« Macron....cette année tu n’auras pas de gaz pour te chauffer ».

Hocine Guernane, militant en Algérie, répond à nos questions concernant l’évolution de la mobilisation ces derniers jours.

 

25 mars 2019- L'Anticapitaliste

L’Anticapitaliste : Quel bilan fais-tu de la mobilisation de vendredi 22 mars ?

En termes de nombre, je crois qu’il n y a pas de différence significative avec le vendredi de la semaine passée. La mobilisation est toujours aussi forte même si le mauvais temps a dû retenir quelques personnes âgées. Comme d’habitude, la marche s’ébranle quelques minutes avant la fin de la prière. Les fideles rejoignent la marche et se diluent totalement à l’intérieur. Aucun mot d’ordre islamique ne fuse.

A Bejaia, ou j’ai marché, il y avait approximativement une bonne centaine de milliers de marcheurs, même s’il est hasardeux de donner une estimation quelconque. La marche avait comme d’habitude une ambiance de fête. La présence des femmes était massive, tout comme les hommes, elles chantaient et animaient des carrés dans la marche. Il y avait beaucoup de familles avec des enfants. Autant dire qu’il y avait de la joie dans l’air. La manifestation, ce sont aussi des milliers de gens qui suivaient la marche par les balcons et les terrasses des immeubles en déployant des drapeaux et en saluant les marcheurs. Les commerces, magasins, cafés sont tous ouverts.

Concernant les mots d’ordre scandés, ceux qui reviennent le plus sont : « le peuple veut la chute du régime », « pouvoir dégage » « assemblée constituante », « 2République », « souveraineté au peuple ». On trouve aussi ça et là des slogans : « à quoi servira le changement si le travailleur restera misérable », « nous voulons un changement du système et non pas un changement dans le système », « rendez-nous l’Algérie », « oh voleurs, vous avez ruiné le pays ». Il y a aussi des slogans contre l’ingérence étrangère du genre : « Macron, occupe-toi d’amasser du bois, cette année tu n’auras pas de gaz pour te chauffer ». Il y a aussi des slogans internationalistes à l’image de : « Macron soutien Bouteflika, le peuple soutien les gilets jaunes ».

 

L’Anticapitaliste : Comment la mobilisation évolue-t-elle ?

La grève générale de cinq jours à compter du 10 mars a été largement suivie. Même les commerces qui n’étaient pourtant pas concernés par l’appel à la grève ont suivi. Certains par adhésion, d’autres par souci d’éviter la singularisation, d’autres encore par peur de représailles.

Au deuxième jour de la grève, après l’annonce de Bouteflika de renoncer à sa candidature pour un 5emandat et l’annulation des élections présidentielles prochaines, les patrons de la zone industrielle d’Akbou ainsi que le patron de Cévital ont sommé les travailleurs de reprendre leurs postes de travail. Les travailleurs ont bien sûr refusé. Cette grève a permis aux travailleurs de secouer la léthargie qui régnait dans les lieux de travail.

Les travailleurs qui, jusque-là, participaient aux marches de protestation comme des citoyens ordinaires, vont désormais faire irruption sur la scène comme catégories sociales à part.

C’est le cas, par exemple, des travailleurs de Naftal, filiale de Sonatrach, de la Sonelgaz, des travailleurs du port, des finances, de la santé, de l’ordre des architectes, de la formation professionnelle, de la poste, des télécoms, de l’éducation, de la chambre de commerce, des pompiers, des artistes, des personnes aux besoins spécifiques (handicapés)…

Cependant, cette mobilisation des travailleurs résonne comme un acte d’adhésion à un mouvement populaire parti sans eux. Ils reprennent les mots d’ordre et les slogans du mouvement, ils l’enrichissent de leurs propres revendications.

 

L’Anticapitaliste : Comment l’auto-organisation progresse-t-elle ?

Le processus est très lent. Chez les travailleurs, les dégâts causés par le néolibéralisme avec la complicité des syndicats sont énormes. Ils ont démantelé la moindre tradition d’organisation, soumis les travailleurs à la résignation, encouragé la compétition et la méfiance parmi eux. Leurs syndicats se sont tous bureaucratisés, et les travailleurs n’ont pas dans leurs mémoires collectives des expériences autres auxquelles se référer. Il faut espérer que le mouvement populaire exerce une pression suffisante sur les syndicats et les amène à réagir.

Les syndicats autonomes qui pullulent dans la fonction publique ont exprimé un soutien formel au mouvement populaire, mais leurs directions sont dans des initiatives d’offre de service au pouvoir. Pour le moment le secteur qui a marqué de son emprunte le mouvement c’est l’université ou des marches régulières sont organisées chaque mardi. Un début d’auto-organisation commence à prendre forme. Des débats sont organisés, des conférenciers sont invités. Il faut aussi signaler un début d’organisation dans certains villages et quartiers populaires. Des femmes aussi prennent des initiatives pour mettre en place des collectifs femmes. C’est le cas notamment de nos camarades Aïcha à Aokas, Wissam à Bejaia, Amira à Constantine, Lydia et Nahla à Alger et d’autres…

Peut être que la lenteur du processus d’auto-organisation s’explique par le caractère populaire et pacifique des marches devant lesquelles il n’y a aucun interdit et lors desquelles les forces de sécurité fraternisent avec la population.

Les mobilisations massives et nationales procurent au mouvement l’assurance que le pouvoir tombera sans effort comme un fruit trop mûr. Peut-être que lorsque les marches auront absorbé l’énergie des marcheurs, elles céderont la place aux débats et à l’auto-organisation, ainsi la fonction créera l’organe.

Propos recueillis par Antoine Larrache

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