Portugal: Applaudir ne suffit pas. Propositions pour faire face à la crise

Plus de 160 professionnels sont infectés.C’est par centaines que des médecins demandent du matériel sur les réseaux sociaux. C'est un scandale qu'ils n'aient pas d'équipement de protection. La responsabilité d'un gouvernement dit de "gauche", en fait bourgeois.

25 mars 2020  par Raquel Varela - Source : Publico )Traduction du portugais : Luiza Toscane.

C’est par centaines que des médecins demandent du matériel sur les réseaux sociaux. C'est un scandale qu'ils n'aient pas d'équipement de protection.

Nous nous devons de sauver des vies. Et de sauver ceux qui nous sauvent. Applaudir les professionnels de la santé, de l'approvisionnement, du transport, c'est bien. Mais cela ne suffit pas.

Nous avons vu des médecins, des infirmières, des techniciens et des aides soignants affluer dans les hôpitaux, laissant leurs familles, prêts à tout. Nous ne l'oublierons jamais. Cette troupe d'élite, en raison d'un manque d’anticipation inconcevable du gouvernement, est partie sur la ligne de front sans protection, sans masque ni autre équipement. C’est par centaines que des médecins demandent du matériel sur leurs réseaux sociaux. C'est un scandale qu’ils n’aient pas d’équipement de protection. Tous les professionnels de santé doivent toujours être protégés par une assurance risques, qui n'est pas encore prévue. Je cite The Lancet : « Les professionnels de la santé sont actuellement notre ressource la plus précieuse », car « nous pouvons fabriquer des ventilateurs, mais nous ne pouvons pas fabriquer des médecins et des infirmières sur une chaîne de montage ». Le secteur privé de santé devrait être réquisitionné pour aider le SNS et empêcher son effondrement. Il serait inadmissible que cette crise serve à faire le contraire – renflouer financièrement les hôpitaux privés, de facto menacés de faillite avec la crise économique, un renflouement déguisé en création d'un «système de santé en réseau pour lutter contre la pandémie».

Ce sont les médecins et les professionnels de santé sur le terrain, et certaines directions en collaboration avec eux, qui ont réussi en un temps record à réorganiser les services du SNS -  exemplaire, quant à l'efficacité de la gestion démocratique. Les manuels de "gestion efficace" et de « productivité Excel » n'ont que peu servi ces jours-ci ...

Plus de 160 professionnels sont infectés , il n'y avait pas assez d'équipement de protection, après trois mois de connaissance de l'épidémie - António Costa a toutefois déclaré que « rien n’avait jamais manqué ». Il n’y a pas de tests pour les professionnels de la santé qui ne présentent pas de symptômes, mais il existe des laboratoires privés, non réquisitionnés par le gouvernement, qui les font passer à ceux qui paient, ou en partenariat avec des mairies, avec un bénéfice pour les laboratoires . Est-ce éthique en période de pandémie mondiale ? Or, nous savons aujourd'hui qu'en Italie l'un des foyers d'infection majeurs était les hôpitaux, idem en Espagne. C'est ce qui se passe lorsque nous ne prenons pas soin des soignants. S'occuper d'eux maintenant est notre priorité numéro un. 

D’eux, du secteur de l'approvisionnement et des transports. Cette crise démontre la fragilité d'un pays transformé en Disneyland touristique, sans souveraineté alimentaire - c'est contre cela que j'ai mis en garde ces dix dernières années lors de diverses réflexions publiques. Pour garantir le transport de l’approvisionnement, il faut protéger les dockers, les chauffeurs routiers, les conducteurs de train, le personnel navigant. Il y a longtemps qu’on aurait du se préoccuper des chauffeurs routiers, car ils voyagent à travers l'Europe en transportant des produits essentiels sans avoir un restaurant pour manger ni une salle de bain pour se laver - une structure de soutien logistique est nécessaire pour ces hommes. Ou les dockers , victimes de licenciements sommaires dans le port de Lisbonne. Alors qu’ils allaient ravitailler les îles, les portes leur ont été fermées par les patrons, hors la loi, pour justifier leur licenciement par une société «insolvable». Une partie des mêmes « insolvables » a déjà créé une entreprise d'emploi précaire qui propose d'embaucher les licenciés à 1/3 du coût. En plein état d'urgence, cela se produit dans le port qui approvisionne la capitale du pays. N'est-il pas évident qu'il est urgent de placer tous ces dockers sous administration portuaire ? A Groundforce, des centaines de licenciements ont déjà été annoncés. Et la TAP ? Elle est vitale pour ramener à la maison les personnes bloquées et les fournitures médicales en provenance de Chine - comprenez-vous maintenant pourquoi nous nous sommes engagés contre sa privatisation ? 

Le décret qui suspend la grève ne nous protège pas de l'épidémie, mais il a servi à couvrir la jungle des licenciements. "Est-ce le moment de parler de grèves ?" - me demande-t-on ? «Est-ce le moment de renvoyer à la maison un père et une mère licenciés ?», est ma réponse. En Italie, les licenciements ont été suspendus avec effet rétroactif (depuis le début de l'épidémie, le 23 février), pour tous les travailleurs, précaires ou fixes, pour une durée de 60 jours. Cela s'est produit suite à une menace de grève générale. Le gouvernement portugais a décrété l’état d’urgence , inutile, car la population s'est mise en quarantaine volontairement. Il n'a pas décrété, comme il l’aurait du – or c'est là l'essentiel de la lutte contre l’épidémie que le gouvernement ne veut pas admettre -, la fermeture d'usines non indispensables ou de transports publics, contrairement à ce que recommandent les experts chinois. Pointer du doigt quelqu'un qui marche dans un jardin et maintenir ouvert l'aéroport, quel sens cela a-t-il?

L'interdiction du droit de grève crée un très grave précédent, elle n'a pas été introduite en Italie, en France, en Espagne, au Danemark, en Suède, en Angleterre, en Allemagne ... Plus de 50 associations syndicales dans le monde, principalement européennes, ont signé une protestation contre la répression le droit de grève au Portugal. Plus jusqu'à présent, que des syndicats ou des centrales syndicales portugaises.

L'état d'urgence ne peut pas suspendre le droit de résister à l'injustice, car ce n'est pas ainsi que l'on protège la population. La contagion a été, semble-t-il, relativement atténuée car les Portugais ont osé désobéir. Les enseignants ont refusé d'enseigner et les directeurs d'école d’obéir au ministère ; une rébellion silencieuse a arrêté les écoles , forçant le gouvernement à suspendre les cours. Chez Autoeuropa, avec six mille travailleurs, ces derniers ont de fait arrêté la production , imposant des salaires à temps plein et non le licenciement souhaité. Aujourd'hui, ils pourraient tous être arrêtés, après ce décret de l'état d'urgence, approuvé par Chega, CDS, PSD, PS, PAN et Bloco de Esquerda, et l’abstention du PCP, IL, PEV et Joacine . Ce fut une grave erreur dans l'histoire de notre démocratie, qui a créé un précédent pour introduire des traits autoritaires en cas de manifestations sociales généralisées en temps de crise. 

Il n'est pas venu à l'esprit du gouvernement de limiter, avec le décret de l'état d'urgence, le droit à la rémunération des actionnaires, la nationalisation des bénéfices des grandes entreprises ou la saisie d'actifs pour garantir les salaires des travailleurs et de leurs familles. C'est là que se trouve l'argent. Ce n'est pas en faisant plus d'argent que nous allons résoudre le problème fondamental - annoncer une ligne de crédit ne sert qu’à déplacer et aggraver le problème.

L'interdiction des droits ne fait travailler personne plus et mieux. Mais, surtout, on a ouvert un précédent inédit dans l'histoire du pays : la «doctrine du choc» a été légitimée - une tragédie est utilisée pour réduire les salaires, affaiblir l’état social, licencier des personnes et introduire des éléments autoritaristes dans l'État. 

Pour isoler et protéger les personnes, il existe des instruments juridiques tels que l’état de catastrophe . Il n'était pas nécessaire de décréter l'état d'urgence. La suspension des droits de la population est un ennemi de la démocratie et un allié des dictatures. Avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les gouvernements semi-démocratiques allemands introduisaient des mesures «d'exception» pour faire face à la crise dévastatrice de 1929. Salazar s'est également consolidé à la tête d'une dictature après avoir exercé la fonction de «dictateur financier», pour contenir la «débâcle des comptes publics».

De cette crise, un État social fort, ou un État policier fort, peut renaître - de quel côté sommes-nous ?

(Source : https://www.publico.pt/2020/03/25/politica/opiniao/bater-palmas-nao-chega-propostas-enfrentar-crise-1908855

Traduction du portugais : Luiza Toscane)

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