Il n’y a pas d’affaire d’Etat, seulement l’Etat.

« Benalla est un flic comme les autres. Les flics sont tous des Benalla ». Texte d'un témoin de la curée organisée par la police Place de la Contrescarpe.

 Paru dans lundimatin#152, le 23 juillet 2018

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Sur ce sujet, de nombreuses questions restent en suspens, à commencer par l’efficacité des rustines sémantiques que sont en train de bricoler les communicants du pouvoir. Pour ceux qui nous gouvernent, il va s’agir de plaider la planche pourrie, le bon copain embarrassant ; quitte à pousser Collomb dans les orties. Les observateurs moins naïfs savent que l’infâme Benalla, n’est lui-même qu’un fusible. L’étonnement avec lequel la France médiatique s’aperçoit que le « policier-qui-tabasse-un-manifestant » n’en était finalement pas un, est en soi plus significatif et scandaleux que le scandale lui-même. Si aujourd’hui tout le monde s’entend sur le fait que Benalla est une ordure, n’oublions pas que des centaines de milliers d’internautes l’ont d’abord et spontanément confondu avec un membre des forces de l’ordre et qu’il était, tout comme eux, rétribué pour ses activités.

Alexandre Benalla est un prolongement de la police par d’autres moyens, mais il est aussi l’incarnation du macronisme appliqué au maintien de l’ordre. Au milieu d’une institution policière raide, ankylosée, vaguement tenue aux protocoles, aux habitudes et aux règles de loi, Benalla est le manager pétaradant qui vient mouiller la chemise, fluidifier la structure, motiver le CRS. Son but et sa méthode c’est le pragmatisme et l’efficacité, il gère une manifestation comme d’autres des plans sociaux. Sa manière d’étrangler un manifestant à terre n’est pas gratuite, elle est fondamentalement libérale. Benalla n’est pas un excès mais la logique même du macronisme déployée dans la rue.

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Un homme à terre, un autre qui le frappe sans autre raison que l’écusson qu’on imagine sous sa cape. L’image est banale, elle en rappelle tant d’autres. Et pourtant. Le moment est crucial. Pour ce qu’il reste de la République, pour ceux qui ont ordre de protéger ces ruines coûte que coûte, pour ceux qui commentent et ceux qui croient encore. Je me réjouis que sous les dorures de la République, l’embarras s’empare des habitués, à quelques semaines seulement des congés, ô tristesse. A quelques jours de la mi-temps institutionnelle, un coin du rideau s’est levé. Il n’aurait pas dû. Et surtout pas à ce moment-là. Benalla aurait-il réussi ce prodige de faire disparaitre, à lui seul, le bénéfice trop vite digéré d’une deuxième étoile au maillot des bleus ? La partie semble bien engagée. Tous les ingrédients du scandale d’état se bousculent pour avoir leur place à la grande sauterie des indignations. Violences policières, journalisme citoyen, accusations médiatiques, indignations de toutes les couleurs, justifications, cynisme du ton martial, cascade de révélations pseudo-fracassantes, et la stupéfaction sur laquelle il faut rebondir, écrire, filmer, diffuser pour alimenter une boucle dont déjà on perd le fil. Le scandale est de taille, et il ne manquera pas de scandaliser les curieux, les informés et les autres. Ce qu’il contient de pourri – et le fruit est d’ores et déjà perdu, c’est que l’affaire Benalla n’en est pas une. Et on voudrait nous faire croire le contraire.

Certes, l’implication d’un collaborateur direct du palais dans une histoire de violence extra-judiciaire, gratuite et arbitraire sur un citoyen lambda a quelque chose de sulfureux, mais ceux qui feront mine de s’en étonner ont clairement la naïveté en partage. L’affaire Benalla n’en est pas une, c’est seulement l’ordre des choses qui soudain prend un peu la lumière, rappelle nos esprits détournés au visage du réel. On voudrait nous faire croire à un chien fou, à l’exception qui ne remet rien en cause, c’est pourtant le cœur même du système qui affleure.

Incontestablement, l’affaire (re)met en lumière ce qu’est l’ordre, sur quoi il repose, sans oublier qui il écrase. Le comportement du chien fou présidentiel est en fait le lot de toutes celles et ceux qui composent la meute officielle, armes et bouclier à la ceinture. Leur seule mission. Les chiens fous sont légion, et ils se multiplient. Une armée de chien fous. Ce n’est pas un individu, qu’il soit flic ou non, mais bien tous ceux qui jouent d’habitude ce rôle qui sont concernés par cette vidéo du 1er mai. »

Les évènements du 1er mai, dont il est ici question, suffisent à le prouver. Il faut juste savoir un peu ce qui s’est passé dans les rues de Paris cet après-midi-là, et notamment sur la place de la contrescarpe. Mais de cela, pas un mot, ou si peu. Un article, « source » pour tous ceux qui ont suivi sans avoir rien à dire vraiment, d’Ariane Chemin et ses collègues du Monde, décrit ainsi les évènements qui nous concernent ;

Selon la chronologie des faits, reconstituée par Le Monde, tout commence par un appel à rassemblement lancé sur Facebook. « Alors que la grève risque de s’essouffler chez les cheminots, alors que les facs occupées tombent les unes après les autres, alors que les hôpitaux seront réformés courant mai, écrivent les instigateurs de cet « apéro militant », pas question de se contenter du “trajet court, déjà vu mille fois” », entre Bastille et place d’Italie.

Le Comité d’action inter-lycéen, proche de la mouvance autonome, propose de « passer un moment convivial en partageant un apéro sur la place de la contrescarpe, à la fin de la manif [du 1er-Mai], vers 18 heures ». L’invitation est notamment relayée par le syndicat étudiant UNEF et par le parti La France insoumise (LFI). Près de 260 personnes répondent qu’elles y participeront. A l’heure dite, ils sont en fait moins d’une centaine sur cette place très touristique, entourée de cafés. Les jeunes sont assis par terre, les CRS, postés en haut de la rue Mouffetard, quand, d’un coup, la situation dégénère.

La formule est depuis partout, si vide qu’on devait l’imaginer faire mouche : Quand, d’un coup, la situation dégénère. L’effet d’annonce peine à masquer que la précédente « chronologie des faits, reconstituée par Le Monde  », n’est en fait que la description d’un évènement facebook, tout ce qu’il y a de plus public. Bref, le commentaire du vide sur fond bleu. Mais pour le reste, rien n’est donné sur le déroulé des évènements. Si ce n’est, que tout à coup, tout a dégénéré.

Soudain, tout a dégénéré.

Très vite, les choses ont dégénéré.

Masquer le vide n’est pas aisé. Non, la situation n’a pas simplement dégénéré. Un peu plus tôt, sur la même place, à la suite de la manifestation brisée prématurément par la préfecture, un groupe de manifestants partageant l’apéro se faisait (déjà) embarquer sans ménagement par des dizaines d’hommes en armure. Qu’importe la raison, ils n’en avaient aucune. Nous nous sommes retrouvés à près de trente, entassés dans un de ces fameux « camions à salade », jeunes et moins jeunes, sans trop comprendre ce qui nous arrivait. « Privilège ! » ironisaient certains tant la scène prêtait à rire. Personne parmi nous, ne fut évidemment inquiété, au-delà des heures perdues dans un commissariat sans vie au nord de Paris.

Que l’on puisse se faire embarquer ainsi par des militaires, dans une ambiance pesante et hallucinante, captiva tous ceux qui, assis à leur terrasse, pensaient profiter du soleil loin du raffut des indignés. Mais le raffut vint à eux. Les camarades, amis, manifestants affluaient vers la place, et tentaient tant bien que mal de faire pression sur les forces de l’ordre et de l’arbitraire pour exiger notre libération pour certains, relancer l’apéro pour les autres. Des chants et de la bonne humeur ne peuvent pas grand-chose face à la raison d’état. Car ce qui était en jeu en cet fin journée moite n’avait rien à voir avec la justice, le droit, ou même la protection des biens et des personnes. Il s’agissait pour la police, pour son maître, de laver l’affront du début d’après-midi, de ces images d’un restaurant de malbouffe en flamme. Bien que les dégâts fussent objectivement très minimes, le ton de l’emballement médiatique avait réussi à faire enrager les gouvernants. On les disait bafoués, on s’attendait à ce qu’ils répondent par l’exemple. Les arrestations arbitraires massives, ici comme au Jardin des plantes, permirent aux méprisables de bomber le torse à nouveau. Des centaines de personnes furent inquiétées. Libre cours fut laissé aux lubies de la police vengeresse. L’honneur était sauf, parait-il. Encore fallait-il faire taire ici et là cette foule pas vraiment docile qui refusait le lot qui lui était tendu : le ridicule de l’arbitraire. Voilà comment une situation, d’un coup, dégénère, quoi qu’en dise les journalistes, si bien informé sur le chien, si peu éclairés sur ce que sa folie raconte de notre époque. Et dans ces moments, qu’importe qui frappe l’homme à terre, pourvu qu’il le frappe. Benalla était bien à sa place à cet instant précis, peut-être juste un peu trop gourmand. N’en déplaise aux sceptiques.

On essayerait aujourd’hui de nous faire croire à un mal isolé, dont il s’agirait au plus vite de se débarrasser. L’amputation comme seul remède. Au revoir Benalla, et tant pis pour toi si tu n’as fait que répondre aux ordres et remplir ta mission : écraser ce qui refuse de plier. Faire céder par la matraque. Mais la gangrène est là, alors il faut couper plus large, de nouvelles têtes et espérer sauver ce qui peut l’être. Ecarter ceux qui, justement, par leur manque de discrétion, altèrent le mythe d’une République au service de tous. Quitte à sombrer dans l’absurde. Les forces de l’ordre qui entourent et protègent le chien fou ? Des victimes qui ne savaient rien, nous répète-t-on. Pis, s’indignent syndicats de police et autorités de tutelle, cette histoire pourrait leur porter atteinte. Mettre en cause leur irréprochabilité morale. Il suffirait donc d’un casque à visière pour tenir l’illusion et se faire passer pour un molosse de la BAC. Bientôt nous apprendrons que le chien fou dirigeait en fait la meute.

Et puis, que dire de ceux qui lui ont ensuite fourni les images de vidéo surveillance, en parfaite connaissance de cause ? Que dire de tous ceux qui font mine, parmi les rangs, de s’indigner d’un tel comportement alors qu’ils y sont habitués depuis l’école de l’ordre ? Non, ils ne trompent décidemment personne. On voudrait nous faire croire que l’important est le badge, le rang et l’habilitation, que ce qui choque est l’illégalité des morsures du chien fou. Mais cela fait bien longtemps que les hommes du roi ne portent plus leur matricule lors de ce genre d’opération, progressant silencieux et cagoulés pour accomplir la besogne.

Que les oppositions politiques de tous bords s’emparent du dossier ne trompe personne non plus. Personne ne reconnaitra que ce qui est en cause est le fondement même de l’Etat, ce sur quoi il repose, la violence. Une violence constitutive qui par essence, ne sera jamais reniée, jamais désavouée, jamais sanctionné. Une violence irremplaçable, partout balancée sur les quartiers populaires, sur les populations exilées, les lycéens, les détenus, les militants, les vieux, les turbulents, les rêveurs. La liste est interminable. La voilà occultée par l’ombre de l’embarras d’un monarque.

Non, faire de ces évènements une affaire d’état, ce serait reconnaitre son caractère exceptionnel. Or il n’y a ici rien d’exceptionnel, seulement l’ordre du monde et sa matraque. Et lorsqu’on tient la matraque, on ne se soucie guère du droit ou du juste. Même chose lorsqu’on dirige. Les gouvernants ne sont pas choqués, ils sont seulement dans l’embarras. Et cela dit tout. Il n’y a pas d’affaire d’état, seulement l’état.

Qu’espérer alors ? Que dans les esprits, peut-être, se fissure peu à peu l’idée trop reçue que cette violence peut être légitime, dès lors qu’une personne habilitée tient le bâton. Benalla est un flic comme les autres. Les flics sont tous des Benalla. La seule erreur de Manu aura été sa complicité avec Alexandre. Un homme pourri comme les autres, ni plus ni moins, mais qui pouvait lui, l’éclabousser.

A mes amis, je n’apprends rien. Ils auraient chacun de quoi dire plus, raconter mieux. Mais il parait que la qualité éditoriale de lundi.am attire les curieux par-delà les rédactions. Aux journalistes, alors, pour qu’ils ne se précipitent pas une fois de plus dans la muleta qui déjà les attire.

Ni oubli, ni pardon.

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