Haïti : Stop au silence et à la complicité internationale

82 organisations (syndicats, ONG, associations, mouvements paysans, féministes, citoyens) haïtiennes, françaises, belges, canadiennes, espagnoles, allemandes et béninoises appellent à mettre fin au silence et à la complicité internationale vis-à-vis d’Haïti.

19 octobre par CADTM Belgique , Collectif

Depuis juillet 2018 et à de nombreuses reprises, dans un contexte de détérioration des droits et des conditions de vie, les Haïtien.nes se sont mobilisés avec force et courage contre l’appauvrissement, la corruption et l’autoritarisme. Avec pour seules réponses : la répression du gouvernement de Jovenel Moïse, l’opposition feutrée ou explicite de la « communauté » internationale.

En deux ans, la situation s’est encore aggravée, et se caractérise essentiellement par :

Discrédité, contesté par une très grande majorité des Haïtien.nes qui, au cours de ces deux dernières années, ont manifesté leur ras-le-bol, le président Jovenel Moïse tient largement grâce au soutien des États-Unis, et à la subordination des autres pays et des instances internationales, dont l’Union européenne (UE). De la sorte, ils sont devenus les complices directs et indirects du pouvoir haïtien. Les condamnations morales et les appels à une solution consensuelle ne changent rien, et font l’impasse sur le fait qu’il existe déjà en Haïti un très large consensus contre le président actuel.

Le temps presse

Un cap a été franchi ces dernières semaines avec l’assassinat du bâtonnier du barreau de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, le massacre de Bel-Air, un quartier populaire du centre de Port-au-Prince, et la mise en place inconstitutionnelle d’un Conseil électoral provisoire pour hâter la tenue d’échéances électorales et la réforme de la Constitution. Il y a là une course contre la démocratie.

Aucune condition n’est réunie pour des élections libres et crédibles. Ni les conditions juridiques (violation des règles constitutionnelles), ni les conditions techniques (absence de bureaux locaux, de matériel dont les nouvelles cartes d’identité de la firme allemande Dermalog, accusée qui plus est de corruption, etc.) ni les conditions démocratiques (les conseillers électoraux ne représentent pas les divers secteurs de la nation, et n’ont pas été choisis en accord avec les organisations de la société civile comme c’est prévu). Encore moins de sécurité : la représentante des Nations Unies en Haïti fait état de la mainmise des bandes armées dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, « sans doute afin d’exercer une influence sur le résultat des élections dans ces circonscriptions ».

De plus, vu le contexte et la défiance généralisée envers leurs dirigeants et les institutions, la grande majorité en Haïti ne veut pas de ces élections. S’agit-il dès lors de les imposer contre la volonté des Haïtien.nes eux-mêmes ? Dans les conditions actuelles, plutôt que d’offrir un moyen d’exprimer librement la souveraineté populaire, ces élections participent de la reproduction d’un « système », contre lequel le peuple lutte.

Le changement commence en mettant fin à l’impunité. Et en luttant contre les conditions et les acteurs qui la permettent et s’en servent. Cela passe notamment par la mise en place du procès Petrocaribe, par le jugement des responsables des violences et des massacres, par la mise à l’écart de toute personne citée dans les affaires en cours, et, surtout, par le respect des voix et des droits des Haïtien.nes.

En conséquence, nous exigeons de la communauté internationale et singulièrement du Core Group [1] de mener une diplomatie basée sur :

  1. La souveraineté des Haïtien.nes, qui ose se démarquer et s’opposer à toute ingérence, dont celle constante des États-Unis.
  2. Les revendications des Haïtien.nes de mettre fin à l’impunité et d’assurer une transition, en appuyant et en accompagnant leur travail pour un jugement juste et équitable des responsables des massacres et de la dilapidation des fonds Petrocaribe.
  3. Le refus d’apporter un soutien économique, politique et moral à une réforme constitutionnelle et à des élections qui, dans les conditions actuelles, s’apparentent à une mascarade au service du pouvoir.
  4. La redevabilité aux citoyen.nes haïtien.nes et des pays dits « amis d’Haïti » des mesures prises jusqu’à présent en leurs noms. Nous voulons entre autres savoir pourquoi l’UE a octroyé 63,3 millions d’euros d’appui budgétaire au gouvernement de Jovenel Moïse, alors que les conditions de gestion des risques et d’État de droit n’étaient pas réunies, et quel usage a été fait de cet argent. De même, nous voulons que l’UE se donne les moyens de répondre et de vérifier les accusations de corruption émises à l’encontre de société allemande Dermalog.

Organisations signataires :

Notes

[1] États-Unis, Canada, Allemagne, Espagne, Brésil, France, UE, Organisation des États Américains (OEA) et Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.