Poutou: non aux « hommages » officiels dans un climat raciste et islamophobe

"Je prends mes distances avec ces « hommages » officiels, d’autant plus que concernant les questions de liberté d’expression, le pouvoir fait tout l’inverse, en muselant toujours plus le mouvement social (crise sanitaire ou pas), en verbalisant les manifestant.es, en réprimant toutes les formes de contestations. "

A propos des « hommages officiels » au professeur assassiné (point de vue)

Philippe Poutou

J’ai été invité en tant qu’élu municipal par le maire Pierre Hurmic ce lundi 19 octobre dans la cour du Palais Rohan et par le président de la métropole Alain Anziani ce mercredi 21 octobre sur l’esplanade devant Bordeaux-Métropole. Je n’ai pas participé aux deux cérémonies officielles d’hommage au professeur assassiné vendredi dernier.

Ces cérémonies étaient organisées par les instances de Région, Département, Métropole, Mairie de Bordeaux en lien avec tous les hommages de ces derniers jours, dans cette ambiance d’unité nationale toutes couleurs politiques confondues, contre le terrorisme et la liberté d’expression.

Comme la plupart des gens, comme mes camarades de BEL, je suis évidemment profondément attristé et révolté par le terrible assassinat du professeur d’Histoire-géographie d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine.

Mais je suis aussi écoeuré par la récupération politique de ce drame, par les manipulations diverses, par l’hypocrisie du pouvoir politique en général. Et aussi mal à l’aise dans cette ambiance d’union « sacrée » qui est forcément artificielle et manipulatrice, ce moment bizarre où tout le monde politique et médiatique nous parle de lutte pour la liberté d’expression et nous vante le métier d’enseignant.e (il n’y a pas si longtemps, c’était le personnel soignant qui était applaudi par le pouvoir !).

Il y a comme une entourloupe et pourtant, il y a bien une situation dramatique, très grave et qui nous concerne toutes et tous.

Sans aucun doute pour nous, pour moi, la folie meurtrière du fanatisme religieux est à combattre. La liberté d’expression est à défendre urgemment, tout comme la liberté de critiquer les religions, le pouvoir politique, tout comme la liberté de contester, tout comme les droits d’expressions démocratiques dans la société toute entière.

Mais il ne faut pas confondre l’extrémisme religieux, ici l’islamisme radical, avec le monde musulman. 

Ainsi démarquons des « hommages » officiels parce que trop souvent situés dans un climat raciste et islamophobe. 

Pour nous, le combat contre le terrorisme ne peut pas se faire avec des amalgames, des raccourcis qui sont inefficaces, contre-productifs et aux conséquences désastreuses. 

Nous sommes nombreux pour dénoncer à ce titre les menaces de dissolution d’organisations musulmanes qui n’ont rien à voir avec le fanatisme fondamentaliste. Le pouvoir sème une confusion par préjugés et par volonté de diviser.

Le problème est archi-complexe et pour cela il mérite d’être discuté sérieusement, de comprendre la situation, de comprendre l’Histoire récente.

Qu’un jeune de 18 ans, originaire de Tchétchénie, en vienne à décapiter un professeur qui avait fait un cours sur la liberté d’expression, ça doit faire forcément réfléchir sur la violence de notre société, sur les dégâts et les conséquences des guerres, des misères, des migrations, des drames vécus par des populations entières. Il n’y a pas qu’un problème de religion, il y a les problèmes graves d’un monde brutal.

Alors oui, je prends mes distances avec ces « hommages » officiels, d’autant plus que concernant les questions de liberté d’expression, le pouvoir fait tout l’inverse, en muselant toujours plus le mouvement social (crise sanitaire ou pas), en verbalisant les manifestant.es, en réprimant toutes les formes de contestations. 

Et chose incroyable de cynisme, le gouvernement comme beaucoup de responsables politiques hier et aujourd’hui, ont contribué toutes ces dernières années à détruire l’école publique, à enlever les moyens d’éduquer et d’instruire, à dégrader les conditions de travail des enseignant.es ainsi qu’a les mépriser, à ne jamais les soutenir, abandonnant trop souvent les personnels de l’Education Nationale, les élèves et les parents seuls face aux difficultés.

Un exemple tout récent de l’hypocrisie ambiante : j’étais à Poitiers, pour un rassemblement de soutien à 4 enseignant.es qui étaient convoqué.es en conseil de discipline au rectorat pour sanction (risque de révocation) pour avoir fait grève et manifesté contre la réforme du baccalauréat. On n’entendait pas parler dans les médias ou dans la bouche des politiciens ni de liberté d’expression ni de « plus beau métier du monde ».

Derrière l’unité nationale, la pression à l’union sacrée, il y a toujours une volonté de faire taire des points de vue différents, de récupérer un évènement. Contre ces moments manipulateurs, on a besoin au contraire de débattre librement, pour mieux comprendre et apporter des réponses. En toute indépendance.

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