Quelle suite au Soudan?

Les négociations de l’Éthiopie font référence à la formation d'un conseil présidentiel semi-civil et semi-militaire, ce qui signifie de facto la participation des Forces de la Liberté et du Changement à un conseil dirigé par les généraux du massacre de Khartoum, Hamideti et al-Burhan. Comment en sommes-nous arrivés là?

24 Juin 2019 -Source : https://revsoc.me/arab-and-international/39948/ - Traduction de l’arabe : Luiza Toscane

Le sit-in du Commandement Général fut l’un des sit-in de masse les plus importants et les plus réussis de l’histoire contemporaine du Soudan. Il a été l’apogée d’une vague révolutionnaire de manifestations, de grèves et de sit-in locaux à travers le pays. Lorsque le Conseil Militaire a temporisé, il est devenu clair que la pression du sit-in ne suffisait pas à elle seule pour forcer ce dernier à céder le pouvoir. Les dirigeants du sit-in avaient deux options : soit se plier à la position du Conseil Militaire dans les négociations et accepter une certaine forme participation au pouvoir, ou l' escalade révolutionnaire pour imposer le nouveau fait accompli au conseil militaire, ce qui signifie en pratique l'organisation d'une grève générale paralysant complètement le régime soudanais . 

Et les disparités et les divergences sont apparues immédiatement au sein de cette vaste coalition appelée Liberté et changement, qui regroupe la majorité des factions de l'opposition soudanaise. La droite du Front, représentée par le parti Umma dirigé par Sadiq Al-Mahdi, s'est opposée à l'appel à une grève générale au prétexte de la peur du chaos et de nouvelles fractures au Soudan, etc, soit les mensonges derrière lesquels la bourgeoisie soudanaise se cache par crainte d’une escalade de la révolution. Cependant, la gauche de l'alliance, représentée par le Parti Communiste et ses cercles d'influence dans l’Association des Professionnels, les mouvements ouvrier et étudiant, a réussi à promouvoir l'idée d'appeler à une grève générale avec une concession qui vidait concrètement l'appel de son contenu révolutionnaire. L’appel adressé aux masses était un appel à une grève de deux jours. Ce qui pouvait ressembler à un compromis entre la droite et la gauche était dans les faits une énorme concession à la droite et à son souhait de reprendre les négociations avec l'armée . 

La grève générale est une arme puissante dans les révolutions, mais seulement si elle pose la question du pouvoir. En Grèce, par exemple, les syndicats ont organisé des dizaines de grèves générales d’une journée, sans forcer l’État et le capitalisme grecs à renoncer aux politiques d’austérité. La grève générale politique illimitée pose immédiatement la question du pouvoir. Comment la vie sera-t-elle organisée pendant la grève ? Comment les organisateurs de la grève seront-ils en mesure de répondre aux besoins quotidiens et de fournir des services de base aux grévistes ? Comment les travailleurs en grève vont-ils défendre leurs lieux de travail, leurs sit-in et leurs organisations ?  Ce n’est qu’ainsi que la grève générale peut déboucher sur une dualité de pouvoirs, quand les dirigeants démocratiques des comités de grève et des comités de sit-in deviennent un pouvoir alternatif défiant les bases de l’ancien régime. 

Mais en dépit de cet appel limité à une grève générale temporaire, la réponse de la classe ouvrière soudanaise a été édifiante. La grève est parvenue à paralyser le pays, les aéroports, les ports, les chemins de fer, les transports publics, les usines et même l’électricité et les banques. La classe ouvrière soudanaise a fait preuve d’un niveau de conscience, d'organisation, d'unité et de capacité à défier le régime dépassant tout ce que nous avions connu en matière de participation de la classe ouvrière aux révolutions de 2011. Les masses soudanaises ont fait la démonstration qu’elles étaient prêtes à mener la bataille contre l'armée jusqu'au bout et à provoquer un saut qualitatif dans la révolution soudanaise. Mais au lieu d’appeler à une montée en puissance de la grève et de la transformer en grève illimitée jusqu'à ce que le Conseil Militaire soit contraint de se rendre, les directions politiques représentées par les Forces de la Déclaration de la Liberté et du Changement ont abandonné les masses et appelé la population à reprendre le travail sans que le Conseil Militaire ne fasse la moindre concession. 

L’arrêt de la grève a incité la contre révolution à monter en puissance, par la dissolution sanglante du sit-in. En dépit de la brutalité de la dispersion et la vague d'assassinats, de viols et d'arrestations, lorsque la coalition des Forces de la Déclaration de la Liberté et du Changement a appelé à la désobéissance civile totale, les masses ouvrières soudanaises et même de larges couches de la moyenne bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ont répondu à l’appel malgré les menaces et encore une fois les directions politiques ont  annoncé la fin du sit-in sans la moindre la concession du côté du Conseil Militaire. Cette attitude des dirigeants politiques ne relève pas simplement d’erreurs d’appréciation, et n’est pas nouvelle non plus au Soudan. La droite ne veut pas de la révolution mais l'utilise plutôt comme un outil de pression pour que le Conseil Militaire accepte qu’elle participe au pouvoir. La gauche, malgré la combativité et ses principes, ne veut pas abandonner la droite bourgeoise sous prétexte de maintenir un front national. Les forces bourgeoises libérales se retrouvent à la traîne des généraux de la contre-révolution, et la gauche finit par devenir accro à ces puissances bourgeoises. Le résultat en est la trahison des masses et la défaite de la révolution. 

Le combat au Soudan n’est pas facile car la révolution ne s’affronte pas seulement à l’armée, à ses milices et à ses services de sécurité, mais elle doit faire face aussi au trio de la contre-révolution que sont les régimes en place en Arabie saoudite, aux Émirats Arabes Unis et en Égypte, avec leur argent, leurs renseignements et leurs plans. Mais les masses soudanaises ont prouvé à maintes reprises qu'elles étaient capables de relever les défis, de rester fermes et de remporter la victoire. Pour surmonter la défaite actuelle, il y a besoin de constituer une entité politique indépendante de la bourgeoisie soudanaise et des partis traditionnels, qui reflète la conscience et les aspirations des masses rebelles et non les peurs, les hésitations et les intérêts d’Al-Sadiq al-Mahdi et de ses pairs. Hamidti et Burhan veulent un gouvernement auquel participeront l’armée et les symboles des Forces de la Déclaration de la Liberté et du Changement pour vider la révolution de son contenu et dissimuler la campagne de répression visant le mouvement ouvrier, les travailleurs et toutes les forces politiques refusant de négocier, à l’instar du gouvernement formé en Égypte après le coup d'État de juillet 2013. Ce plan doit être dévoilé et arrêté par tous les moyens possibles, sinon le destin de la révolution soudanaise sera une répétition de la tragédie égyptienne. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.