Pourquoi le gouvernement a-t-il "laissé faire les casseurs" ?

19 mars 2019-

L'audition par le Sénat de Castaner et son secrétaire d'Etat Nunez est fort instructive, ne serait-ce que pour savoir - en partie- comment la régime entend affronter les manifestations. On peut la suivre faire sur la chaine Public Sénat (sauter la partie Le Maire de 0:49 à 1:44). Mais ce qui est au moins aussi important, c'est que Castaner n'a certainement pas convaincu les sénateurs, notamment les deux sénatrices qui ont affirmé que le régime a "laissé faire les casseurs" ou a témoigné une grande "passivité". 

Les arguments de Castaner ne convaincront pas non plus ceux qui ont suivi de près la crise du gouvernement face au  mouvement des Gilets Jaunes. La police, selon lui, aurait été débordée sur les Champs Elysées. Ses ordres de fermeté, y compris d'utilisation des LBD, de mobilité dans l'affrontement, et d'interpellation n'auraient pas été suivis. D'où le limogeage de Delpuech, Préfet de Police de Paris. Mais Castaner encense ses qualités. La désobéissance viendrait d'en dessous, pas de Delpuech. Il n'y aurait donc pas de désobéissance. Mais alors, pourquoi sanctionner Delpuech, et pas ceux qui ont désobéi. Des "consignes inappropriées ont été données", affirme Castaner. Mais si l'auteur de ces consignes n'est Delpuech, pourquoi Castaner ne les désigne pas, ne les sanctionne pas, et en fait et lieu sanctionne Delpuech ?

Seuls les sénateurs godillots peuvent le en l'innocence de ce joueur de poker. En fait, tout indique que Castaner, sur ordre de Macron,  a monté un "scénario de casse".  Et Delpuech a accepté de faire le fusible, à condition de bénéficier du statut de vrai faux coupable....

Le "scénario de casse" imaginé par Macron et Castaner sur les Champs s'explique aisément: ce gouvernement, et plus profondément cet Etat, se trouvent dans une impasse. Ils ont tout essayé, depuis la carotte du 10 décembre, jusqu'au baton, plus que jamais en action.

La carotte du 10 décembre, chiffrée à 10 milliards de dépenses budgétaires, a fait pschitt très vite. L'autre carotte, le débat national, n'a abusé que quelques % de l'électorat. Il a offert une grande tribune à Macron pour sa campagne européenne, en violation des règles d'équité, mais le bla-bla vient de s'achever, et le résultat des urnes en Mai sera loin de redonner un vernis de légitimité à ce gouvernement. 

Le baton, lui s'est démontré de plus en plus destructeur: un déchainement de répression sans égal depuis la guerre d'Algérie ou Mai 1968.

La terreur répressive n' atteint qu'en partie son objectif. Elle a fait fuir beaucoup de personnes des manifestations, mais pas toutes, et cette terreur, notamment l'usage interdit presque partout ailleurs des LBD, a été condamné de toute part, en France comme à l'international.

Surtout, la majorité des français, et surtout l'écrasante majorité des jeunes et de ceux en âge de travailler soutiennent les revendications des GJ qui sont exactement les leurs: pour plus de justice sociale et environnementale (augmentation des salaires, des retraites et toutes les prestations qui permettent de survivre), et plus de démocratie (RIC, limitation des mandats et des rémunération des élus, etc).

Par ailleurs, le mouvement social amorcé par les GJ ne cesse de s'élargir, fort de la convergence croissante des travailleurs et de la jeunesse contre les politiques au seul bénéfice des riches, au mépris de l'environnement, avec comme dernier recours la terreur répressive.

Le gouvernement avait compris, tout comme le mouvement social, que le 19 mars pouvait donner les premiers signaux d'une mobilisation vers la grève générale. Et face à la grève générale, la bourgeoisie et son Etat savent, depuis 1936 et 1968, qu'il faut céder vite et beaucoup, ou prendre le risque d'une révolution sociale.

Macron et ses séides ne veulent éviter de céder comme de dégager. Leur seule cartouche, c'est de rompre la convergence entre le mouvement des GJ et le reste des travailleurs et de la jeunesse.  Comme très souvent, la stratégie devient alors policière: "laisser faire les casseurs ", opposer les dizaines de milliers de manifestants, parfois beaucoup plus, aux 65 millions de français, la "minorité agissante" à la "majorité silencieuse".

La stratégie gagnante du mouvement social, comme le disent de plus en plus souvent les GJ, ne peut être purement dans l'escalade de l'affrontement. Castaner n'a pas caché sa volonté d'utiliser la doctrine la plus répressive, au besoin meurtrière. Il vient de désigner tous les manifestants sur le Champs comme 1500 black block et 8500 ultra jaunes prêts à assassiner...Manifester risque désormais souvent, même en pratiquant l'autodéfense, de consister à s'offrir au nassage, au gazage et bien pire encore.

La seule riposte possible, c'est la mobilisation de masse, qui passe par la grève générale active, et les mobilisations et actions parallèles qui dispersent les troupes de l'ordre capitaliste sur des milliers de points du territoire, retournant ainsi le rapport de force et les poussant par pans entiers à rejoindre le combat pour la justice et la démocratie.

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