Bélarus : l’enjeu démocratique, donc social, par Catherine Samary

Le conseil de l’opposition cherche à élargir sa représentativité pour négocier des réformes et préparer de nouvelles élections. Seul un processus d’auto-organisation de comités populaires pourraient en protéger la démocratie – et mettre un frein à des privatisations programmées.

Source: Revue L’Anticapitaliste n°119 (octobre 2020)

Le dimanche le 11 octobre, à Minsk, les policiers antiémeute OMON ou des hommes en civil armés de matraques, le visage cagoulé, se sont servis de canons à eau et de grenades assourdissantes pour empêcher des milliers de manifestants de réclamer, comme chaque semaine depuis deux mois, le départ d’Alexsandre Lukachenko au pouvoir depuis 26 ans. 250 personnes auraient été à nouveau arrêtées. La veille, l’autocrate avait tenté de désamorcer les protestations en rencontrant des opposants… en prison, pour leur annoncer ses projets de changements constitutionnels.

La seule élection non frauduleuse de Lukachenko fut sans doute la première, en 1994. La dislocation de l’URSS avait été décrétée le 8 décembre 1991 par Boris Eltsine comme président de la Russie et ses deux homologues d’Ukraine et du Bélarus – alors que la population avait voté massivement pour le maintien (et la réforme) de l’Union le 17 mars1. Mais la thérapie de choc « libérale » impulsée par Eltsine et initialement prônée aussi par le « Front populaire bélarusse » (BNF) pro-occidental, fut stoppée par l’éviction (pour corruption) du président en place et l’élection de Lukachenko à la présidence en 1994. Son blocage des thérapies de choc libérales et le maintien d’un fort secteur public l’aidera à stabiliser son pouvoir en protégeant le niveau de vie populaire – ce qui facilitera pendant un temps au moins autant que les fraudes ses réélections successives. Mais son capitalisme étatiste a surtout trouvé sa marque initiale dans la répression de puissantes grèves en cours. Comme le souligne David Mandel (comparant la situation et les luttes ouvrières et syndicales en Russie, Ukraine et Bélarus dans les années 1990), le régime Lukachenko « a soumis les syndicats à une répression beaucoup plus systématique » que dans les pays infligeant « une plus forte décomposition sociale » par les privatisations2 – autres moyens de briser toute remise en cause de l’ancien système bureaucratique par sa propre base sociale, les travailleurs.

Pourtant en 2018, le Bélarus était classé 53e sur 189 pays selon l’indice de développement humain avec un taux d’inégalités parmi les plus bas d’Europe. Son PIB par habitant a été multiplié par quatre depuis 1990 (20 000 dollars contre 9 000 en Ukraine en parité de pouvoir d’achat). Mais les avantages sociaux associés au « culte du travail » (non pas des travailleurs !) sont devenus obligation d’accepter n’importe quel emploi (public ou, de plus en plus, privé3). Depuis 2004, les CDD se sont généralisés, facilitant le contrôle des travailleurs, et le régime des retraites ne prend en compte ni le temps de service militaire ni celui des congés maternité et des études. La croissance a fluctué mais s’est maintenue jusqu’à la crise ukrainienne de 2013-14 (mettant fin au régime de l’oligarque président Ianoukovitch4). C’est elle qui a infligé au pays ses premières récessions depuis 1995, en raison de ses liens étroits à la fois avec l’Ukraine et la Russie.

Des équilibres de plus en plus fragiles aux élections du 9 août

Cette crise ukrainienne et la « récupération » de la Crimée par la Russie ont été des traumatismes pour le pouvoir bélarusse comme pour bien d’autres autocrates « post socialistes », dans des sens multiples, et ont également polarisé la gauche5. La thèse d’une « révolution colorée » fomentée par les puissances occidentales (et de surcroît identifiée aux courant fascisants qui y étaient très actifs) est devenue pour les autocrates la grille de dénonciation des mouvements sociaux qui les contestaient. Mais les dirigeants d’anciennes républiques soviétiques non russes comme Lukachenko ont été également défiants envers le comportement de propriétaire du pouvoir russe et ses projets d’union très dissymétriques. Le cours répressif verticaliste du régime s’est renforcé et, comme en Russie, identifiant tous les opposants à des pions financés de l’étranger)… Sauf que, de surcroît, pour Lukachenko, cet « étranger » pouvait aussi être russe.

D’où son choix de diversifier ses cartes et sa médiation pour la négociation à Minsk d’accords entre le président Porochenko, Poutine, Merkel et Macron. Sa « neutralité » lui a valu en 2016 la levée des sanctions européennes6. En pratique, Poutine voudrait concrétiser de premiers traités signés par Lukachenko et Eltsine en 1999 prévoyant une « union d’États » entre la Russie et le Bélarus. Mais les négociations de décembre 2019 se sont en heurtées aux résistances du dirigeant bélorusse7. Parallèlement, les projets d’Union eurasienne dont le Kazakhstan, le Bélarus et la Russie ont été les fondateurs en 2014 (se réclamant du « modèle » de l’UE8) battent de l’aile.

Mais la dette publique du Bélarus est passée de moins de 10 % du PIB en 2005 à environ 50 %. Les pressions tant de la Russie que du FMI ont aggravé toutes les tensions. Depuis cinq ans, le régime applique un gel des salaires alors que bien des prix augmentent. La précarisation des emplois s’est accompagnée d’un projet de décret contre le « parasitisme social » (taxant le chômage supposé « volontaire ») suscitant en 2017 une vague de protestations sociales impliquant notamment la jeunesse et ses bloggeurs. La Covid-19 initialement traitée par la dérision par Lukachenko a été un facteur aggravant le discrédit croissant du régime9 – et des formes de solidarités populaires.

Les femmes, les jeunes, les travailleurs…

Les élections du 9 août se sont déroulées sur cet arrière-plan social interne et alors que les tensions avec le pouvoir poutinien étaient majeures en dépit de proximités populaires et de dépendances durables. L’ombre de Moscou était suspectée derrière plusieurs candidats écartés par Lukachenko et l’arrestation de mercenaires10.

Mais l’imprévu (sexiste) s’est greffé sur ce contexte. Lukachenko a commencé par invalider de diverses manières ses trois principaux candidats (Siarhei Tsikhanovski, Viktor Babaryko, et Valery Tsepkalo) – diversement liés aux secteurs « des affaires ». Mais l’autocrate voulant témoigner de son « pluralisme » accepta la candidature (qu’il supposait inoffensive) de l’épouse de Tsikhanovski, Svetlana Tikhanovskaïa (puis de celles des deux autres candidats évincés), toutes sans expérience politique, décidant de prendre le relai de leurs conjoints.

La campagne de l’opposition a été marquée par Svetlana Tikhanovskaïa qui exprima ses peurs (pour sa famille) en des mots populaires, rapidement soutenue par les deux autres femmes. Son courage comme sa fragilité ont « parlé » aux populations. La proclamation des résultats (n’attribuant que quelques 10 % des suffrages à Tikhanovskaïa et 80 % à Lukachenko) produisit colère et protestations. La violence de la répression – notamment celle des forces spéciales, les OMON ou des policiers masqués et les tortures en prison ne font qu’accentuer un basculement populaire pour que « dégage » ce pouvoir, et ce dans tout le pays, bien au-delà de Minsk.

Un tournant majeur, à partir du 10 août fut l’implication des travailleurs au sein même d’entreprises emblématiques, appelant à la grève et exigeant l’arrêt des violences et la libération des personnes interpellées. Plusieurs dirigeants de comités de grève ont été brutalisés et/ou arrêtés comme Nikolaï Zimine, métallurgiste, vétéran du syndicalisme indépendant (BKPD11). À partir du 11 août les grandes confédérations syndicales internationales (hors FSM) et européenne (dont la CGT) ont pris position en défense des travailleurs. La CGT a notamment publié une note détaillée sur la régression des droits sociaux et syndicaux12.

Incertitudes internes et internationales

C’est en se taisant sur leur programme de privatisations (pro-Russe ou pas) que les candidates ont mené campagne contre le régime, ses fraudes et ses violences. Un Comité de coordination de cette opposition s’est établi. Mais dès le 31 août, Maria Kolesnikova13 (soutien de Viktor Babariko) membre de son praesidium a produit sa première fracture publique : elle annonça unilatéralement la création d’un nouveau parti (« Ensemble ») ouvrant la porte à un scénario de nouvelles élections sans départ préalable de Lukachenko (donc sans proclamer une victoire – indémontrable – de Svetlana Tikhanovskaïa). Début septembre, Lukachenko s’est décidé à aller chercher à Sotchi « l’aide » empoisonnée offerte par la Russie. Poutine ne voudrait pas soutenir un perdant – ni encourager un mouvement populaire qui produirait sa chute (sans certitude sur sa succession). Pour l’heure le pouvoir russe a promis une aide éventuelle de ses forces anti-émeute et a accordé au Bélarus un prêt d’1,3 milliards d’euros (assorti d’une possible restructuration de sa dette et de livraisons d’hydrocarbures à prix réduits). L’UE ne peut offrir aucun équivalent et ne compte que pour 23 % du commerce extérieur du pays (contre 60 % pour la CEI).

Macron s’est dit « impressionné par le courage des manifestants » face aux violences policières – les Gilets Jaunes et les jeunes des quartiers populaires ont cru mal entendre… Mais il tient à préserver (avec Merkel) son rôle de négociateur avec la Russie pour gérer les conflits de la région. Si Svetlana Tikhanovskaïa a été reçue dans les enceintes européennes, l’UE s’est contentée de ne pas reconnaître l’élection de Lukachenko et a fini par adopter le 2 octobre des mesures de sanction (interdiction d’accès au territoire de l’UE et gel d’avoirs) contre une quarantaine de proches de Lukachenko.

Si les grèves se sont tassées, la population – notamment les femmes – reste massivement indignée par les violences policières et les fraudes. Le conseil de l’opposition cherche à élargir sa représentativité pour négocier des réformes et préparer de nouvelles élections. Seul un processus d’auto-organisation de comités populaires pourraient en protéger la démocratie – et mettre un frein à des privatisations programmées.

  • 1.Tel n’était pas le cas des trois républiques baltes qui avaient été incorporées de force dans l’Union et avaient voté pour leur indépendance. Le 25 décembre, le président d’une URSS qui n’existait plus, Mikhaïl Gorbatchev, démissionna.
  • 2.Cf. David Mandel, Workers after communism (Auto Workers and Their Unions in Russia, Ukraine, and Bélarus), 2004, (ma traduction, CS), PDF p.227.
  • 3.Pour une présentation bienveillante de ce système lire, Loic Ramirez, « droit au travail à la bélorusse », Monde Diplomatique, janvier 2020.
  • 4.Cf. « La société ukrainienne entre ses oligarques et sa Troïka», 21 février 2014, Revue Les Possibles (Attac) https://france.attac.org…
  • 5.Cf. CS http://www.lcr-lagauche….
  • 6.Cf. B. Vitkine, Le Monde, 15/02/2016
  • 7.Cf. B. Vitkine, Le Monde, 2 janvier 2020.
  • 8.Cf. « Regards sur l’Eurasie - l’année politique 2019 » (dir. Anne de Tinguy), Sciences Po. Les États fondateurs de l’Union économique eurasienne en 2014 sont Kazakhstan, Russie, Bélarus, rejoints par Arménie et Kirghistan.
  • 9.Il n’en est pas moins vrai que le pays dispose de 40,7 médecins pour 10 000 habitants (contre 32 en Finlande) et que, facilitant le contrôle de la contagion, sa densité de population est faible avec des espaces verts abondants.
  • 10.Selon Vincent Présumey https://blogs.mediapart…
  • 11.Cf. site Alencontre Maxime Edwards, « les travailleurs soutiennent les grèves de plus en plus nombreuses » et Volodymyr Ishchenko, « Le soulèvement biélorusse, ses origines et sa dynamique complexe ».
  • 12.Sur les appuis aux luttes sociales cf. notamment le soutien de la CGT sur https://aplutsoc.org/202… et celui du réseau syndical international http://syndicollectif.fr….
  • 13.Brutalement conduite vers l’Ukraine, elle a déchiré son passeport pour dénoncer une expulsion.

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