très hétérosexuels - tout en les retrouvant parfois ! »
« Aujourd’hui, ce sont les personnes trangenres qui apportent énormément aux mouvements féministes et homosexuels. »

 Sur les féministes racisées dans les luttes féministes  
« Pendant très longtemps, lorsque l’on faisait l’histoire des féminismes, on faisait l’histoire des féministes blanches, hétérosexuelles et assez bourgeoises. »
« Il faut réinserrer les afro-féministes dans l’histoire des féministes. »
« Les femmes racisées, parce que racisées, subissent des dominations qui sont à la fois sociales et raciales qui sont propres au fait qu’elles soient racisées et de classe populaire - il faut que le féminisme le prenne en considération. ce qui n’est pas toujours le cas ! »

 Sur la question sociale dans les luttes féministes 
« Depuis la Révolution française, il y a une part considérable des ouvrières qui se battent pour les droits des femmes au travail. »
« Au XIXè siècle, l’essentiel des femmes de ce que l’on n’appelle pas encore des féministes car le mot arrive à la fin du XIXè pour désigner les suffragettes qui sont souvent des bourgeoises, sont des ouvrières. »
« Dans l’histoire et ça se traduit dans les manuels scolaires, les seules féministes qui restent sont les quelques bourgeoises : Olympe de Gouges, quand on oublie systématiquement Camille Léon et Claire Lacombe qui sont des femmes du peuple ; George Sand, quand on ne parle jamais de la lingère devenue institutrice Jeanne Deroin ou de Désirée Gay. La seule qui est l’exception qui confirme la règle, c’est Louise Michel (…). Bref on ne parle jamais des ouvrières au positionnement politique plus radical ! »
« Tout un pan du mouvement ouvrier était défavorable au travail des femmes, notamment à l’AIT, l’association internationale des travailleurs. »
« Quand le mouvement ouvrier, le mouvement socialiste, notamment le proudhonisme en France, considèrent que la femme doit quitter l’usine pour retourner au foyer, les femmes ouvrières doivent aussi se battre pour qu’on les reconnaisse comme légitime au travail. »

 Sur la transmission des histoires féministes 
« Sur la transmission des histoires féministes dans les familles, c’est tellement varié que je ne saurais y répondre. »
« Dans les programmes scolaires, il y a un clair recul de la question des femmes. »
« Suite à la rédaction des programmes scolaires en 2019, il y a eu des protestations de l’association Mnémosyne, une association d’historiennes et d’historiens du genre et des femmes, qui explique, dans un texte dans Le Monde, pourquoi il s’agit d’une régression. »
« Les femmes ont mis du temps à rentrer dans les programmes scolaires : ça commence à bouger dans les années 2000, ça rentre véritablement en 2002 pour le primaire, 2008 pour le secondaire. Et quand on regarde les derniers manuels, il y a plus de femmes ! En vérité, il y a surtout des doubles pages sur les femmes : on fait l’histoire des hommes et paf on colle à un moment une double page sur les femmes… Mais au moins elle est là ! »
« A partir de 2019, on a notamment supprimé les mentions de « et les femmes » quand on aurait du écrire « les hommes et les femmes. »
« Il y a une utilisation, dans les manuels, de femmes prétextes, c’est-à-dire qui cachent la forêt des autres femmes combattantes et actrices à parts entières de l’histoire. »

 Sur les flux et les reflux des mouvements féministes 
« Quand on fait l’histoire du féminisme, on se rend compte qu’à chaque moment qu’il y a des revendications, il y a un retour de bâton (…) : c’est très net après les revendications de 1789 avec ce que représente le Code civil napoléonien ; pareil après 1830, après 1848, après la Commune, après le vote des femmes… »
« En ce moment, les hommes et certaines femmes sont en train de siffler la fin de la récré du féminisme : on s’habille normalement, on laisse Roman Polanski à l’Académie des César… »
« Ce que ces hommes n’ont pas compris, c’est que les femmes s’en foutent de la fin de la récré et elles bordélisent tous les cours ! »
« Quand je lis les textes antiféministes qui sont sortis ces derniers temps, je suis très frappée par le fait que ce sont exactement les mêmes mots que dans les années 70 ! “Mal-baisée”, “lesbienne”, “misandre” : on disait la même chose des femmes du MLF ! »
« L’histoire des luttes féministes ne se transmet même pas forcément dans les milieux féministes. »

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