Le rôle des États-Unis dans la violence de la guerre de la drogue

Le meurtre de journalistes mexicains, y compris récemment du correspondant de l'AFP, met en évidence le rôle des États-Unis dans la violence de la guerre de la drogue.

 Source : The Intercept, Jesse Franzblau, 15-06-2017

Il y a un mois, le journaliste primé Javier Valdez a été extirpé de sa voiture et tué en plein jour près de son bureau à Culiacan, dans l’État du Sinaloa au Mexique. Valdez est le sixième journaliste à être assassiné au Mexique cette année ; son assassinat a soulevé l’indignation et lancé une nouvelle vague de terreur à travers les médias du pays.

Les journalistes ciblés au Mexique ont quelque chose en commun : la volonté de révéler la corruption politique et les liens de l’État avec le trafic de drogue. L’assassinat de Valdez fait suite à une stratégie de meurtres réalisés pour faire taire les messagers qui révèlent la vérité et exposent les dessous de la guerre de la drogue.

Valdez était le cofondateur de Riodoce, le seul journal indépendant toujours actif à Culiacan, qui est le centre du Cartel de Sinaloa et lieu de la violence liée à la guerre de la drogue dans la région. En février, Riodoce a publié un entretien avec un envoyé de Damaso Lopez (El Licenciado), l’ancien bras droit du seigneur de la drogue bien connu « El Chapo » Guzman. Lopez était apparemment en train de prendre le contrôle du territoire du cartel de Sinaloa, face aux fils de Guzman, avant qu’il ne soit capturé par les autorités le mois dernier. Les fils de Guzman ont harcelé Valdez pour ne pas publier l’entretien. D’autres journalistes, proches de Valdez, supposent l’implication des autorités fédérales et de Sinaloa dans le meurtre. A ce jour, il n’y a eu aucune arrestation rapportée dans ce dossier.

« Nous pensions que Javier était intouchable », a indiqué Marcela Turati, une journaliste de renom qui écrit dans le magazine hebdomadaire Proceso, et qui était une amie proche de Valdez. « C’était l’un des journalistes de notre pays les plus reconnus au niveau international. Comment pouvons-nous nous protéger, s’ils sont capables de tuer impunément le plus connu ? »

Photo de Javier Valdez, journaliste mexicain primé et collaborateur de l’Agence France-Presse, prise le 23 mai 2013. Valdez, qui enquêtait sur des bandes violentes de trafiquants de drogue au Mexique, a été abattu près des locaux de Riodoce, un hebdomadaire mexicain d’informations qu’il avait fondé le 15 mai 2017, dans sa ville natale de Culiacan dans le nord-ouest de l’État de Sinaloa / AFP PHOTO / FERNANDO BRITO (Le crédit photo devrait être lu FERNANDO BRITO / AFP / Getty Images) Le journaliste mexicain primé Javier Valdez, Le 23 mai 2013. Photo: Fernando Brito / AFP / Getty Images

Une semaine avant le meurtre de Valdez, le Comité pour la protection des journalistes a publié un rapportdétaillant les principaux meurtres récents de journalistes ou les lacunes des enquêtes criminelles. La commission des droits de l’homme du gouvernement mexicain a rapporté qu’en 2016, 90% des crimes contre les journalistes sont restés impunis – 82% pour les meurtres et 100% pour les disparitions dans lesquelles le corps des journalistes n’est pas retrouvé. Parmi les 114 meurtres de journalistes que le gouvernement mexicain a enregistrés depuis 2000, le Bureau du Procureur fédéral spécial a enquêté sur 48 dossiers de crimes contre la libre expression ces sept dernières années, avec seulement trois condamnations.

Le rapport des droits de l’homme du département d’Etat américain sur le Mexique, l’an dernier, a noté que « les journalistes sont parfois sujets à des attaques physiques, au harcèlement et aux intimidations suite à leurs articles. Les responsables de violence contre les journalistes continuent à agir en toute impunité, avec peu de retours sur des enquêtes réussies, des arrestations ou la condamnation de suspects ». Cette affirmation est apparue dans tous les rapports ces dernières années.

Néanmoins, malgré l’inaction flagrante du gouvernement mexicain, le processus de l’assistance américaine pour la guerre contre la drogue au Mexique a continué à s’accroître. Des documents déclassifiés du département d’État, ces dernières années, montrent que les États-Unis ont armé et financé les unités militaires et de police au Mexique, tout en étant parfaitement conscients des abus et des manigances. Au même moment, les États-Unis ont approuvé des projets supposés renforcer l’état de droit au Mexique, mais aucun ne semble avoir eu l’effet visé.

Un soldat entre dans une maison criblée de balles, taguée avec les initiales CDG pour le Cartel du Golfe, et Z pour Zetas, à Ciudad Victoria, dans l’État de Tamaulipas au Mexique en 2014. Photo: Eduardo Verdugo / AP

Entraînement, armes et argent

Depuis 2008, le gouvernement américain a apporté plus de 2,6 milliards de dollars en aide à la sécurité au Mexique via l’initiative Mérida – un contrat d’aide antidrogue négocié entre les ex-présidents américain et mexicain, George W. Bush et Felipe Caldrone en 2007 – et d’autres programmes d’assistance en matière de sécurité. Initialement prévu sur un programme de trois ans, Mérida a connu une importante extension lorsque Hillary Clinton était au Département d’état, qui se poursuit aujourd’hui, malgré le conflit du Président Donald Trump avec le Mexique concernant l’immigration, et le mur à sa frontière.

L’aide coule à flots non seulement du département d’Etat mais aussi du Pentagone, du ministère de la Justice et d’autres organismes. Une grande partie de l’argent passe par des sociétés américaines de sécurité, qui tirent d’énormes profits de contrats allant d’hélicoptères Black Hawk à des véhicules armés, du matériel d’écoute, des logiciels informatiques, des jumelles de vision nocturne, des avions de surveillance, des satellites et bien d’autres choses. De plus, des sociétés d’armement bénéficient de ventes directes d’armes et d’autres matériels, avec un autre milliard chaque année pour les marchés d’armement.

Avec ce matériel, les états-Unis ont exporté la stratégie de capture ou d’exécution des leaders du marché de la drogue au Mexique, une approche empruntée au contre-terrorisme qui a gagné en popularité sous la présidence de Clinton au département d’état. Les responsables américains qui ont aidé à mettre en forme ces programmes de ciblage comprennent Anthony Wayne, ancien ambassadeur au Mexique et auparavant ambassadeur en Afghanistan, et John Brennan, ancien directeur de la CIA qui a été conseiller en chef en contre-terrorisme sous le président Obama. Brennan s’est rendu au Mexique en 2009 pour évoquer l’architecture et la mise en œuvre du programme de ciblage de haute importance, ou opérations « HVT », stratégie adaptée à partir de celles menées en Irak, en Afghanistan et dans d’autres pays.

Un hélicoptère Black Hawk est livré par le gouvernement américain à la police fédérale dans le cadre de l’Initiative Merida en 2001. Photo Fernando Ramirez, Aence El Universal/A

De nombreux observateurs et experts en sécurité estiment que le ciblage [des trafiquants, NdT] de haute valeur n’a fait que déstabiliser, sans le réduire, le commerce de la drogue, entraînant une plus grande violence. L’une des opérations de ciblage à haute valeur les plus remarquables s’est déroulée en juillet 2010 dans l’État de Sinaloa, celui de de Javier Valdez, où, selon des fichiers internes précédemment classifiés obtenus par une demande au nom de la Loi sur la liberté de l’information, les États-Unis ont partagé avec les autorités du Mexique des renseignements qui ont conduit au meurtre d’Ignacio « Nacho » Coronel Villarreal, l’un des quatre principaux dirigeants du cartel de Sinaloa à l’époque. Le meurtre de Villarreal en 2010 a entraîné une hausse des combats sur le territoire entre les forces du cartel de Sinaloa et d’autres organisations criminelles organisées telles que les Zetas.

Vers la fin de l’administration Obama, les états-Unis ont réorienté leurs priorités sur l’équipement militaire en les déplaçant vers une réforme institutionnelle, comprenant l’entraînement des forces de l’ordre au niveau local. La DEA, par exemple, a entraîné chaque année des milliers d’officiers de police aux techniques d’enquêtes sensibles, tandis que le département de la Justice et d’autres organismes ont fourni aux agences mexicaines du matériel pour les réseaux, le médico-légal et la biométrie. Les câbles du département d’Etat montrent que l’assistance américaine a inclus des millions pour des laboratoires au niveau national, l’analyse des scènes de crimes, des études balistiques, la collecte des preuves, l’analyse du milieu criminel, etc.

Les agences américaines indiquent que ces efforts sont la clé du renforcement de la capacité d’investigation au Mexique, mais elles ont très peu fait pour modifier l’impunité de crimes systématiques contre les droits de l’homme, dont les meurtres de journalistes. L’un des problèmes, selon le comité de protection des journalistes, est que même quand les coupables sont punis, la collusion entre le gouvernement et l’organisation du crime empêche les enquêteurs d’identifier le véritable commanditaire des crimes.

« Nous avons besoin d’une présence internationale qui prenne place ici », précise à l’Intercept la journaliste Marcela Turati. « Un représentant ou une équipe d’experts membres de l’organisation américaine pour la liberté d’expression, ou un organisme similaire dépendant des Nations Unies qui pourrait enquêter sur les crimes, identifier les structures d’impunité et aider le Mexique à repenser son système judiciaire. Notre gouvernement a démontré ses lacunes dans sa volonté politique et sa capacité à résoudre ces crimes ».

Reflet de journalistes, sur la vitrine d’un café, lors d’une manifestation à la suite du meurtre du journaliste mexicain Javier Valdez, se dirigeant vers le ministère des Affaires étrangères à Santiago du Chili, le 19 mai 2017. Photo Estebal Felix/AP

« Non au silence »

Le gouvernement américain est bien conscient du problème de l’impunité institutionnelle. Un rapport interne sur le Mexique du Département d’état américain, diffusé via le FOIA par le biais de fuites, a fourni la confirmation brutale d’une stratégie d’actions de camouflage et remonté la piste des abus jusqu’aux autorités mexicaines.

En 2010, des représentants de l’ambassade américaine rapportaient que les organisations de trafic de drogue agissaient avec une « impunité presque totale », en face de « forces locales de sécurité corrompues » dans les États du nord-est du Mexique. Cependant, l’entraînement américain et l’assistance se poursuivent dans la région. L’ambassade américaine et la DEA développent des programmes d’entraînement pour la police de Nuevo Leon, même si des officiels du consulat américain ont dit que l’appareil de sécurité dans cet État est corrompu, avec un gouverneur admettant que certains officiers de l’État et de la police ont été cooptés par les Zetas. Les programmes d’assistance américains se poursuivent tandis que des officiels de la DEA rappellent l’arrestation d’officiers actifs ou retraités des forces de l’ordre en Nuevo Leon suite à la protection et à l’assistance qu’ils ont offertes à des trafiquants de drogue.

Dans le cas d’une série de massacres dans le Nord-Est, à San Fernando dans l’État du Tamaulipas entre 2010 et 2011, des responsables US ont mis en avant le fait que les autorités mexicaines tentaient de minimiser la responsabilité de l’État dans ces crimes. Des rapports du département d’État américain montrent comment les autorités « couvrent » la violence, mettent à mal les enquêtes en tronçonnant les corps des victimes « pour rendre le nombre total moins évident et donc moins alarmant ». Cependant, après la découverte de charniers de masse, les USA ont restreint leurs programmes dans la région.

La quête de la justice pour les victimes de la violence liée à la guerre de la drogue a été menée par les journalistes et par les membres des familles des victimes, et non par les agences gouvernementales recevant l’aide américaine – qui, trop souvent, sont restées silencieuses.

Karen, la fille âgée de 14 ans de Miriam Rodriguez Martinez, disparue en 2012, a été enterrée dans un autre charnier à San Fernando. Rodriguez a poursuivi avec acharnement les responsables du kidnapping puis du meurtre de sa fille. Ses efforts ont incriminé des membres des Zetas et ont entraîné l’emprisonnement du principal suspect du crime. Elle a également mené des actions auprès des membres des familles afin de retrouver les corps des autres disparus dans la région. Rodriguez a été tuée à son domicile de San Fernando le jour de la fête des Mères au Mexique, cinq jours seulement avant le meurtre de Javier Valdez.

Valdez était déterminé à défier le silence face à de tels crimes. Quand son collègue, Miroslava Breach, a été assassiné en mars dernier, il a dit : « Laissez-les nous tuer tous, si c’est la peine de mort pour avoir témoigné sur cet l’enfer. Non au silence ».

Cet article est publié en parallèle à une campagne internationale, Notre voix pour la force/Nuestra voz es nuestra fuerza, pour se souvenir de Javier Valdez et son travail, et pour appeler à la fin de l’impunité des crimes contre la presse au Mexique.

Source : The Intercept, Jesse Franzblau, 15-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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