La question, c’est le pouvoir, c’est l’État

"Nous sommes, ainsi que nous l’avions prévu, dans une période de turbulence ouverte depuis la crise pré-révolutionnaire de novembre-décembre. Et ce n’est pas fini !"

21 janvier 2019 - Vincent Presumey - Aplutsoc 

Le « grand débat national » devrait être, pour ses promoteurs, au centre de la situation politique. Méthode Coué et incantations magiques sont convoquées : « Cette semaine, quelque chose a bougé. La domination du champ médiatique a changé de camp« , proclame l’éditorialiste de La Montagne sous le titre La semaine du virage. Diantre !

Le samedi étant dans la présente période le moment le plus important de la semaine, celui-ci n’a pourtant pas apporté de « virage » :

  • toujours 84 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire nettement plus, sans compter les manifestations de femmes du dimanche ;

  • une forte combativité sur un mot d’ordre : Macron dégage ;

  • l’une des plus fortes manifestations à Toulouse depuis le début ;

  • et des violences policières, encore et encore, encouragées par le sieur Castaner qui en nie l’existence, ce qui vaut permis de mutiler.

On peut raconter ce que l’on veut, mais cette durée, conjuguée aux grèves et à la fermentation dans les établissements scolaires, sur lesquelles nous allons revenir, atteste que non, il n’y a pas eu de virage. Nous sommes, ainsi que nous l’avions prévu, dans une période de turbulence ouverte depuis la crise pré-révolutionnaire de novembre-décembre. Et ce n’est pas fini !

Le Monde de samedi titre :  » … des gilets jaunes aux allures de cortège syndical« . Plus encore qu’à Paris, les fusions de cortèges « gilets jaunes » et syndicaux sont nombreuses dans tout le pays – en fait, chaque fois ou presque qu’il y a un cortège syndical : Toulouse justement, Le Havre, Rouen … soit des villes qui ont vu de puissants cortèges syndicaux encore en 2016-2017, justement. Ce titre du Monde cache une interprétationambiguë : le regroupement des uns et des autres inquiète, mais en même temps les « allures de cortège syndical » sont censées signifier un assagissement (1) !

Ce n’est pas le cas, au vu des « violences », surtout policière mais aussi de la résistance croissante qu’elles rencontrent, de l’indignation qu’elles suscitent.

Ce n’est pas non plus le cas eu égard à ce qui se cherche encore en profondeur dans le salariat à travers un nombre de grèves qui ont significativement augmenté depuis deux mois et qui arborent souvent elles-mêmes le gilet jaune, sans aucune contradiction avec la couleur rouge. Plusieurs de ces grèves remportent de petits succès sur les salaires et les primes, qui renforce le moral des travailleurs et vont totalement à l’encontre de la politique de Macron et du MEDEF.

Nous aurons l’occasion de revenir sur l’appel de la CGT à une journée d’action le mardi 5 février, déclinée dans certaines unions départementale comme « journée de grèves généralisées » voire de « grève générale ». Mais penchons-nous sur les développements immédiats.

Par exemple, les personnels de restauration de la caisse des écoles de Paris 15° avec leur syndicat CGT ont gagné par la grève une augmentation des heures de travail dans les contrats, le paiement des heures supplémentaires en retard, un meilleur régime indemnitaire et d’importantes promesses de créations de postes pérennes, ainsi que le paiement des heures de grève (pas de retrait sur salaire). De telles « petites » victoires n’ont rien de négligeable et doivent être mises en relation avec la situation politique, dans laquelle l’affaiblissement de Macron peut conduire à affaiblir tous les patrons (dont des employeurs publics, comme ici).

Dans l’Éducation nationale, les syndicats de la FSU en lycées et collèges (SNES, SNUEP, SNEP et SNETAP), avec notamment les fédérations CGT et SUD et les organisations lycéennes, appellent à une grève jeudi 24 janvier assortie de réunions d’établissements et d’assemblées générales visant à discuter de la suite. Cet appel intervient alors que les baisses de dotations, suppressions de postes et fermetures de classes arrivent dans les lycées, les collèges et aussi dans les écoles. Les revendications mises en avant sont : « le retrait de la réforme des lycées, du baccalauréat et de Parcoursup, l’abandon du projet de service national universel, l’arrêt des suppressions de postes, l’augmentation des salaires, le respect de la liberté d’expression et de manifestation. » Ces revendications essentielles sont incompatibles avec le maintien de Macron !

Les données réelles de la situation nous conduisent donc à répéter encore que, non, même si le « champ médiatique » (pour reprendre les termes de l’éditorialiste de La Montagne) a tourné, la réalité, elle, n’a pas tourné … et le « grand débat » n‘y peut pas grand chose.

Macron s’est livré à deux shows, tenant de la performance sportive (encore que des milliers d’enseignants dans ce pays parlent tous les jours aussi longtemps qu’il l’a fait à deux reprises !), d’où il ressort, selon le « champ médiatique », que le contact serait renoué avec les maires (à défaut de l’être avec la population) et tout le monde pourrait s’exprimer.

Sauf que les doléances dont la Fédération des Maires Ruraux a fait la synthèse le 14 janvier, ont pour aspect central le maintien et le rétablissement des services publics, alors que Macron demande à son « grand débat » de dire lesquels doivent fermer !

Sauf que selon René Revol, maire (FI) de Grabels dans l’Hérault, le débat avec les « maires », présidé par un ministre, a vu les préfets désigner les maires autorisés à s’exprimer !

Les préfets désignant les maires : voila bien l’essence de l’autoritarisme bonapartiste, issu tout droit du coup d’État de Brumaire (1799) qui, pour mettre fin à la Révolution, avait instauré la nomination des maires : l’exact contraire de la libre administration locale dans le cadre de l’égalité des droits et de l’égalité devant la loi, devant l’impôt, devant le service public !

On remarquera la prudence et la difficulté du pouvoir exécutif dans sa gestion des « corps intermédiaires » : les organisations syndicales, appelées par lui à plusieurs reprises au secours et dont les directions nationales ont répondu à ces appels, ne sont pas pour autant associées es qualité au dit « grand débat ». Si Laurent Berger (CFDT) appelle ses militants à y participer « comme citoyens », la CGT parle d’ « enfumage », ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle aurait « quitté les lieux de dialogue social » comme le raconte Le Monde, car celui-ci se déroule aussi, « grand débat » ou pas, dans des pseudos concertations sur la casse des retraites, des droits des chômeurs ou des statuts des fonctionnaire – notons que toutes les fédérations de fonctionnaires demandent maintenant le retrait des projets de casse des statuts.

Le projet du pouvoir est de se refaire, cahin-caha, une petite santé afin de reprendre l’offensive en même temps ou juste avant les élections européennes, par un éventuel référendum, couplé à un éventuel changement de gouvernement, qui tentera de replâtrer le régime de la V° République, faute de pouvoir le faire advenir dans son autoritarisme plénier comme le voulait initialement Macron.

La place des Européennes dans le dispositif de replâtrage du régime doit nous conduire à mettre en discussion leur boycott. Il est tout à fait logique que les sondages ne voient émerger que LREM et le RN (outre le fait que DLF mange LR !). L’un et l’autre, LREM et RN, se posent en parti de l’ordre. Marine Le Pen en dit le moins possible, espérant que la noyade de Macron et de tous les autres chefs de parti aspirants Bonaparte (pour J.L. Mélenchon c’est pratiquement fait …), la laissera émerger, mais uniquement par défaut. (2)

Aucune force politique officielle ne met en exergue la vraie question centrale qui est pourtant celle que scandent des centaines de milliers de manifestants : le président est, pour l’heure, cassé, et il n’a pas de remplaçant potentiel. Voila pourtant une situation inédite dans l’histoire de la V° République !

C’est de cela que des militants révolutionnaires responsables doivent parler, et mettre au centre des discussions : chasser Macron et la grève générale. Tout n’est pas résumé ainsi, mais tout passe par là : la question du pouvoir et de l’État doit être mise sur la table !

VP, le 20-01-2019

Notes 

(1) Pour le second samedi consécutif le groupuscule Unité continentale, avec son chef l’ex-para mercenaire pro-russe dans le Donbass Victor Lenta, a noyauté le SO des gilets jaune à Paris, et s’est précisément opposé à la jonction de la grande manif gilets jaunes et du petit cortège CGT en lançant « Martinez pote de Macron ». De quoi la présence deux samedi de suite de Lenta dans ce SO est-elle le nom ? Pas du « fascisme » des gilets jaunes, qui ne sont tout simplement pas au courant, mais de la gabegie et de l’absence coupable des forces politiques et syndicales du mouvement ouvrier. Au lieu de conspuer un tel fait, ce sont elles qui ont la responsabilité d’être avec les travailleurs et d’éviter les provocations et autres infiltrations ! Ajoutons que les défenseurs de la liberté ukrainienne s’interrogent sur l’absence de poursuite envers cet individu. Au moment où on en apprend tous les jours sur les Benalla, Crase and co, c’est une vraie question !

(2) En outre, cette place des Européennes dans le dispositif de sauvetage du régime va susciter l’interférence entre la crise française et la crise britannique, l’échec de Theresa May à faire adopter par le parlement les modalités du Brexit qu’elle avait négociées avec les autres puissances impérialistes d’Europe, conduisant à un risque juridique majeur, expression de la crise politique globale de l’UE, qui ne manque pas de sel : ces élections européennes pourraient s’avérer invalidables si le Royaume-Uni, dont la sortie n’est pas encore actée, n’y participe pas, mais elles pourraient aussi s’avérer invalidables si le Royaume-Uni, dont la sortie est convenue, y participait !

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