Après Raqqa, quid des relations entre le PYD et Bachar ?

Le «califat» proclamé avec emphase par Abou Baqr al-Baghdadi à Mossoul le 28 juin 2014 a donc vécu et Daesh ne possédera bientôt plus aucune assise territoriale. Plusieurs questions restent toutefois ouvertes.

19 octobre 2017- Baudoin Loos - Alencontre

Les «Forces démocratiques syriennes» (FDS) ont annoncé ce 17 octobre leur victoire à Raqqa, le quartier général de «l’Etat islamique» en Syrie qu’elles assiégeaient depuis plusieurs mois. Après la chute en juillet dernier de Mossoul, la principale ville d’Irak détenue par Daesh, le constat est clair et net: les djihadistes connaissent au Moyen-Orient une déroute majeure, puisqu’ils ne contrôlent plus que quelques territoires épars et des agglomérations de taille modeste, qui devraient d’ailleurs tomber plutôt tôt que tard. 

1.- Raqqa est-elle vidée de ses occupants djihadistes? Arrivé dans l’agglomération de l’est syrien en 2013, Daesh en avait fait son quartier général d’où ses actions internes et externes étaient décidées. Le joug djihadiste sur la population avait pris des proportions hallucinantes en termes de châtiments publics. Ce joug aura donc duré un peu plus de quatre ans. Les FDS ont précisé que des opérations de ratissage avaient lieu pour «extraire les cellules dormantes et déminer la ville». Le bilan actualisé depuis la Grande-Bretagne par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) est lourd: la reconquête de la ville a coûté la vie à 3250 personnes, dont 1130 civils (dont 270 enfants). Des images disponibles, on peut conclure que la ville est presque entièrement détruite par les combats et bombardements…

2.- Le «califat» décapité, Daesh est-il proche de sa fin? La coalition militaire mise sur pied par les Etats-Unis pour anéantir l’EI en août 2014 estime avoir tué quelque 80’000 djihadistes sur les théâtres d’opération syrien et irakien. Les capacités de nuire des djihadistes de la mouvance de «l’Etat islamique» ont également subi des coups de massue impressionnants avec la perte de l’essentiel de leur assise territoriale. La plupart des experts prédisent néanmoins que l’on continuera encore longtemps à devoir craindre les actions terroristes signées Daesh, au Moyen-Orient, en Europe ou ailleurs dans le monde. La seule certitude, c’est que feu le «califat» n’exercera plus sur la jeunesse musulmane dans le monde l’attrait qu’il a eu tant qu’il incarnait les vertus d’une possible vie islamique conforme aux préceptes islamiques les plus purs tels que «l’Etat islamique» prétendait les imposer.

3.- Quelle évolution politique la fin prévisible de la présence territoriale de l’EI préfigure-t-elle? Le régime de Bachar el-Assad s’était bien gardé de s’en prendre à Daesh tant qu’il avait besoin d’un repoussoir qui inspirait l’effroi à sa population comme à la communauté internationale. Cette position avait commencé à s’affaiblir avec l’intervention militaire russe aux côtés du régime en septembre 2015 et l’armée syrienne avait bien dû attaquer les positions de l’EI, sans toutefois y mettre toutes ses forces, plutôt réservées à reconquérir les positions tenues par les autres rébellions, à l’ouest (Damas) puis au nord (Alep). L’élimination imminente d’un acteur majeur, Daesh, du conflit syrien va laisser en présence les autres rebelles, dont des djihadistes, ceux proches d’Al-Qaïda (qui sont principalement du côté d’Idlib, dans le nord-ouest), les Kurdes et le régime appuyé par les forces russes et les milices chiites du Liban, d’Irak, d’Iran et d’Afghanistan.

Dans un premier temps, les Kurdes apparaissent comme les grands bénéficiaires de la situation, eux qui contrôlent plus d’un quart de la Syrie et y ont établi une zone autonome. Parmi les puissants FDS aidés par les Américains, précisons-le, les milices kurdes du PYD (une branche du PKK «marxiste-léniniste» qui guerroie en Turquie) sont très majoritaires.

4.- Que vont faire les Etats-Unis? Envoyées par Barack Obama, des forces spéciales américaines ont reçu du renfort depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Quelque 3000 hommes sur le terrain, au moins, cantonnés dans le nord contrôlé par le FDS. Sans parler de l’aviation de la coalition anti-Daesh, largement américaine elle aussi. Trump, pour le coup, a tenu sa promesse: il avait fait de l’éradication du «califat» une priorité, et il a mis les moyens nécessaires à cette tâche.

Ces troupes US vont-elles rester en Syrie le jour – sans doute assez proche – où la présence territoriale de l’EI aura été réduite à néant? Les Kurdes syriens l’espèrent, mais rien n’est moins sûr. Trump ne semble pas du genre à entretenir des corps expéditionnaires dans des coins où ils risquent d’être harcelés par toutes sortes de forces armées, régulières ou non. En outre, la Turquie, membre éminent de l’Otan, qui fulmine depuis trois ans que les Etats-Unis collaborent avec le PYD (branche donc de «l’organisation terroriste PKK»), presse Washington de se désintéresser du sort des Kurdes sans quoi la crise entre la Turquie et les Etats-Unis pourrait prendre un tour critique.

Ankara voit se développer en Syrie un proto-Etat kurde à l’image de ce qui se passe en Irak, un scénario catastrophe pour le nationalisme turc inflexible quant aux frontières de sa souveraineté. C’est tellement vrai qu’après avoir d’abord pris le parti de la rébellion en Syrie, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, s’en est éloigné dès lors que le PYD développait à sa frontière une expérience d’autonomie des plus inquiétantes à ses yeux. Erdogan est même allé, depuis 2016, jusqu’à pactiser ouvertement avec Téhéran et Moscou, les parrains de son ennemi Assad, pour mieux tenter d’endiguer le séparatisme kurde.

5. Quel scénario, dès lors, les Kurdes peuvent-ils envisager? Dans le cas donc improbable qui verrait les forces américaines s’installer durablement dans le nord syrien, les Kurdes pourraient asseoir leur autonomie sinon plus. Si, plus vraisemblablement, les Etats-Unis quittaient la Syrie, les Kurdes auraient le choix entre combattre le régime ou composer avec lui. C’est cette dernière hypothèse qui paraît la plus plausible. Le PYD a déjà conclu des accords tacites et tactiques avec Assad et, si ce dernier refuse avec ostentation la notion d’autonomie, il ne devrait pas écarter l’idée d’une Syrie fédérale qui donnerait aux provinces kurdes un certain contrôle sur la vie quotidienne de la population. (in Le Soir, daté 18 octobre 2017)

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