Et finalement, tu votes pour qui ? par Vincent Presumey

Rappelons-nous : la catastrophe engendrée par la politique des gouvernement successifs de François Hollande devait obliger « la gauche » à élire au final Alain Juppé pour faire barrage à Marine Le Pen. Si, si, c’était celui-là, en des temps reculés, le scenario pré-écrit !

21 AVR. 2017 – PAR VINCENT PRÉSUMEY – BLOG : LE BLOG DE VINCENT PRÉSUME

Sans revenir ici sur tous les évènements (non prévisibles dans le détail, mais dont la présence était, elle, prévisible !) qui ont modifié ce scenario et conduit à une réelle incertitude, des partisans de l’émancipation humaine, du mouvement ouvrier et de la démocratie, peuvent et doivent faire quoi, maintenant ?

ll ne s’agit pas ici de faire dans le genre « consigne de vote », mais « éléments de réflexion » : sachant comment les choses se présentent, préparer l’avenir proche.

La candidature Mélenchon a finalement été saisie par de larges secteurs du mouvement social qui traverse le pays en profondeur, et qui s’appuie notamment sur les grèves et manifestations de 2016 contre la loi El Khomri. Ce n’était pas donné au départ et cette trame de fond a aussi produit, en cours de route, l’impossibilité de la candidature Hollande et l’échec de Valls à la primaire du PS. Tout à fait incertaine, mais apparaissant comme une possibilité, la victoire de J.L. Mélenchon serait assurée depuis un certain temps déjà s’il avait choisi de s’imposer comme le candidat unitaire de la gauche et du mouvement ouvrier. L’intelligence organique de l’électorat, faisant en somme le constat qu’il n’en était pas ainsi, en a fait au final le vote « utile » possible. Il est évident que ce vote s’imposerait sans états-d’âmes si seules les données qui viennent d’être résumées là étaient présentes.

Mais le revers de la médaille réside dans l’orientation politique du candidat et le type de fonctionnement politique qu’elle induit. S’il a refusé systématiquement d’être un candidat unitaire soutenu par une pluralité de partis et de courants (à la différence de 2012 qui a pourtant posé les jalons de sa candidature présente et l’a seul rendue possible), c’est en raison d’une conception qu’il faut appeler de son nom : on parle (lui-même le premier) de « populisme », mais en France cela s’appelle bonapartisme. Le Bonaparte suprême par qui pourrait, paraît-il, prendre fin le bonapartisme : ainsi se présente J.L. Mélenchon qui annonce dans le même souffle qu’il va mettre fin à la « monarchie présidentielle » et gouverner à fond avec toutes les attributions de la constitution de la V° République. Une sorte d’exécutif resserré « de salut public » gouvernerait par décrets cependant que, dans des délais où « rien ne presse », une « constituante » faite pour partie de gens tirés au sort (parmi des volontaires, forcément) et pour partie d’élus ayant interdiction de l’avoir déjà été, se verrait missionnée par le président sur la nouvelle constitution à écrire (au passage, la constitution de la V° République ne prévoyant rien de tel, un référendum pourrait s’avérer nécessaire pour en permettre l’institution, et donc un accord entre le président et le Conseil constitutionnel sur le contenu du dit référendum serait nécessaire …). Si avec tout cela vous croyez encore à une constituante souveraine à laquelle le dernier président de la V° République céderait sa souveraineté, alors c’est que votre naïveté n’a rien à envier aux enthousiastes d’un Macron …

Il en va d’ailleurs de même de l’ensemble du programme du candidat : il est parfaitement amovible, que ce soit son excellente partie sur l’école et la laïcité (réduite à la seule abrogation de la loi Carles dans une interview à Familles chrétiennes), ou de son abominable partie sur l’international (où la sortie tout en restant quoi que sortant un peu mais dedans, de l’UE, et la sortie de l’OTAN, sur un délai de 5 ans en fait, se ramènent à l’ouverture de négociations visant à restaurer si possible la puissance perdue de l’impérialisme français, la seule chose certaine étant l’hostilité aux peuples syrien et ukrainien …), en passant par la partie « réformiste de gauche », héritée pour l’essentiel du programme du Front de Gauche, sur les salaires, l’emploi et la protection sociale. Parfaitement amovible.

L’hypothèse d’une élection de J.L. Mélenchon ne nous conduirait pas à l’ouverture de tous les possibles mais à l’accentuation de toutes les contradictions, la principale opposant la volonté de démocratie contre les institutions existantes et le renforcement de celles-ci, quel que soit le numéro finalement donné à la « république », que tenterait d’opérer le président. Chantal Mouffe, théoricienne du supposé « populisme de gauche » censé en finir avec les partis politiques et avec la lutte des classes du « marxisme », précise qu’il s’agit d’établir une « démocratie radicale » qui ne serait pas un « modèle entièrement différent » de la « démocratie pluraliste ». Hommage ambigu rendu aux Etats capitalistes constitutionnels : qu’il soit permis d’y voir une contradiction qui conduit précisément à la mise en cause du pluralisme. Car, s’il s’agit de ne pas sortir du « modèle » capitaliste, il faudra d’autant plus dévier et dériver les aspirations qui se heurtent à lui.

Et puis surtout : un an d’expérimentation des « insoumis », les adhérents du « non-parti » constitué sur la base de l’allégeance au candidat, a démontré amplement la menace contre le pluralisme. Il fut un temps lointain (2012) où, conscient de la contradiction entre opposition à la V° République et candidature à la tête de celle-ci, le candidat calmait ses zélateurs. On en est loin à présent, et les traits régressifs, autoritaires, infantiles, néostaliniens, d’une organisation parfaitement verticale se vivant comme horizontale, ont fait des dégâts, piétiné des consciences, atteint des dignités. Il ne s’agit pas de dérapages d’idiots, mais d’une dérive générale. Au point qu’un avertissement s’impose : à l’heure où sur les réseaux sociaux circulent les menaces d’ « insoumis » envers électeurs de Hamon, de Poutou ou abstentionnistes qui pourraient faire rater, forcément de peu, le coche de la terre promise, leur dire que c’est le sentiment de répulsion, voire de peur, qu’ils suscitent de plus en plus, qui pourrait aussi bien en être la cause. La bataille pour le pluralisme et la démocratie contre les « insoumis » (d’emblée l’appropriation de cette étiquette, remarquable coup psychologique, fournit le terreau à l’autoproclamation agressive de ceux qui, incarnant la démocratie, sont donc en droit de faire taire autrui qui, lui, par essence, n’est pas « insoumis » ! ) anticipe la bataille qui se déroulera après le scrutin. Cela dans tous les cas de figure : en cas de victoire de J.L. Mélenchon nous avons là les prodromes d’un rassemblement bonapartiste, en cas de déception la tentative d’éradication des « partis », de remplacement des vieux partis bureaucratiques par des Ligues plébiscitaires, pourrait bien se poursuivre.

Alors, voter J.L. Mélenchon ? Oui, pour barrer la route à Le Pen, Fillon et Macron et mettre en cause la V° République. Non, pour barrer la route à la restauration de la V° République rebaptisée « n°6 » et « insoumise ». En raison de cette contradiction, les votes Hamon et Poutou ne doivent surtout pas être dénigrés – les présenter comme n’ayant d’autre fonction que de diminuer Mélenchon, c’est combattre la pluralité et se placer par avance dans le camp bonapartiste. Arthaud aussi, mais ce en quoi Poutou s’est différencié, lors du débat sur TF1, est simplement qu’il a été seul à briser le respect du statu quo voulant qu’on ne rentre pas dans le lard de Mme Le Pen et de M. Fillon sur leurs diverses casserolles, un statu quo qui ne relève pas de la bienséance, mais de la préservation du régime. Ce qu’il a fait là, avec sa part de spontanéïté, était utile (alors que la répétition, sous une forme révélée, de ce que sait très bien la grande majorité, à savoir que les capitalistes nous exploitent, n’a guère d’intérêt en elle-même). Du coup il a acquis une popularité qui est rassurrante sur les sentiments populaires profonds. Quand au vote Hamon, soyons clairs : c’est lui la candidature qui ne devait pas exister, et alors que les « insoumis » s’imaginent être maltraités par les médias (qui, à la différence de 2012, ont pourtant accrédité les chiffres peu vraisemblables donnés pour les différents rassemblements publics de Paris, Marseille, etc.) et faire tomber la bourse, la candidature « maltraitée » a en fait été Hamon, que son propre parcours politique n’avait assurément pas formé pour une telle épreuve. Dans ces circonstances, nous verrons le résultat, mais, en cette veille du scrutin, le fait digne d’intérêt n’est pas l’effondrement des intentions de vote en sa faveur, mais leur résistance : compte-tenu de la volonté du pouvoir exécutif de le liquider, du vote utile Mélenchon, du passage au vote Macron des secteurs les plus conformistes de l’électorat PS, il « devrait » être au niveau de tout « petits » candidats. De fait, la résistance relative de ce vote relève de la résistance démocratique à la mise au pas bonapartiste.

C’est ainsi que cela va se passer dans les milieux marqués par les traditions de lutte, de conscience et d’organisation qui sont ceux du mouvement ouvrier. Sans se déchirer, beaucoup vont voter Mélenchon sans s’imaginer ouvrir par là tout le champ des possibles, mais dans une démarche plus froide, qui va à l’affrontement  -peut-être à l’affrontement avec ce président là s’il était élu. Ce sont surtout de fortes têtes, et non des bobos béats « socialos » tels qu’on les dépeint, qui vont voter Hamon. Certains voteront Poutou parce qu’il a porté une voix d’en bas à nulle autre pareille dans cet aéropage, voire Arthaud. D’autres s’abstiendront.(vous avez remarqué ? on ne vous a pas dit pour qui on voterait ! comme la majorité, c’est dans l’isoloir qu’on tranchera … ou pas !)

Il est essentiel que le soir même tous se retrouvent, dans leur diversité. Car dans tous les cas de figure il va falloir s’associer et lutter. Au second tour, appuyer J.L. Mélenchon s’il s’y trouve sans taire tout ce qui est dit ici, au contraire car l’efficacité passe par la critique et par la conscience. Aller à l’affrontement social dans ce cas là et dans les autres aussi, sous des formes différentes. Que le 1° mai voit l’unité des syndicalistes contre la loi El Khomri s’affirmer hautement.

Que tous ceux qui veulent aller vers l’émancipation et vers la démocratie par la reconstitution de partis démocratiques, du débat entre courants, aile droite modérée, aile gauche impatiente, centre oscillant, discutent et luttent en commun. La constituante, cela devrait être tout de suite, cela devrait être aux législatives : pour défaire une présidente Le Pen ou un président Fillon, pour empêcher un président Macron de former une majorité antisociale, pour imposer à un président Mélenchon une vraie constituante souveraine et pas un gadget bonapartiste : candidatures ouvrières unitaires pour la démocratie maintenant !

Il n’y aura aucun avenir en dehors de la pluralité démocratique s’il s’agit de rompre avec la V° République, c’est-à-dire avec l’Etat bonapartiste français, et de rompre avec les rapports sociaux capitalistes.

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