Gilets Jaunes : la révolution précède la grève, par Jacques Chastaing

Un titre surprenant, mais qui permet de comprendre comment se construit un renouveau de la conscience de classe avec les Gilets Jaunes, à la lumière des origines du mouvement ouvrier en France.

25 Avril 2019- Jacques Chastaing

Le soulèvement des Gilets Jaunes dure, va durer encore et dans cette durée pourrait bien peu à peu  révolutionner le monde et le vieux mouvement ouvrier en ranimant et revigorant la conscience de classe. 

Pour cela, le soulèvement des Gilets Jaunes en mettant au centre de ses exigences la démission de Macron, en ciblant l’Élysée samedi après samedi puis en mettant en avant la « révolution » à l'acte 23, a réactualisé une vieille formule du mouvement ouvrier à ses origines : "la révolution précède la grève". 

Sonnant peut-être étrangement à des oreilles actuelles, cette formule de « la révolution qui précède la grève »  était très largement partagée à ses origines et signifiait simplement que le mouvement ouvrier était né d'abord comme politique et révolutionnaire avant d'intégrer à soi le domaine des revendications économiques et sociales, syndicales et partielles avant que la tendance ne s'inverse.

Comme cette formule peut paraître surprenante, nous voudrions ici éclairer le passé avec ce que nous apporte le soulèvement des Gilets Jaunes et comment ils nous disent que dans cette phase du capitalisme pourrissant nous sommes entrés dans une nouvelle ère de révolutions. Inversement, nous voudrions aussi ici éclairer le soulèvement des Gilets Jaunes à la lumière des premiers pas du mouvement ouvrier et de ses débats.

 On peut être surpris que j'associe la conscience de classe aux Gilets Jaunes alors que ce ne semble pas ce qui les définit le mieux. 

C'est vrai. 

Mais la conscience de classe n'est pas une chose qu'on trouve toute faite ou qui surgit soudainement au détour du chemin ou encore qui se transmet comme un trésor de génération en génération. Elle advient, se déploie, se renforce au décours de nombreux événements variés, dans des conflits qui opposent des intérêts différents, dans la tempête, les cris, les injures et les tumultes, puis s'estompe un moment, semble disparaître et se réanime à nouveau à l'occasion de nouveaux conflits. Elle ne se « définit » jamais  de manière isolée, abstraite et transportable en livres à travers les temps, mais par ses conflits avec d'autres classes et le mouvement même de ces conflits.

Ainsi Marx disait de la Commune de Paris en 1871 que c'était la première révolution ouvrière alors qu'il n'y avait pas ou quasiment pas d'ouvriers en son sein et que ses animateurs ne se pensaient surtout pas comme porteurs d'un message « ouvrier ». Il disait que la Commune était « ouvrière » par sa place et sa dynamique dans les circonstances internationales du moment. 

De la même manière, le mouvement des Gilets Jaunes ne se définit pas que par lui-même mais aussi par son environnement, ses lisières, son évolution, l'évolution de ses porte-paroles, de ses combats, les hommes et les organisations qu'il entraîne comme alliés, ceux et celles qui le combattent et le dénoncent, ce qui est dit de lui, ce que lui-même dit des autres et des autres classes, bref par sa place dans la dynamique populaire actuelle dans les circonstances globales du parasitisme croissant et destructeur du capitalisme mondial.

Le soulèvement des Gilets Jaunes est un mouvement de la classe ouvrière. Sa radicalité en est l'expression.

Bien sûr, il s'agit surtout d'un « ton » radical. 

Les Gilets Jaunes ne sont pas - pour le moment du moins - anti-capitalistes. Ils ne s'attaquent pas aux rapports de production, à la propriété privée des moyens de production. Ils en sont même très loin... mais aussi très prés tout à la fois.

On pourrait dire en effet que si le sentiment global des Gilets Jaunes et de « classe », que leur composition sociale est majoritairement « ouvrière », « l'idéologie » dominante des Gilets Jaunes par contre est plutôt celle des petits producteurs, des artisans, des auto-entrepreneurs, des travailleurs indépendants, des travailleurs ubérisés qui ne veulent surtout pas être ouvriers et qui cultivent l'idéologie du « travail ». Parce que s'ils sont « ouvriers », ils sont ces ouvriers là. Il n'y a pas pire insulte pour les Gilets Jaunes que « cas sociaux » voire « chômeurs ». Ils déplorent la disparition du petit commerce indépendant, du petit artisan indépendant, du petit paysan, du petit producteur et dénoncent avec virulence les « grands », les hypermarchés, les grandes surfaces, les chaînes d'alimentation, les fast food...  Leurs valeurs sont l'indépendance voire l'individualisme et le travail, la réussite par le travail. 

En même temps, ils ont l'intuition que ce monde est fini, qu'internet qu'ils utilisent comme personne détruit l'indépendance du petit producteur, qu'Amazon et ses consœurs détruisent ce monde tout particulièrement à la campagne où ils travaillent et résident le plus souvent et que les auto-entrepreneurs, les aides à domicile, les chauffeurs de VTC, les livreurs en voiture ou à vélo ubérisés ne sont que de prolétaires déguisés soumis à la même discipline que dans les usines, voire pire, n'ont plus d'indépendance et perdent leur dignité non pas à vivre de leur travail, mais à s'auto-exploiter dans un capitalisme mondialisé.

Aussi, ils ne sont pas « contre » les ouvriers comme la petite bourgeoisie a pu l'être lorsqu'elle pouvait échapper au prolétariat, ils les comprennent au contraire comme si c'étaient des travailleurs indépendants qui avaient perdu leur indépendance. Ils en sont très proches. Ils préfèrent cependant parler de pauvres et de riches parce que c'est leur ancien vocabulaire du temps où ils ont pu espérer un mieux plutôt que d'ouvriers et de bourgeois parce que ce vocabulaire a aussi été trahi, sali par les directions syndicales et politiques ouvrières. Cette conscience « ouvrière » se lit dans leur énorme solidarité à l'égard de ceux qui ont sombré, les SDF – et qui pourraient être eux demain. Autant ils ne supportent pas de s'entendre dire qu'ils ne veulent  pas travailler autant ils pensent que ceux qui ont sombré ne sont pas des « fainéants » des « rien » des « alcooliques » ou des « illettrés » comme le dit Macron, mais ont des « droits » en tant que travailleurs qu'ils continuent à être mais travailleurs au chômage.

Les Gilets Jaunes et les meilleurs de leurs portes paroles ont l'intuition qu'il n'y a plus que deux classes, que la classe moyenne et ses valeurs auxquelles ils adhèrent sentimentalement, s'estompent lentement. Ils ne se font pas d'illusion : la classe moyenne n'est pas un avenir possible pour eux. L'avenir est du côté de la classe ouvrière. Et c'est pour ça qu'ils font peur aux possédants. Ce n'est pas un mouvement contre les taxes comme les autres car s'il a démarré là-dessus, il en est déjà loin et a un potentiel bien plus explosif.

La frontière est très fine entre les Gilets Jaunes et une conscience de classe possible, ce qui se discerne particulièrement dans ses marges, ses frontières et ses rapports aux autres. Dans beaucoup de luttes d'ouvriers contre la fermeture de leur entreprise, pour des droits et salaires en  particulier dans les raffineries, contre la fermeture d'une maternité, d'un hôpital, les Gilets Jaunes sont souvent là et font cause commune. Ce n'est pas au centre de leur combat mais ils sont là.

Dans leur désir de bloquer l'économie, ils ont fait front au moins le 5 février avec les directions syndicales pour tenter une grève générale bien que eux-mêmes ne soient pas souvent en situation de pouvoir faire grève. Eric Drouet, François Boulot se sont prononcés pour cette grève générale. Ce n'était plus le cas le 19 mars, car ils ont eu le sentiment d'être utilisés le 5 février et ils ne veulent pas recommencer. Mais ils ont accepté la possibilité de la grève générale.

Les marges du mouvement sont aussi ceux qui ne sont pas vraiment de leur mouvement mais qui s'adressent à eux, de l'intérieur comme l'Assemblée des Assemblées de Commercy/St Nazaire, de l'extérieur comme les syndicalistes radicaux qui appellent à une riposte commune le 27 avril ou encore Ruffin et son film sur les Gilets Jaunes.

Ils voient bien qu'indépendamment de la volonté de ses initiateurs Gilets Jaunes, l'Assemblée des Assemblées envahie de Nuitdeboutistes et gauchistes très sensibles aux pressions de la petite bourgeoisie de gauche essaie de gauchir ce qu'est le mouvement des Gilets Jaunes pour y justifier sa présence mais ce « gauchissement » les Gilets Jaunes ne le veulent pas. Lorsqu'ils sont accusé de racisme, Commercy sort un manifeste anti-raciste. Lorsqu'ils sont accusés de ne pas être anti-capitalistes, l'assemblée de St Nazaire produit un manifeste de sortie du capitalisme. Et de manière permanente ils insistent dans leur organisation sur la démocratie à la base croyant retrouver la volonté démocratique et basiste des Gilets Jaunes - au point d'être inefficaces - alors que ceux-ci ne pratiquent cette démocratie basiste que par esprit d'indépendance, pour échapper à la domination de classe de militants bienveillants mais dominateurs et l'associent en même temps sans problème avec la centralisation la plus extrême pour être efficaces dans l'action, sur les réseaux sociaux ou en dehors. Les Gilets Jaunes ne cherchent pas à être « gauchis » parce qu'ils ne sont pas une organisation mais un mouvement qui regroupe tout l'éventail des points de vue et qu'ils se savent en même temps bien plus à gauche socialement parlant, bien plus radicaux dans les actes que l'Assemblée des Assemblées : 800 d'entre eux sont en prison. Pourtant, les Gilets Jaunes même s'ils ne prêtent guère attention à l'Assemblée des Assemblées, ils la connaissent, l'acceptent et la comptabilisent dans leurs rangs ; ils l'observent, sont prudents à l'égard de ce corps étranger mais ne sont pas hostiles. Ils la mettent à  leur compte et ils ont raison. Ainsi avec son anti-capitalisme affiché elle fait partie du mouvement d'ensemble des Gilets Jaunes et, de fait, lui donne non pas une orientation, une politique mais une certaine coloration utile surtout quand le pouvoir essaie de  discréditer les Gilets Jaunes en les accusant d'antisémitisme, de racisme ou d'homophobie. 

De la même manière, ils n'ont pas envie non plus d'être « récupérés » par les militants ouvriers, syndicalistes radicaux qui souhaitent la convergence avec eux. La proximité avec les syndicalistes est souvent difficile, les expériences pas toujours très heureuses, mais cahin caha, le tandem reste toujours possible. Les Gilets Jaunes n'ont pas fermé la porte même si bien sûr, ils ont très largement enregistré le lâchage des syndicats routiers pour quelques avantages corporatistes, le communiqué intersyndical de dénonciation des violences des Gilets Jaunes le 6 décembre 2018 alors qu'ils venaient de se faire démolir par les violences policières, jusqu'au refus de manifester avec eux le 17 novembre 2018 accusés d'être manipulés par l'extrême droite. Là encore, les Gilets Jaunes, pragmatiques, sont méfiants mais observent et du coup intègrent  à ce qu'ils sont  la possibilité d'une convergence avec la « classe ouvrière » dans ce qu'elle a de traditionnel par ses organisations ou du moins certains de ses courants et militants. 

Il en va de même avec les écologistes pour le climat ou les féministes. Ce ne sont pas leur mouvement mais les Gilets Jaunes ont montré qu'ils pouvaient s'associer en se montrant plus ouverts que ces derniers à leur égard. Quand les grands médias disent que les Gilets Jaunes sont des « Beaufs » à 4X4, ils sortent ce visage.

Ruffin est considéré comme un politicien, son public qualifié de « bobos », très loin du cœur des Gilets Jaunes mais ce n'est pas grave, son film est utile, il est aussi intégré sur les marges, donnant cette coloration de « gauche ».  

Enfin, il y a les Black Blocs et là aussi, après un moment de défiance contre les « casseurs », le soulèvement des Gilets Jaunes  les a fait sien, au moins en partie, parce que sur le terrain des affrontements contre les violences policières, ce sont des alliés.

A un autre niveau, il y a encore les mouvements Gilets Jaunes qui sont apparus dans de nombreux pays et qui donnent au mouvement général cette coloration de soulèvement global contre les orientations mondiales du capitalisme.

Et puis sur un autre plan encore, il y a la toile de fond sociale, l'ensemble très important des conflits sociaux « ouvriers » - j'en avais compté 270 par jour au premier semestre 2017 et il n'y en a pas moins aujourd'hui- qui accompagnent dans le temps le mouvement des Gilets Jaunes, agents hospitaliers, enseignants, agents des finances publiques et de multiples conflits pour les salaires, contre une fermeture ou des licenciements qui là aussi ne s'opposent pas au mouvement des Gilets Jaunes mais constituent son bruit de fond et l'accompagnent parfois plus explicitement en endossant le gilet jaune dans une grève pour bien montrer leur détermination.

Enfin, et ce n'est pas le moindre, il y a ceux qui sont hostiles au mouvement des Gilets Jaunes et qui disent aussi par leurs injures et leurs violences ce qu'ils sont. Il y a d'abord les violences policières permanentes à leur encontre qui disent la profonde peur du pouvoir et son incapacité à prendre la mesure de mouvement ; il y a le blocage total du gouvernement qui ne veut rien entendre qui dit combien il craint que céder un peu pourrait ouvrir les vannes à toutes les colères populaires et puis il y a tout ce que les possédants et leurs valets du gouvernement ou dans la grande presse disent d'eux et Macron excelle dans le genre qui disent combien les Gilets Jaunes appartiennent à la classe qu'ils méprisent et craignent tout à la fois. Les injures, les calomnies, les mensonges, le mépris déversés en torrent quotidien finissent par identifier les Gilets Jaunes au prolétariat « réfractaire », qui « n'a pas le sens de l'effort », à tous ces « rien » « alcooliques » et « illettrés », ces prolétaires qui ont toujours fait tant peur aux possédants. 

La situation se résume de plus en plus à deux classes et les Gilets Jaunes sont l'expression d'une de ces deux classes... ce qui explique le long soutien de la majorité de la population à leur égard.

C'est tout cela, qui avec les expériences et la violence des conflits, forme peu à peu une classe ou plus exactement dans notre situation, revigore sa conscience. 

Les luttes sociales de ces dernières années pouvaient parfois rassembler beaucoup de monde mais jamais – en tous cas depuis très longtemps - elles n'ont eu cette détermination et cette intelligence de la situation avec cette ampleur.

Très loin des promenades syndicales dépassées et endormies, le soulèvement – plus que le mouvement - des Gilets Jaunes décrit la situation et l'acuité des combats qui sont nécessaires pour y faire face. Les Gilets Jaunes interpellent ainsi les plus exploités et les plus opprimés et leur disant : voilà la lutte qu'il nous faut mener et préparer, voilà le courage qu'il faut pour s'y engager, voilà le type d'hommes qui peuvent prétendre à porter la parole de ce combat.

Les Gilets Jaunes et plusieurs de ses porte paroles, Eric Drouet, Maxime Nicolle en premier lieu – pour ne prendre que les deux plus connus « porte paroles » et peut-être influents -, ont l'intuition de cette division de la société en deux camps et de l'affaiblissement de la classe moyenne et portent avec courage cette intuition qu'ils crient tous les jours. 

Insistons maintenant sur la forme que prend aujourd'hui la formule « la révolution précède la grève », c'est-à-dire l'exigence qui est au cœur du mouvement des Gilets Jaunes de démissionner Macron. 

Cette exigence reflète par son ton radical ce qu'il y a de meilleur et de plus sain dans le prolétariat. Il faut comprendre cette exigence : bien au delà d'un objectif atteignable ou pas, d'un programme ou d'un raisonnement c'est avant tout l'expression d'une rage viscérale accouplée d'une générosité immense qui sorties du plus profond de la révolte et des humiliations, de l'immense défiance à l'encontre des institutions et de ses représentants, traduit l'intense nécessité d'un autre monde débarrassé de toute exploitation et oppression. 

Dans les circonstances actuelles de capitalisme pourrissant, de pillage de l'Etat par la bourgeoisie et de désagrégation des classes moyennes, cette détermination qui dit la situation de recul social considérable entraîne de fait pour cette raison les autres classes laborieuses dans un maelstrom général où se reconfigure peu à peu une conscience de classe autrement aiguë et combattante que  celle des décennies passées et des combats corporatistes pour les « acquis ». 

Drouet et Nicolle  se sont fait une spécialité de « live » sur facebook où ils dialoguent en direct presque tous les jours avec les Gilets Jaunes. 

Leur compréhension de la situation, leur démocratie est là, orale, montrant à chaque gilet jaune qu'il est un égal, qu'il est capable de raisonner tout autant qu'un « responsable », qu'il peut discuter sincèrement et librement de tout avec ses porte paroles, sans fard ni faux semblant, sans porte arrière et que ses porte paroles ont le même fond d'expérience vécue qu'eux. Drouet et Nicolle parlent et pensent comme les Gilets Jaunes et les Gilets Jaunes parlent comme Drouet et Nicolle. Ainsi leur influence est considérable. De plus ils complètent cette attitude en faisant très régulièrement des petits sondages sur les problèmes du jour et en tiennent compte ou tout du moins commentent leurs résultats pour tenter de résoudre les problèmes qui se posent à eux et à tous les Gilets Jaunes au quotidien. C'est une espèce de journal quotidien sincère et pratique qui fixe non seulement un agenda des actions mais propose une politique pour chaque jour. 

Drouet et Nicolle ne théorisent pas. Ils ont tendance à « personnaliser » les problèmes politiques autour de personnalités politiques, Macron, Castaner, tel ou tel député...moralisant les questions économiques. Il y a bien sûr des lacunes à ne dénoncer que les laquais et pas les maîtres qui sont dans l'ombre des conseils d'administration. Mais pour un public méfiant qui s'éveille à la conscience politique et qui tend à raisonner de la même manière, il est difficile de faire mieux et plus proche d'eux.

Par contre, aujourd'hui, les tracts trop élaborés, les discours trop longs et construits, les abstractions, les généralités sans vie qui ne correspondent pas à leur expérience... les Gilets Jaunes s'en méfient tout autant que des hommes qui les portent. Cela peut changer mais pour le moment il ne faut pas chercher plus loin leur difficulté à s'organiser à une échelle un tant soit peu large. Ceux qui pourraient le faire facilement et le tentent, parlent bien, manient les discours, mais malgré leurs bonnes intentions et tous leurs formalismes démocratiques, ne leur parlent pas. Il n'y a pas d'échange, il n'y a que propagande dans un sens et des rapports de classe insidieux. C'est pourquoi même s'ils ressentent le manque d'organisation, les Gilets Jaunes éprouvent la plus grande méfiance pour les notions de « parti » ou de « syndicat » voire d'organisation.  

Alors que dans la démocratie de Drouet et Nicolle, il y a contrôle et égalité, la parole va dans les deux sens, ils le disent souvent, ils apprennent plus de leurs « amis »  qu'ils ne leur apprennent. Ils sont la voix de leur public et ils évoluent avec lui. Les Gilets Jaunes le sentent, le savent et s'y retrouvent.

L'exigence de la démission de Macron archi-présente chaque jour chez les Gilets Jaunes résume ce monde. Drouet l'a dit face à un journaliste : que ferez-vous une fois à l'Elysée ? Eh bien on rentre... 

Or cet objectif est étrangement occulté par tous. 

On le comprend lorsque ça vient des défenseurs de Macron, mais c'est plus étrange lorsque ça vient de tous ceux qui issus du vieux mouvement ouvrier cherchent aujourd'hui la convergence avec les Gilets Jaunes, qu'ils soient ceux qui appellent au 27 avril qui ne s'y réfèrent que timidement ou ceux qui animent l'Assemblée des Assemblées qui ont voté contre cette « revendication » à St Nazaire.

Pourtant, la clef de toute alliance avec les Gilets Jaunes est là. Ces derniers savent très bien que ceux qui ne veulent pas venir sur ce terrain sont incertains quand à leur détermination, leur courage, leur compréhension de la situation. Crier « grève générale » ou « sortie du capitalisme » est bien sûr une perspective juste à construire mais reste un slogan propagandiste qui n'engage pas beaucoup pour le moment dans la bataille et qui ne fait qu'accompagner le « soulèvement » des Gilets Jaunes par un simple « mouvement » associé : par contre, suivre ces mêmes objectifs en commençant par dire « dégageons Macron » change tout car cela signifie s'inscrire complètement dans le mouvement réel, devenir alors d'autant plus la cible des violentes attaques du gouvernement et de ses médias, risquer sa liberté comme tous ceux qui l'ont perdue ces derniers mois mais implique aussi en se plaçant au centre de la tourmente de devenir le foyer du soulèvement.

On peut regretter ce renoncement mais ce n'est pas fatal. Les Gilets Jaunes qui ont l'intuition générale de la situation continuent de fait à entraîner l'ensemble des classes laborieuses et leurs militants dans leur sillage et construisent ainsi peu à peu un mouvement collectif qui peut progressivement ou soudainement passer à la conscience de classe dans des occasions fortuites et se donner dès lors des objectifs adéquats. On verra par exemple ce qui se passera le 1er mai. 

Et puis après tout, syndicalistes radicaux comme révolutionnaires petits bourgeois (sans qu'il y ait quoi que ce soit de péjoratif dans ce terme) appartiennent aussi à des mouvements qui obéissent à des logiques sociales qu'on ne commande pas comme une armée, l'important étant qu'ils se placent dans le sillage des Gilets Jaunes et qu'ils contribuent ainsi à ce soulèvement d'une manière ou d'une autre. 

Par contre, il serait utile que les militants aient conscience de la situation globale pour ne pas manquer ce moment !

Il y a dans les caractéristiques du soulèvement des Gilets Jaunes que je viens de décrire certaines des spécificités de soulèvements de la fin du XIXème siècle. La description psychologique que je viens d'en tenter, ses méthodes d'échange oral, ses personnalisations de l'économie, sa valorisation du travail, etc., correspondent  - en changeant ce qu'il faut changer - à bien des particularités des combats des premiers militants ouvriers du temps où les artisans, les « petits métiers » dominaient le camp ouvrier. Les choses ne se répètent jamais, mais comprendre comment il y a eu articulation entre ce combat politique à l'époque des artisans, de certains intellectuels qui les accompagnaient et des luttes économiques des salariés des grandes entreprises dans la marche vers une conscience de classe, nous permettra de mieux comprendre l'insertion du combat des Gilets Jaunes dans la revigoration d'une conscience de classe par delà toute idéalisation ou tout dénigrement excessifs.    

C 'est pourquoi nous allons donc visiter quelques moment des origines du mouvement ouvrier de 1865 à 1885 où il était évident que la révolution précédait la grève et où cette compréhension commune de la situation a fusionné peu à peu les différents éléments des classes laborieuses dans une conscience commune jusqu'à 1895 avec la construction de la CGT ou cette évolution s'est alors cristallisées dans une conscience de classe et cela jusqu'en 1914. 

Par la suite, cette conscience s'est délitée lentement, ce délitement ne cessant de s'aggraver jusqu'à nous, le mouvement ouvrier glissant peu à peu et de plus en plus dans l'installation avec seulement des soubresauts plus ou moins longs contre cette résignation, à commencer par les années autour de 1917 et la révolution russe jusque peut-être 1924, puis 1936 et 1968... et les Gilets Jaunes.

Révolution et contre-révolution économique : des petits métiers parisiens du XIXème siècle à l'uberisation du XXIème siècle 

La condition ouvrière

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans les Gilets Jaunes c'est qu'ils sont la partie la plus pauvre, la plus exploitée, la plus nécessiteuse du prolétariat et qu'ils auraient à ce titre toutes les raisons de se battre pour eux-mêmes et solutionner d'abord leurs problèmes, mais qu'au contraire ils sont les plus généreux et se battent pour les autres. C'est cela qu'ils disent en exigeant la démission de Macron avant toute revendication particulière. Ils veulent changer le système, obtenir une vie meilleure pour tous. 

Or cette particularité, ce désintéressement a toujours été au cœur de ce qu'est le prolétariat combattant, a été son moteur, ses valeurs, son but. Les autres classes sociales lui cherchent des "intérêts" parce qu'elles sont elles-mêmes "intéressées", des revendications parce qu'elles mêmes "revendiquent" pour elles-mêmes. Le prolétariat se bat pour l'humanité comme les Canuts qui se battaient parce qu'il préféraient mourir debout plutôt que vivre à genoux. 

Comme les Gilets Jaunes, au XIXème siècle les travailleurs qui ont fondé le mouvement ouvrier avaient mille raisons de se battre égoïstement pour améliorer leur sort, mais ce qui caractérisa leur combat, c'est qu'ils se sont battus avec rage et détermination pour les autres, c'est-à-dire ont mené un combat politique pour changer la société. C'est ça la particularité du mouvement ouvrier et c'est cette rage dans la générosité dont nous allons retracer les premières expressions et les effets tellement considérables encore jusqu'à aujourd'hui.

A la fin du XIXème siècle, il y avait de quoi revendiquer pour l'immédiat. 

Il n’y avait pas de jour de repos dans la semaine, parfois seulement un demi-dimanche. On faisait le plus couramment  entre 70 et 80 heures par semaine en 1882. 

Il n’y avait non plus pas d’horaire légal et on travaillait souvent plus de 10 heures par jour jusqu’à 13 ou 14 heures. 

Le travail était autorisé à partir de 8 ans avant 1875 puis 10 ans après cette date. Rien de cela n'était oublié par les ouvriers. Mais déshumanisés, dans les pires conditions de vie et de travail, ils comprenaient bien que pour obtenir des améliorations  face à une bourgeoisie sans pitié, il fallait avoir la détermination de menacer l'ensemble du système, de mener une lutte à la vie à la mort.

C'est pour cela, dans le prolongement des conditions historiques particulières d'après la Révolution française, que les ouvriers les plus exploités fondèrent le premier mouvement social qui les sortait de leur propre condition pour émanciper l'humanité toute entière. 

Les grèves politiques des années 1860  ou comment les soulèvements politiques des petits métiers fécondent les grèves économiques de la révolution industrielle

Dans les années qui précèdent et qui suivent la Commune de Paris de 1871, on assiste à un profond et très rapide bouleversement industriel du pays. On passe en quelque sorte d’un pays d’Ancien Régime où l’artisanat domine à l’époque industrielle moderne avec ses grandes entreprises au prolétariat nombreux et concentré. C'est ce passage qui provoqua l'explosion de la Commune et la naissance du mouvement  ouvrier révolutionnaire

Un mouvement s'inverse actuellement avec d'une part le passage de la grande industrie concentrée vers ce qu'on appelait hier le tiers-monde et d'autre part l'émiettement de la production dans les vieux pays industrialisés en une multitude de services, d'activités dispersées et d'auto-entrepreneurs. Ce mouvement est probablement à la base du soulèvement des Gilets Jaunes et de leur psychologie.

Une différence vient du fait que dans le mouvement ascendant du capitalisme au XIXème siècle, la destruction des classes moyennes traditionnelles s'est faite sur le développement des classes moyennes modernes salariées avec leurs valeurs et leurs espoirs alors que dans notre phase descendante, l'ensemble des classes moyennes et leurs valeurs se délitent. Nous y reviendrons plus loin.

Pour le monde ouvrier, en 1866 en France on compte dans l’industrie 1 660 000 patrons (petits pour l'essentiel) pour 3 millions de salariés. En 1911, le nombre de patrons toujours dans l'industrie avait baissé à 900 000 pour 3 500 000 salariés. Lié à cette évolution, la composition professionnelle de ces ouvriers change. 

On passe des “métiers” anciens comme tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers, joailliers, tailleurs... aux ouvriers des industries modernes comme métallurgistes, cheminots, mineurs, tisseurs... Mais dans cette évolution générale en Europe, Paris qui est en 1871 la ville la plus importante du continent, est aussi la ville du moment qui compte encore le plus d'ouvriers d'ancien temps, les fameux métiers de Paris. 

Le développement de l'industrie moderne et du prolétariat génère un nouveau type de conflits : les grèves. 

Mais des grèves à caractère très politique en France car elles sont très marquées par la période précédente où le mouvement "ouvrier" des petits métiers était essentiellement politique et socialiste et où la destruction  de ces « petits métiers » va créer l'aura politique qui enveloppera les premières grèves économiques ouvrières. Il ne faut pas oublier que de 1789 à 1871, le petit peuple français à participé à 5 révolutions et de nombreux soulèvements insurrectionnels. La filiation ne s'est pas perdue. Les utopies en tous genres ont fleuries dans les ateliers.

A part chez les mineurs et dans les rares manufactures d'avant les années 1860, les seules concentrations ouvrières, il est impensable de faire grève seul en tant qu'artisan ou à un ou deux employés chez un artisan. La révolte prenait tout de suite un caractère émeutier, politique et communautaire utopique. Ainsi jusqu'aux années 1860, le socialisme et la révolution étaient l’objet de petits groupes qui pensaient en termes de coups de mains, de barricades, d’insurrections armées, d’organisations secrètes ou de rêves et pratiques communautaires que Marx appelait "socialisme utopique". D'un côté des pratiques politiques insurrectionnelles de l'autre des constructions de petites communautés socialistes utopiques. Pensons aux ZAD, pensons aux rond-points des Gilets jaunes, pensons au RIC.

A partir des nouvelles usines, apparaissent des manœuvres, ouvriers non qualifiés en masse - alors que jusque là on apprenait un métier. Ces ouvriers spécialisés sont des ouvriers qui n'espèrent pas monter en grade, faire carrière... ils ne croient plus à la réussite par le travail ce qui les distingue fortement de la psychologie du monde ultra-professionnel, ingénieux, inventif, talentueux des artisans... Cela donne le sentiment d'appartenir à un monde en marge, rejeté, une classe de parias qui n'a rien d'autre à perdre que ses chaînes. Deux mondes très différents mais qui vont s'interpénétrer dans leurs révoltes au même moment.

A partir du milieu des années 1860, ce qui s'amplifia ensuite à partir de 1870 et beaucoup plus encore dans les années 1880-1890, ce ne sont plus seulement des luttes du “peuple” mélangeant ouvrier/compagnon et artisan mais des luttes d'une “classe ouvrière” émergente cependant fécondée par les idées insurrectionnelles politiques et socialistes de la période du peuple des "petits métiers". Ce sont les mêmes en lutte qu'auparavant, mais l'importance économique des ouvriers devient prédominante.

De 1865 à 1871, des gréves pour faire tomber Napoléon III 

Le tournant de l'émergence des grèves, c'est sous Napoléon III, en 1865 et un accord de libre échange entre l'Angleterre et la France. Il met fin aux protections du marché français, des milliers de petites et moyennes entreprises firent faillite, les plus importantes licencièrent et baissèrent les salaires. D’innombrables corps de métier, des mineurs aux tisserands, des teinturiers aux employés de commerce, entrèrent en lutte. Pas en grève, mais en lutte. La crise se doubla d'une crise économique mondiale en 1866-1867. On parle alors avec la crise qui touche les mines et les grandes entreprises d’«une vague de grèves sans précédent» qui ne cessa pas jusqu’à la déclaration de guerre en juillet 1870. La conjonction des deux crises lie artisans et ouvriers. Luttes politiques et grèves économiques ne se mélangent pas trop physiquement mais convergent politiquement avec l'objectif commun de reverser l'empereur. Ce sont d'abord des manifestations, des émeutes, des meetings et les grèves ensuite par leur importance cristallisent autour d'elles toutes les colères qui veulent la chute de Napoléon III. 

Alimentant cette effervescence politique, mais n'en étant ni la cause ni le moteur, une floraison de journaux républicains voient le jour à ce moment tandis que des socialistes organisent de juillet 1868 à mars 1869 de 300 à 400 réunions publiques, avec parfois 2 à 3 000 participants. Les élections de 1869 donnent un nouvel essor au mouvement républicain et ouvrier. 

En 1869, les grèves des mineurs de la Ricamarie et de St Aubin, entraînent jusqu'à 40 000 ouvriers et petits métiers autour d'eux. Les salaires sont dans les revendications mais la répression féroce contre les grévistes ou les orateurs de ces réunions populaires alimente la haine commune du régime. Et rien n'arrête le mouvement de luttes et grèves qui va au contraire prendre un tour plus politique et commun autour de la lutte contre la répression.

En janvier 1870 a lieu un changement qualitatif. 

Ce mois-là ont lieu des manifestations massives de protestation contre l’assassinat par Napoléon III d’un journaliste républicain, Victor Noir.

Toutes les classe laborieuses sont là, mais les ouvriers qui manifestent en nombre à ces obsèques politiques sont licenciés en masse. A ce moment, les 10 000 ouvriers du Creusot – la ville de la plus grande concentration ouvrière du moment - entament une grève pour les salaires mais cristallisent politiquement autour de leur nombre et leur force cette ambiance générale ; 3 000 soldats brisèrent cette grève malgré les nombreuses fraternisations entre ouvriers et soldats. Le 7 février, a lieu une nouvelle manifestation politique ouvrière et artisane contre l’arrestation d’un dirigeant républicain d’extrême gauche. Des barricades sont érigées, les ouvriers s'arment en dévalisant une entreprise de fabrique d’armes. Les arrestations d’ouvriers, d'artisans et de socialistes se multiplient. Une seconde grève éclate au Creusot le 21 mars 1870 qui durera jusqu’au 15 avril. L’armée est à nouveau envoyée sur les lieux. Des condamnations jusqu’à deux ans de prison ferme sont prononcées pour grève politique, des soldats qui ont sympathisé avec les grévistes sont eux-mêmes condamnés. Mais les grèves se multiplient comme dans le textile alsacien dans un climat de solidarité du pays tout entier sinon même de solidarité internationale. 

Ces grèves issues de la nécessité mais en même temps très politiques par le climat général menacent le régime. En mai 1870, Napoléon organise un plébiscite pour détourner les menaces de révolution puis s'appuie sur le résultat pour détourner la menace et entrer en guerre avec la Prusse.

C’est ainsi que la Commune ne surgit pas soudainement comme on le raconte le plus souvent des souffrances du siège de Paris par les prussiens mais s'inscrivait dans la continuation de cette vague de grèves et luttes politiques, une révolution ouvrière mais sans véritable direction ouvrière dont le résultat fut l’établissement de la République bourgeoise formellement en septembre 1870 ou 1875 mais réellement en 1877 après une nouvelle vague de grèves insurrectionnelles de 1872 à 1877, ce qui entraîna  d'immenses transformations sociales et démocratiques de la société qui sont parvenues jusqu'à nous. Le mécanisme de la cette fusion du peuple en classe ouvrière consciente jusqu'à la Commune produisit le plus grand bouleversement de tous les temps. Ne l'oublions pas lorsque nous pensons à la détermination des Gilets Jaunes et à sa capacité d'entraînement.

Les grèves de la Ricamarie, St Aubin, du Creusot ont fait tomber le régime de Napoléon III parce qu'elles baignaient dans une ambiance générale révolutionnaire léguée par la tradition passée des artisans socialistes, alimentée par la situation de crise avec ses luttes, ses émeutes, ses meetings tous animés de l'agitation politique des républicains et socialistes qui les uns et les autres voulaient faire tomber le régime. Il n'y avait pas de grèves économiques d'un côté et des luttes politiques de l'autre, il y avait une fusion, on dirait aujourd'hui convergence dont  le point de rencontre commun était la chute de Napoléon III. 

Ne pourrions nous pas nous en inspirer aujourd'hui avec la « démission de Macron » ?

Apparition de nouvelles banques qui génèrent un tampon social contre l'organisation politique des ouvriers

Bien sûr, les possédants voyant le danger de la fusion du peuple derrière les ouvriers et la l'émergence possible par là d'une conscience de classe firent tout dans les années qui suivirent la Commune pour empêcher cette germination. Ils essayèrent la répression, la voie de garage de la République mais surtout la construction d'une idéologie pour les classes moyennes qui les coupent du prolétariat et fassent tampon contre lui.

Ils s'appuyèrent pour cela sur un phénomène économique et social lié à l'émergence de nouvelles banques.

Avant de regarder cela, remarquons qu'aujourd'hui, ces classes moyennes se délitent, se prolétarisent, leur compréhension du monde et leurs valeurs perdent de leur influence. C'est en ce sens qu'il faut saisir que ce qui peut rester chez les Gilets Jaunes de ces valeurs est fragile et est très proche des valeurs ouvrières. 

L'émergence et la force des républicains dans ces années 1860 mais surtout dans les décennies suivantes s'appuyaient sur l'essor des classes moyennes nouvelles et les transformations économiques profondes qui y amenaient. Mais le mouvement ouvrier organisé et conscient est aussi né du mouvement d'une partie de ces classes moyennes en réaction au rôle qu'on voulait leur faire jouer. 

Dans la première moitié du XIXème siècle, le marché financier français était traditionnellement dominé par la « Haute banque », c’est-à-dire par quelques banques privées puissantes, en premier lieu la banque Rothschild, puis par ce qu’on nomme la Banque Protestante, des maisons comme Bischofsheim, Hottinguer, d’Eichtal, Pérrégaux, Malet. Le domaine d’activité de la Haute Banque englobait la gestion des patrimoines, le placement d’emprunts d’État, les affaires boursières et l’attribution de crédits commerciaux.

Mais pour satisfaire au besoin de crédits de l’industrialisation galopante, il fallait créer de plus grandes banques. 

Elles virent bientôt le jour sous la forme de sociétés anonymes. Les trois grandes banques françaises actuelles furent fondées à cette époque. C’étaient des banques de dépôt pour la masse des petits épargnants, permettant de drainer l’épargne des retraités et des petits capitalistes pour la mettre à disposition de l’industrie sous forme de crédits à court terme.alors que jusqu’alors elle restait encore dans les bas de laine. En 1853 naquit ainsi le Comptoir national d’escompte sous le nom de « Banque nationale de Paris ». En 1863, c’est le Crédit Lyonnais qui fit ses débuts. En 1864,  fut créé la Société Générale. 

L’industrie qui se développait de plus en plus vite avait besoin de telles masses de capitaux, par exemple pour la construction des lignes de chemins de fer, qu’elle ne pouvait plus se contenter de capitaux individuels ou familiaux. Les frères Pereire, anciens collaborateurs des Rothschild,  créèrent en 1852 une banque d’investissement, le Crédit Mobilier. Ils firent quelque chose qui ne s’était jamais fait, ils émirent cent vingt cinq mille actions à bas prix en garantissant des dividendes élevés (44% en 1855). Leur cours fut multiplié par quatre très rapidement. La Bourse drainait ainsi l’argent que les banques de dépôt n’avaient pas encore réussi à drainer vers les grands capitalistes. La banque s’était jusque-là enrichie avec l’argent des princes puis avec l’argent de l’État. Les frères Pereire venus du socialisme saint-simonien venaient de donner un caractère systématique à une nouvelle forme de spéculation : celle avec l’argent des petits épargnants. C’est de cette époque que date la fièvre de spéculation qui tient depuis le monde financier dans une frénésie perpétuelle. Ils ont fait de la Bourse la pompe aspirante et refoulante de la fortune nationale. La France a porté la spéculation à un point tel qu'elle a révolutionné le monde des affaires et la physionomie sociale du monde, en premier lieu de la France elle-même dont le capitalisme par la suite a toujours été marqué par la domination de ses banques.  

Les frères Pereire avaient accompli quelque chose d’extraordinaire. Ils avaient réussi à persuader les petits bourgeois et les paysans de se séparer de leur argent et de le leur confier. Il était du plus haut intérêt pour la banque et le gouvernement de pérenniser cela en associant ces catégories à l’espoir pour elles aussi de devenir un jour, capitalistes ou, au moins, plus aisées. La banque détachait ainsi ces couches moyennes qui pouvaient épargner un peu, des catégories plus pauvres et des plus ouvrières. Elle scindait le peuple en détachant les classes moyennes de l'élan subversif ouvrier. 

Cela ne pouvait se faire sans laisser à ces hommes une place dans la représentation politique du pays. Il fallait que la banque de dépôt élargisse le droit de vote, il fallait prendre le risque de la république. Mais pour que cela soit sans risque, il fallait en même temps mettre au point une attitude moralisante fondée sur l’épargne, la modération, la tempérance, permettant de distinguer les couches moyennes des couches « basses » et du socialisme. 

Ce fut toute l’orientation de la république des patrons qui allait naître après la répression de la Commune entre 1872 et 1877 puis tout le programme du dirigeant républicain Gambetta, annoncé dans son fameux discours aux « nouvelles couches sociales » de 1876. 

Une foule d'écrivains, journalistes et poètes sociaux fut mise à contribution pour propager cette morale. Un nombre considérable d’articles ou de romans furent édités où les personnages ont comme ambition de devenir petit patron, en travaillant plus, en étant économes.... L’épargne placée en banque ou à la Bourse permet de faire croire que tout un chacun peut accéder à un petit coin tranquille, une petite maison, une famille, un jardin. Cela s’adresse surtout à ces nouveaux petits bourgeois à qui on apprend ainsi à « se distinguer » des ouvriers. 

A ces nouvelles couches sociales le gouvernement de la banque ne va pas cesser d’offrir dans ses discours  un code de conduite à l’égard des ouvriers encore si proches d’elles. Tout ce qu’il faut penser sur la famille, la tempérance sexuelle ou des boissons, l’épargne, la fraude, l'honnêteté, le logement, l’hygiène, le socialisme, est exposé dans un langage simple où chacun d’eux peut se retrouver et regarder avec satisfaction et une certaine hauteur ce sauvage alcoolique, dépensier, fraudeur et fainéant, ce "rien" qu’est l’ouvrier, en particulier l'ouvrier révolté, l'ouvrier politique, l'ouvrier de la Commune. 

Les "savants" jusque là ne concevaient pas leur travail scientifique comme différent des intérêts du peuple. Ils ne travaillaient pas pour une science neutre, mais au service de l'émancipation du peuple. La Science est l'émancipation populaire, ses Lumières.  

La fin du XIXème siècle avec les besoins de la grande industrie puis de la guerre va inventer avec sa morale une science neutre et donc des "intellectuels" qui ne sont pas tant des "savants" que des propagateurs "au dessus de la mêlée" de cette neutralité de la science et d'un peuple rêvé. Des artistes vont s'y adonner. 

Les avant gardes politiques et culturelles vont toutes se tourner vers la description, l'explication de ce monde industriel et celui des travailleurs. Ils construisent l'image “moderne” et “progressiste”, “républicaine” dans ses différents nuances de ce monde du travail, qui est encore en grande partie la nôtre : Zola, Hauptmann, Maupassant, Sudermann, Ibsen, Björnson, Pontopiddan, Strindberg, Tolstoï, Hamsun, Dostoïevski, Verhaeren et bien d'autres.

Cette “distinction” entre classes ainsi construite va ensuite être constamment alimentée jusqu'à aujourd'hui jusque dans le mépris qu'on retrouve encore à l'encontre des Gilets Jaunes... sauf que 5 mois après un matraquage incessant sur ces valeurs, il y a toujours entre 50 et 60% des français qui soutiennent les Gilets Jaunes. C'est dire que ces valeurs ont perdu de leur efficacité. C'est dire combien les Gilets Jaunes peuvent s'approcher d'une conscience de classe, pour peu, peut-être que des militants comprennent les logiques profondes de cette situation.

Contre l'apparition des classes moyennes, naissance d'intellectuels « engagés »

Contre ce moralisme ambiant de la fin du XIXème, naît un rejet et une méfiance populaires mais aussi un refus intellectuel chez des militants ouvriers à s'en sortir individuellement, le refus du désir d'être au dessus, de commander. 

Eugène Varlin, une des figures emblématiques du mouvement ouvrier de cette époque refusait par exemple dans cette ambiance moralisante alimentée par des intellectuels que les organisations ouvrières puissent être représentées ou dirigées par des non-ouvriers et même intégrer des intellectuels.

Cette méfiance populaire ne construisait pas contre l'intellectualisme. Elle était en effet alimentée par d'autres “intellectuels” et artistes bohèmes qui se lèvent contre la "morale" et donnent ainsi une parole à tous ceux qui rejetaient l'ordre établi. 

Cependant cette bohème combattait la morale ambiante au nom d'un "peuple" idéal sans différences de classes qui n'existait déjà plus et menait ainsi un combat en portant une parole certes belle et fière mais anachronique sur l'unité d'un peuple rêvé qui avait certes existé entre 1865 et 1871 mais qui n'était plus. 

Cependant, ce sont bien de ces écrivains ou artistes qui furent à l'origine des premières organisations politiques ouvrières. 

Ainsi, avant que l’Université ne se développe dans les années 1880-90, mettant historiens et sociologues à l’avant-scène de la construction idéologique Républicaine,  une foule de poètes ouvriers, de journalistes engagés et de romanciers sociaux, aujourd’hui oubliés, élèvent la voix dans une  véritable explosion politique, intellectuelle, culturelle. On assista dans les années 1870 à la création d’une avalanche de publications, de clubs de discussion ou d’organisations de toutes sortes.

A la République des Lettres et des Arts de Gambetta où dominent dans les institutions académiques intellectuelles les royalistes Orléanistes fraîchement convertis à la République, les cafés républicains et leur bohème opposent la « République démocratique et sociale », celle de février 1848 qui concilie encore confusément ouvriers et bourgeois mais entraîne bien des ouvriers. Contre l'imagerie ouvrière officielle des Zola et Victor Hugo se construisit là tout autre chose. 

Dans le no-man’s land politique et juridique des années 1870, dans cette période où l'influence politique de l'ancien mouvement socialiste s'exerçait toujours, mais où  l’industrialisation croissante de la société s’accompagnait d’une absence de militants ouvriers, les voix littéraires teintées de sentimentalisme social de ces radicaux prenaient le caractère d’un drapeau ouvrier « socialiste ». 

Ils maniaient plus les belles phrases que les projets concrets mais ils occupèrent utilement tout un espace politique entre 1875 et 1885 environ où romanciers sociaux et poètes ouvriers firent de leur littérature un programme social pour la République. Ce fut en quelque sorte une période littéraire du républicanisme social bornées d’un côté par la publication de « l’Assommoir » de Zola en 1875-76 et de l’autre par « Germinal » en 1884-85. Ce sont eux qui intéressèrent les ouvriers à la théorie, qui les sortirent de leur premier âge politique par une multitude de pamphlets, brochures, journaux, et surtout un nombre considérable de pièces de théâtre militantes...  A cette époque, il y eut une foule d'« intermittents du spectacle » -pour reprendre ce vocabulaire actuel – qui se multipliaient partout contre l'ordre établi, drainant des publics passionnés et nombreux mais il y eut aussi une foule de courants socialistes expérimentant toutes les idées, des socialismes positivistes, scientistes, phénoménologues et bien d'autres qui drainaient à leurs conférences nombre d'ouvriers de plus en plus avides de comprendre. 

Si la lune de miel entre la mouvance ouvrière socialiste des années 1870 et ces poètes ou écrivains fut utile et intense, elle ne dura guère. 

En même temps que les ouvriers avançaient dans leurs combats, se forgeaient des idées, ils exigeaient des théories plus solides. Dès que les courants marxistes et libertaires affirmèrent plus nettement leur lien avec les ouvriers et qu'en même temps le mouvement républicain radical rejoignait les tendances modérées, enfin surtout lorsque la République abandonna les ouvriers en 1884 lors d'une répression ouverte, ces intellectuels quittèrent peu à peu les partis qu’ils avaient contribué à créer pour se limiter à la littérature, à la science ou l'art. 

Aujourd'hui comme dans ces années passées, il me semble que Chouard, Ruffin, Branco pour ne parler que d'eux aident les Gilets Jaunes à avancer dans leur conscience politique générale. Dés qu'un artiste ou intellectuel se place dans le camp des Gilets Jaunes, il soulève le soutien, l'intérêt voire l'enthousiasme d'un nombre important de combattants et cela pourrait progresser encore. Le livre de Branco bat des records de vente. 

Quoi qu'on puisse penser de leurs théories ou de leur manière de voir le monde, j'aurais envie de dire qu'on en a besoin, parce que dans cette situation inédite où des centaines de milliers de personnes montent sur la scène politique, on a tous besoin  du débat, d'échanges, de discussions, de controverses et de rencontres pour avancer ensemble. 

Après la Commune, peur de l’ouvrier révolutionnaire

Toutes les décennies qui suivent la Commune sont profondément marquées par l’événement considérable que fut la prise de Paris par les ouvriers révolutionnaires et par leur volonté d'une  démocratie basiste où tout élu ne gagne pas plus qu'un ouvrier et peut être révoqué à tout moment. 

Avec la société qui s’industrialise à grande vitesse, le nombre d’ ouvriers qui avaient fait si peur en 1871 croit d’années en années. Le spectre d’une nouvelle Commune ouvrière obscurcit l’horizon bourgeois des années 1870. Toutes les années qui suivent la Commune jusqu’à 1877 sont dominées politiquement par cette peur et la haine en retour qui en découle.

La répression de la Commune est féroce à la hauteur de la peur subie.

Le gouvernement proclame l’État d’exception et l’État de siège dure cinq ans. La police militaire fait des perquisitions dans presque toutes les maisons de la capitale. Des vagues d’arrestations ne cessent de sévir. Pendant plus d’une année, 26 tribunaux militaires siégent pour juger plus de 40 000 accusés considérés comme des animaux sauvages.

La médecine psychiatrique diagnostique une nouvelle maladie, la “maladie démocratique” qui justifie l'enfermement. On projette des hôpitaux psychiatriques spéciaux à cette fin. Dans des rues entières de Paris n’habitent plus que des vieilles femmes, les hommes sont morts, en prison ou ont fuit. Les libertés de la presse sont restreintes. On surveille l’université, on crée l’Institut Catholique pour faire concurrence à la Sorbonne. Les églises paroissiales jaillissent du sol de tous côtés. On engage des milliers de religieux dans l’enseignement public. 

Jusqu’en 1880 – date de l'amnistie des Communards -  des milliers d’ouvriers parisiens qui n’avaient pas été tués, emprisonnés, exilés ou qui ne s’étaient pas enfuis connaissent les plus lourdes condamnations pour un oui ou pour un non.  La partie la plus consciente de cette population ouvrière et des faubourgs, comme Louise Michel, est déportée en Nouvelle Calédonie où elle croupit. Et même après leur retour du bagne ou de l’exil on condamne encore en 1883 Louise Michel à 6 ans de prison ferme pour sa participation à une marche de chômeurs ou Emile Pouget, futur dirigeant de la CGT à six ans également de prison ferme pour avoir tenté de protéger Louise Michel ce jour-là des coups de la police. A la fin des années 1870, on condamne encore des boulangers à des années de bagne parce qu’on les accuse toujours d’avoir nourri les Communards.

La répression s’accompagna d’une immense campagne de calomnies haineuses. Les grands écrivains ou scientifiques, Aphonse Daudet, Emile Zola, Georges Sand, Leconte de l'isle, Alexandre Dumas fils, Gustave Flaubert, Ernest Feydeau, La Comtesse de Ségur, Anatole France, T. Gautier ou E. de Goncourt expliquaient la Commune par un délire d’ouvriers alcoolisés, l’hystérie de femmes communardes en proie à leurs « instincts animaux » ou tout simplement parce que les ouvriers sont une espèce humaine inférieure, plus proche du singe que de l’homo-sapiens. Des écrivains racontaient que les Communards mangeaient leurs prisonniers tous vivants où même se mangeaient entre eux dans des espèces d’orgies cannibales. 

La bourgeoise fit naître de ses peurs, une science du social, la sociologie pour tenter de comprendre et de prévenir toute nouvelle révolution ouvrière. Son premier sujet d’inquiétude et donc d’étude fut la foule, sous entendu la foule ouvrière, la manifestation, la grève, la révolution. Pour se faire une idée de cette sociologie, il suffit de relever les principaux titres des parutions du moment. « La Foule criminelle » (Scipio Sighele), « Les crimes de la foule » (Gabriel Tarde) et « Les foules et les sectes criminelles ». « La psychologie des foules » et « La psychologie du socialisme » (Le Bon). 

Des médecins ou des anthropologues, essayaient de prouver que les enfants de Communards ne pouvaient qu’être des dégénérés ou des alcooliques. 

C’est dans ce fossé entre classes, dans cette ambiance de morale, de peur, de haine mais aussi d'ébullition artistique et "intellectuelle" que se déroulent les années 1870. C’est cette ambiance qui permet de comprendre toute la rage politique défiante et généreuse tout autant que la curiosité intellectuelle qui habitèrent le mouvement ouvrier à cette époque et qui lui donnèrent sa marque à sa naissance.

Une répression, une haine qu'on retrouvent aujourd'hui contre les Gilets Jaunes – à un degré certes moindre mais identique dans le principe – à laquelle répond une révolte viscérale des Gilets Jaunes et à partir de là,la porte vers la conscience de classe.

Les grèves des années 1870 et leurs sens politique 

A partir de 1872, une nouvelle explosion de grèves vit le jour. Or, de 1872 à 1877 nous sommes en république mais pas vraiment non plus. La bourgeoisie est hésitante et la République née formellement en septembre 1870, ré-confirmée en 1875, ne naîtra réellement qu'en 1877 ; cependant déjà la classe ouvrière et la bourgeoisie sont face à face. 

Il ne s’agit plus d’abattre l’Empire, mais le gouvernement de la république bourgeoise qui se confond intégralement durant ces années avec son régime social, le pouvoir des capitalistes eux-mêmes. 

En effet entre 1872 et 1877, ce sont les grands bourgeois eux-mêmes qui vont diriger directement le gouvernement. Ils tireront les leçons de cette époque. Cela n'arrivera plus ensuite, la bourgeoisie se cachera derrière des professionnels de la politique, jusqu'à... aujourd'hui et un premier retour de riches au pouvoir depuis Berlusconi à Trump jusqu'à des commis de Rothschild comme Macron et ses ministres DRH ou patrons, pétris de préjugés de leur camp comme du temps du pouvoir direct des patrons.

La poussée de grèves des année 1870 est  irrésistible. Une statistique établie de 1871 à 1913 relève une augmentation des journées de grèves de 2 858% ! 

500 000 journées de travail perdues par année de la décennie 1870 pour une population ouvrière de trois millions d’individus. Cette poussée s'accompagne d'une poussée tout autant irrésistible du succès des grèves : 64% des grèves sont victorieuses entre 1871 et 1890. Le progrès économique du moment le permet mais aussi la détermination des grévistes et le fait que les possédants avaient eu terriblement peur lors de la Commune. Ils cédaient d'autant plus facilement qu'ils craignaient dans chaque grève un  renouveau insurrectionnel qui d'ailleurs ne tarda pas, en 1877.

Les grévistes sont systématiquement arrêtés mais avec leurs arrestations, les mouvements prennent presque automatiquement des allures d’émeute à caractère politique contre la répression. C'est autour du célèbre procès du dirigeant socialiste Jules Guesde et de sa dénonciation de la répression en 1879 que s'amorceront les nouvelles organisations ouvrières révolutionnaires.

Sous la pression ouvrière, on assiste à la reconstitution de syndicats corporatistes – qui doivent accepter un policer en leur sein - mais plus craintifs que les ouvriers en lutte et plus méfiants à l’égard du socialisme qu’ils ne l’étaient dans les années qui ont précédé la Commune. 

En 1875, on compte 135 chambres syndicales mais à l’existence encore précaire, éphémère, aux activité limitées et... hostiles aux grèves malgré leur nombre grandissant.

En 1876 on assiste à la création d’un congrès national des chambres syndicales. Le congrès est toujours à majorité mutuelliste et coopérative, anti communarde, contre les grèves, contre toute bouleversement de l’ordre social, pour la collaboration patrons/ouvriers.  

Des militants socialistes critiquent le réformisme et même le côté réactionnaire de ce congrès mais la majorité y voit un pas en avant. Pour eux, le plus important est que ce congrès ait eu lieu consacrant la réapparition nationale de la classe ouvrière après la Commune même si le mouvement réel de la classe ouvrière se fait totalement en dehors de lui et sur des bases plus politiques, contre le pouvoir des riches au gouvernement. 

La confiance des militants révolutionnaires dans la situation, dans les capacités des classes laborieuses et le dynamisme de leurs luttes leur font intégrer chaque pas fut-il si faible ou quasi de côté à l'ensemble de la dynamique en cours. Ils ne sont pas à regarder le détail sectaire qui divise mais tout ce qui unifie confiant dans la dynamique générale, la même dynamique qu'il faut lire aujourd'hui dans le soulèvement des Gilets Jaunes qui s'inscrit elle-même dans une vague de luttes et de grèves en pleine croissance depuis au moins trois ans.

Poussée républicaine  sous la crainte d’une nouvelle révolution ouvrière

Malgré la répression, toutes les années 1870 sont marquées par une poussée électorale républicaine et dans une moindre mesure socialiste, en même temps que corps électoral s'élargit (mais pas aux femmes).

La France est  majoritairement républicaine. Les unes après les autre, toutes les élections le confirment. 

Cependant en 1872, les monarchistes qui pensent que l'écrasement de la Commune leur ouvre les portes d'un retour à la monarchie n’ont pas encore abandonné l’idée d’une restauration royaliste.

Devant cette poussée à "gauche" et dans le cadre de l’industrialisation rapide du pays, les notables et les bourgeois  du pays sont devant l’alternative : ou réprimer la classe ouvrière montante dans un bain de sang du type Commune tous les dix ans ou alors tenter de domestiquer le monde ouvrier en l’intégrant aux institutions de la République. Devant ce choix, les possédants vont hésiter jusqu'en 1877 année d'un nouveau soulèvement populaire qui va résoudre patrons et grands propriétaires terriens de se rallier à la République pour apaiser les colères populaires tout en gardant dans leurs mains les principaux leviers économiques, judiciaires, militaires, policiers. 

  En août 1871, le premier titre de président de la République est octroyé à Thiers lui-même. 

Une grande grève des mineurs du Nord éclate en 1872. Thiers et ses amis la répriment dans le sang. Mais par peur, dans la foulée, Thiers rompt véritablement avec la politique de la monarchie constitutionnelle. Cependant pour ne pas faire naître des espoirs chez les ouvriers cette république de Thiers vota la loi de 1872 contre l’A.I.T, la Première Internationale ouvrière, qui fit un délit « du fait de participer à une société dont l’existence même est un délit puisqu’elle a pour but d’associer des malfaiteurs étrangers aux efforts des malfaiteurs français, puisque ses membres n’ont pas de patrie. » 

Face aux grèves qui continuent, la politique républicaine de Thiers fait peur aux plus conservateurs qui craignent que la République n'ouvre encore plus la porte à la poussée populaire.

Le 24 mai 1873, Thiers est  poussé à la démission par le grand capital. 

La crainte de l'ouvrier politique habite la situation. Les possédants tentent la répression. Cela mènera à un nouveau soulèvement populaire.

Aujourd'hui la politique répressive malgré sa violence n'arrête pas le mouvement des Gilets Jaunes et au contraire élargit l'indignation à  d'autres catégories. Bien que les manifestations des Gilets Jaunes rassemblent moins de monde que celles des directions syndicales elles récoltent plus de soutien et elles pèsent plus sur la situation par leur détermination et leurs objectifs. Pour le moment, les représentants politiques des possédants n'essaient que la répression mais eux aussi pourraient récolter de nouvelles explosions du type de cette de fin novembre et début décembre 2018 voire plus.

Sur fond de grèves permanentes, une république monarchiste de l'Ordre moral et une poussée du républicanisme radical 

Le duc de Broglie est appelé à la vice-présidence du conseil après Thiers et fonde un nouveau gouvernement qui  étend la loi de 1872 prévue pour l’AIT à toutes les organisations ouvrières quelles que soient leurs buts : un ouvrier qui tente de s’organiser prend alors le statut d'« étranger » sans droits dans son propre pays. Le maréchal Patrice de Mac Mahon devient président de la République et se prononce ouvertement pour une restauration monarchique. C’est la période qu’on va appeler l’Ordre Moral : période républicaine ultra réactionnaire et répressive.

Cependant les grèves continuant, la droite royaliste finit par accepter la forme républicaine et la gauche républicaine un contenu monarchiste à cette forme. Janvier 1875 voit naître une monarchie constitutionnelle sans monarque, bref une république à caractère monarchiste. 

Elle est constituée d'une chambre basse des députés et d'une chambre haute des sénateurs qui la surveille, élue pour une partie par des grands électeurs et pour une autre partie inamovible, avec aussi  un président de la république élu pour 7 ans, une espèce de roi élu, enfin une armée permanente et des juges nommés. 

L’acceptation de ce compromis par les républicains donne naissance à une radicalisation d’une aile gauche aux républicains, certains criant à la trahison des idéaux républicains. En effet le programme républicain réprouvait jusque là le Sénat, le Président de la République, l’armée permanente et préconisait l’élection des juges. En plus de cela, ces républicains radicaux réclament le rachat par l’État des grandes compagnies, l’établissement d’un impôt progressif sur le capital et sur le revenu, la séparation de l’Église et de l’État, l’amnistie des Communards.

Pendant ce temps, contre l'ordre moral et la moralisation des classes moyennes,  la poussée électorale républicaine sur fond de grèves continue. En mars 1876, les républicains sont presque majoritaires au Sénat et entièrement à l’Assemblée... 

L'Ordre Moral comme république des patrons avant même les institutions de la République

La république a vaincu avec l'Ordre Moral mais ce sont les grands patrons, déjà au pouvoir sous Napoléon III, qui l’auront mis sur les rails. 

Ces hommes aux familles et aux destins entremêlés dirigent la banque, l’industrie, le commerce, la presse, l’armée, la haute administration, les Académies tout au long du siècle sans discontinuité. Ils sont bonapartistes, royalistes puis républicains suivant les circonstances, de gauche ou de droite indifféremment, ils s’opposent ou participent, se font la guerre ou s’allient, mais toujours, ce sont eux que l’on trouve à tous les postes dirigeants de la société. Mais jusqu'à 1873, ils n'occupaient pas les postes dirigeants visibles

Or entre 1873 et 1879, ces hommes détiennent directement plus de la moitié des portefeuilles ministériels et dirigent même pendant plus de 5 ans les gouvernements de la république.  

Ce sont ces hommes qui mettront sur les rails la politique de « républicanisation » et de laïcisation de l’État.

Ces grandes familles qui tiennent le gouvernement siègent dans les conseils d’administration des affaires industrielles et financières les plus importantes mais occupent aussi un très grand nombre de fauteuils à l’Académie française, à celle des Sciences Morales ou à l’Académie des Sciences. 

Les grèves contre le gouvernement républicain se font aussi donc contre les grands patrons et le capitalisme et inversement  puisque les uns et les autres se confondent. La République est clairement celle des barons du rail, de la banque, de l'acier... Le prolétariat n'y adhère évidemment pas... même s'il vote républicain.

Ce système va brutalement s'effondrer en 1877 lorsqu'à l'occasion d'un conflit interne entre républicains purs et républicains monarchistes, les royalistes tentent un coup d'Etat, prennent momentanément le pouvoir mais déclenchent par la même occasion un nouveau soulèvement populaire. Pour l'arrêter, toutes les tendances politiques s'entendent alors pour accepter la République qui aura définitivement tous les pouvoirs en 1879 en même temps que les grands bourgeois vont mettre au point tout un système politique comme écran entre leur pouvoir et les colères sociales. 

Cet écran va s'appeler la République sociale et ses lois ouvrières.

Pour que la révolte brute des classes laborieuses deveiennent peu à peu une conscience de classe jusqu'à l'apparition en 1883 du premier parti ouvrier révolutionnaire, le POF, Parti Ouvrier Français dont Marx rédige le programme puis surtout en 1895 la création de la CGT, il faudra toutefois que les luttes ouvrières fassent encore l'expérience de la République sociale.

En effet, les républicains bourgeois continuent leur combat et décident non plus de combattre de front le monde du travail mais d'en pervertir les organisations et dirigeants en créant une idéologie de ce qu'est l'ouvrier pour essayer d'émousser le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier ainsi que sa conscience de classe notamment en lui faisant miroiter des résultats partiels immédiats.

Aujourd'hui, cela reste à voir, mais la bourgeoisie ne semble même plus pouvoir acheter la conscience ouvrière par des reculs partiels. Le pourrissement du capitalisme ne le lui permet peut-être plus. La logique du mouvement des Gilets Jaunes pourrait en être d'autant plus poussée au radicalisme sans fin.

1878-1885. Tentatives de gommer l'aspect politique des luttes grévistes par l'intégration  à la République

Naissance de l’Etat républicain sous la pression des monarchistes et des ouvriers

Jusqu’à la Troisième République, l’État se résume essentiellement aux forces de répression, police, justice, armée. Pour la protection sociale et l'éducation, il y a seulement un système de charité laissé à la libre initiative des riches, des Eglises ou des industriels.

La Troisième République, comme ailleurs en Europe, va développer considérablement l’État et son emprise sur la société. 

Avec la présidence de la République puis le Sénat, l'armée de conscription permanente est mise au point pour mettre sous la tutelle des officiers monarchistes la jeunesse ouvrière et l’embrigader dans un nouvel idéal qui soit commun à toutes les classes sociales et que les républicains inventèrent à ce moment : la patrie. On instaure le suffrage universel masculin pour associer le peuple aux décisions des possédants et donc des partis et des journaux qui le permettent. On soutient la création de « l'Ecole Libre des Sciences Politiques » -aujourd'hui Sciences Po pour former une élite bourgeoise à même de combattre l’influence des idées socialistes. On développe l’école primaire afin que la nouvelle industrie dispose d’ouvriers capables de lire des consignes et de faire marcher les machines modernes. 

Pour encadrer le tout, on étend les universités à partir de 1877 et multiplie le nombre d'universitaires conçus pour remplacer les petits notables féodaux et chargés de former les enseignants du primaire. L’université est chargée de revoir tous les manuels scolaires et de réinventer une nouvelle histoire de France où tout convergerait pour mener à la république et à l’esprit national conciliant patrons et ouvriers. On invente un folklore national, des nouveaux mythes républicains nationaux et de nouveaux héros communs à toute la nation, Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Pasteur...  

En 1880, l’amnistie des Communards est proclamée afin de s’attacher des Communards connus mais dont les bourgeois savaient pour  les avoir vu à l’œuvre à la chute de l’Empire que leur radicalisme n’allait pas jusqu’à s’attaquer aux racines du capitalisme, la propriété des grands moyens de production.

Construction d’une idéologie bourgeoise républicaine de l’ouvrier autour du mineur

A partir de 1878, les artistes et intellectuels "ouvriers" bohèmes commencent à disparaître au profit d'une idéologie populaire républicaine unifiée.

La République veut gagner de manière systématique les nouvelles couches moyennes durant les années 1878 – 1885 pour qu’elles relaient et diffusent l’idéologie bourgeoise vers les couches plus pauvres. 

Pour que ces couches moyennes puissent peser sur le monde ouvrier et le diviser, en  même temps qu’ils inventent la nation, les républicains, depuis le chef du gouvernement jusqu’au dernier des journalistes construisent à leur destination une nouvelle image de l’ouvrier – du « bon » ouvrier - en prenant le mineur comme modèle. 

Le but est de tenter à nouveau de faire semblant de donner une expression à la colère ouvrière tout en la contrôlant et l'assagissant.

Dans ces dix ans où naît le journal à distribution de masse, ses pages vont être envahies de reportages, de statistiques, d’analyses, d’études et de romans sur le thème de la mine, symbole du monde ouvrier et partie encore la plus concentrée de la classe ouvrière. 

L’image du mineur qu’ils construiront sera faite d’un côté de la description de la misère de sa condition et de l’autre d’un cri de pitié à son égard mêlé d'effroi et d'admiration. 

Dans cette lutte, pour convaincre et attirer à eux les mineurs, les républicains déploient une stratégie qui consiste à les soutenir en apitoyant l’opinion publique sur le sort que leur font les grandes Compagnies minières qui sont pour l’essentiel à l'époque dirigées par des bonapartistes ou des royalistes peu favorables à la République. 

Chaque accident du travail était pour les journalistes républicains l’occasion d’attirer l’opinion et de l’apitoyer sur la misère du mineur et attiser la haine contre ce qui restait de monarchie. G. Stell, un de ces journalistes républicains, inspirateur de Zola, va exceller à cela dans ses articles.

La grève n’est donc plus que le produit du bonapartisme et de son mélange d’oppression et de démagogie ouvrière. D'autre part, la brutalité, la sauvagerie de la réponse ouvrière ne sont que l’expression d’une virilité niée, de la noble vertu d’un héroïsme guerrier bafoué et d’un amour profond du travail mais blessé qu’il s’agit de canaliser par des mesures appropriées. Au fond les révoltes ouvrières sont des révoltes républicaines qui s'ignorent.  

Ce courant républicain radical se limita aux années 1875-1885. Son programme était celui d’une « République vraie » - on pourrait dire aujourd'hui « Vraie démocratie » - à la frontière entre république modérée et socialisme. Ce groupe apparut publiquement en août 1876 sous le nom parlementaire « d’Extrême-gauche ». Il avait regroupé tout d’abord d’anciens quarante-huitards comme Louis Blanc, Quinet ou Ledru-Rollin, mais il reçut toutefois le renfort à partir de 1875 de jeunes députés qui refusèrent les lois constitutionnelles qui avaient donné l'apparence d'un fondement important à la république cette année-là mais qu’ils considéraient comme une monarchie Orléaniste déguisée.

Ils affichaient le drapeau de la « République sociale » faite plus de grandes déclarations que de réalisations concrètes. 

Le milieu des mineurs resta longtemps sous l’influence de ces républicains radicaux qui leur fit une place à part dans l'histoire du mouvement ouvrier... jusqu'à la disparition des mines en France en 2004. 

Mais une nouvelle fois, les révoltes ouvrières allaient casser ces constructions ou les entraîner plus loin qu'elles n'auraient voulu. 

La grève d’Anzin de 1878, les mineurs et le syndicalisme républicain

En 1878 une nouvelle grève dans les mines d'Anzin va permettre à la République de mettre en pratique son programme. 

Les grèves des mineurs de La Ricamarie et d’Aubin à la fin des années 1860 sous l’Empire ont sonné le glas du régime de Napoléon III. Il ne faudrait pas qu’une nouvelle grève des mineurs sonne celui de la République en entraînant à nouveau les classes moyennes que les Républicains s'efforcent à séparer des classe basses. La grève d’Anzin n’était en effet pas isolée mais surgissait au contraire au milieu d’une nouvelle vague de grèves qui va durer jusqu'en 1882 comme en avaient connu les dernières années de l’Empire avant sa chute. Et ces grèves sont encore enveloppées politiquement du mouvement insurrectionnel de 1877 pour une vraie république. L'enjeu du moment est de savoir si ces grèves ouvrières font faire basculer le mouvement de la « vraie république » vers le socialisme et le camp ouvrier ou si la « vraie république » va noyer les grèves dans la confusion.

La situation des mineurs avait atteint les limites du supportable. Les grévistes traqués vivaient en bandes dans les bois; ils y campent, bivouaquent. Ils restent là pendant que les femmes et les enfants vont mendier dans les rues de Valenciennes. Toute la classe politique s’inquiète. Les républicains qui sont en train d’accéder à tous les pouvoirs, s’emploient à éviter la propagation du mouvement et à son unification . Ils lancent de nombreux appels au calme et à la prudence. Ils dénoncent les manipulations étrangères dont ils accusent les grévistes.  

La grève ne s’étendra pas. Mais c’est à l’occasion de la peur soulevée une nouvelle fois par cette vague de grèves que les grands bourgeois libéraux du camp républicain, comme Waldeck-Rousseau, font définitivement leur prise de conscience sociale et choisissent sans plus aucun remords la république sociale comme moyen de maîtriser le monde du travail.

La République va faire entrer les rapports sociaux dans l’ordre de l’institutionnel et du négociable ce qui était laissé jusqu’alors à l’action spontanée, émotionnelle des relations individuelles entre patrons et ouvriers. Ce rapport est désormais appelé à entrer dans l’ordre des règles nouvelles que va construire la législation ouvrière. La propriété privée sans être remise en cause, va être plus encadrée, l’État représentant les intérêts généraux de la bourgeoisie va s’autoriser peu à peu à intervenir dans les affaires de chaque patron, dans les conflits du travail, sans pour autant revenir sur l'interdiction de l'organisation politique des ouvriers sur leur lieu de travail, bref à réglementer l’organisation du travail pour mieux défendre l’ensemble du système capitaliste.

Pour cela, le pari de Waldeck-Rousseau est de favoriser « l’association ouvrière comme régulateur, agent d’équilibre des forces sociales ». Il déclare en 1884 : « Les syndicats ne font pas seulement les grèves, ils les régularisent, les disciplinent » . L’objectif est de dissoudre la question ouvrière en de multiples questions sociales suivant la formule de Gambetta : « il n’y a pas LA question sociale, il n’y a que DES question sociales »... on dirait aujourd'hui « DES » revendications.

Il faut donc créer une nouvelle législation, sa culture sociale républicaine et en trouver le personnel, et en même temps tout faire pour que le sentiment de classe naissant ne s'organise pas politiquement mais s'émiette dans une foule de revendications. D'où la perpétuation – encore aujourd'hui – de l'interdiction à faire de la politique en entreprise, l'interdiction de l'activité politique aux syndicats, l'interdiction des grèves de solidarité, etc...

Pour cela, il s’agit de se donner comme interlocuteurs des dirigeants ouvriers, voire les former.

Waldeck-Rousseau, comme les principaux capitaines d’industrie orléanistes, sont donc favorables à la création de syndicats qui doivent tout à la fois contrôler les ouvriers et leur redonner de l’intérêt pour la dure besogne quotidienne. 

Lentement et tout particulièrement autour du bassin minier de Lens va se constituer au fil des expériences et des grèves une façon empirique de gérer la révolte, de la lier à l’État républicain par la stratégie syndicale et autour de l’idée de la paix sociale. Des mentalités, des réflexes, des arguments, des façons de faire, des résistances, bref toute une pratique accompagnée d’un imaginaire social se forment alors peu à peu.

Le premier congrès des mineurs de la Loire d’Octobre 1882 servira de point de départ. D’une part, il s’agit du premier congrès notable de la corporation des mineurs qui ébranle à ce moment la France, ces mineurs autour desquels se focalisent toutes les tensions et tous les fantasmes du pays. D’autre part et surtout ce congrès est la première expérience « in vivo » où les républicains essaient leur nouvelle politique sociale. Ils le peuvent car le leader des mineurs de la Loire est un de leurs amis, Rondet. C’est avec lui et par lui que les républicains commenceront leur nouvelle pratique sociale. Rondet a en effet préparé le congrès avec Waldeck-Rousseau, premier ministre, et s’est mis d’accord avec lui pour une stratégie commune. C’est la collaboration Stell , Rondet, Waldeck-Rousseau qui donnera son contenu au mythe et sa force de propagation.

Il ne s’agit pas pour eux de mobiliser les mineurs dans une action autonome mais de permettre aux députés républicains de légiférer en s’appuyant sur la mobilisation ouvrière. 

En même temps les républicains lancent les grands débats parlementaires sur l’introduction des lois sociales.

En 1880 sur la prévention des accidents du travail. En 1881 l’institution légale du Délégué ouvrier est pour la première fois mise en place avec la création du Délégué mineur, qui peut intervenir sur les problèmes de sécurité à la mine. En 1882, les premières grandes « lois ouvrières » sont votées : limitation de la durée du travail dans les mines, création de conseils de prud’hommes miniers, loi sur l’hygiène et la sécurité du travail dans les mines et les manufactures. En 1883, premiers débats sur les caisses de secours et de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs. Enfin en 1884, débat sur la légalisation des syndicats qui aboutira en 1885. 

En même temps les secteurs les plus conservateurs de la société s’inquiètent de savoir si toutes ces lois ouvrières ne seraient pas les premières étapes d’un socialisme rampant. Et du côté des militants ouvriers socialistes on combat l’enregistrement syndical obligatoire qui oblige les militants et les adhérents à se signaler à la police, soumet le mouvement ouvrier renaissant à un contrôle policier et confine le mouvement syndical dans un cadre corporatif et apolitique car la loi de 1885 autorisant l’organisation syndicale interdit en effet tout regroupement syndical en dehors d’un cadre strictement corporatif ainsi que toute organisation au niveau national.

Une nouvelle grève en 1884 à Anzin fera objet de test national. Au moment où la légalisation des syndicats est à l’ordre du jour parlementaire, cette grève permettra de tester l’efficacité de la politique républicaine et du syndicat qui devient une institution chargée de réguler les tensions sociales. 

La technique est double. Les républicains argumentent tout d’abord de la manière la plus traditionnelle en faveur de la paix sociale. Mais si cela n’est pas suivi d’effet, ils vont jusqu’à menacer la société de l’utilisation de la pire et de la plus violente des grèves générales. Ainsi le pacifique Rondet  n’hésitera pas dans ses discours à recommander de jeter les directeurs dans les fosses ou de leur écraser la tête avec des pierres. Le but est que la peur créée par ce déchaînement possible de violence issu des plus profondes strates de la bestialité humaine effraie non pas les directeurs avec qui Rondet négocie en sous main, mais, relayé par les cris d’effrois qui fleurissent dans la presse bien pensante, les arrestations préventives de militants soupçonnés des pensées les plus noires, d’abord beaucoup de mineurs eux-mêmes qui ne souhaitent pas en arriver à de telles extrémités et ensuite la population pour rompre sa solidarité avec les mineurs. Cette exagération en parole de perspectives apocalyptiques donne  la notoriété et l'autorité du radicalisme aux leaders mineurs et leur permet d’agir en pratique de manière très réformiste et prudente.

Mais la bourgeoisie s’inquiète toutefois de la tactique sociale des républicains. A ces inquiétudes Waldeck-Rousseau va rapidement répondre en donnant le signal du revirement et les républicains lâchent les mineurs  et expliquent que la tentation dévastatrice de l’autonomie ouvrière du mouvement ne peut déboucher que sur la sauvagerie et tout particulièrement de leurs femmes et d’autre part sur le "terrorisme fou des anarchistes". Le préfet va accuser les femmes de mineurs d’Anzin d’exciter leurs maris à faire sauter les puits et les mineurs d'alcoolisme et de volonté politique subversive contre la prétendue sagesse de la grève apolitique et corporatiste.

L’attitude provocatrice du directeur entraîne des émeutes. 3000 mineurs se portent vers une fosse et détruisent les machines ; la lutte dure tout l’après-midi et il faudra l’arrivée de renforts de gendarmerie, puis d’un détachement de dragons, général en tête, pour dégager le puits. Le bassin connaît alors trois jours de troubles graves. 

L’usure, la fatigue, la propagande républicaine, la modération, les tromperies, la trahison des leaders, l’action de la troupe et l’absence de véritables dirigeants ouvriers socialistes auront raison de la grève d’Anzin de 1884. Les républicains ont gagné leur pari et garantissent ainsi la stabilité de la République. 

A partir de 1880, la violence sauvage des grèves s’estompe du fait du développement d’un syndicalisme de participation... mais aussi du fait que dans cette ambiance tendue et instable, les patrons cèdent souvent... en alimentant par la même occasion ce syndicalisme de participation.

Inversement et à cause de la répression qu’ils ont menée, les républicains perdent en influence dans le mouvement ouvrier et socialiste dont l’essor va s’accélérer au milieu de ces années 1880 sur des bases politiques. Le type d’organisation syndicale des mineurs avec leur fausse rage avancé par les républicains, corporatiste et avec son délégué mineur aux pouvoirs importants mais soumis à l’autorité du ministère de l’Intérieur, ne s’étendra pas aux autres catégories d’ouvriers. C’est au contraire le modèle politique socialiste ou anarchiste de l’organisation syndicale qui s’imposera peu à peu.

Les faux semblants des bourgeois républicains autour de leur prise en compte de la misère des mineurs auront fait long feu. Une nouvelle fois, la rage ouvrière qui s'allie aux anarchistes, il faudrait dire les entraîne, un peu comme aujourd'hui les Gilets Jaunes et les Black Blocs, aura déchiré le rideau et fait progresser la conscience de classe générale.

Mais avec la perte d'influence des républicains dans les milieux ouvriers et la montée des socialistes, la pression à l'installation va se se faire sentir dans les rangs socialistes eux-mêmes.

Nouvelle génération de militants 

Pour faire de nouveaux partis, il fallait des hommes nouveaux. Des années 1870-1880 en même temps que naissait la grande industrie, naquit une nouvelle génération de militants ouvriers et socialistes avec une nouvelle mentalité qui rompt avec toutes les valeurs et illusions petites bourgeoises autour de la réussite par le travail.

De nombreuses luttes à la fin des années 1870 et au début des années 1880 se développèrent comme autant de foyers de résistance à l'intégration républicaine. A Montceau-Les-Mines, à Decazeville, dans les mines du Gard, bien des mineurs eux-mêmes rejettent les tentatives d'intégration des républicains. Ainsi en avril 1884, un groupe de mineurs prend l’initiative d’une scission au sein de la Fédération nationale des Mineurs et fonde L’Union Fédérative des Mineurs Révolutionnaires. Ils ne se font plus d’illusions sur la République. Le texte d’appel de cette union explique :  »Depuis 13 ans que nous sommes en république, que nous ont apporté les élections ? Rien. […]N’a-t-on pas discuté de la question sociale à la Chambre, qu’en est-il résulté ? Il en est résulté que le député étant repu, le peuple a faim, vous voyez qu’il est bête et inutile de s’adresser à eux. » 

Alors, contre ces ouvriers qui refusent la domestication républicaine et qui inquiètent, la bourgeoisie déclenche la répression et une furieuse campagne de presse contre ce qu’ils appellent les « bandes noires »  mais cette répression fera perdre tout crédit à la démagogie républicaine. 

Dans l’imaginaire de la presse de ces années 1880, cette mystérieuse bande s’attaquerait à la dynamite pendant la nuit à tout ce qui incarne ou symbolise l’oppression des mineurs : les chapelles, les écoles ! Les dynamiteurs de 1884 enverraient selon eux des messages signées de noms terrifiants : l’Affamé, le Dynamité, la Suppression des bourgeois, le Revolver à la main. Et bien évidemment comme à l’époque où la logique policière assimilait Communards et ouvriers contestataires à alcooliques, la police républicaine signale que ces bandes noires se réunissent dans des cabarets. Des mineurs sont condamnés à la prison dans des procès bâclés tout à la fois pour « alcoolisme et terrorisme » ou même encore comme « terroristes alcooliques étrangers ». 

On voit que les inventions de la presse actuelle ou du ministère de l'Intérieur contre les Gilets Jaunes n'ont rien de nouveau. Par ailleurs, il y a aujourd'hui le même terrain pour l'apparition d'une nouvelle génération de militants. Les liens qui se constituent entre Gilets Jaunes et Rouges peuvent en être l'occasion. Et nous avons l'avantage d'avoir eu toute cette histoire qui nous permet de moins avoir à en répéter les erreurs.

Programme minimum et maximum.

Bien sûr, le combat n'est pas fini et les nouveaux militants ouvriers issus de ces expériences et animés de leur rejet de la récupération républicaine qui rejoignent alors le camp socialiste sont confrontés à de nouvelles difficultés.

Contre la récupération républicaine cachée derrière les lois ouvrières, contre la tentation de la dispersion des grèves économiques partielles qui en fait ne sont victorieuses que grâce à la peur engendrée par la Commune et les militants qui en sont issus, un débat intense au sein du mouvement socialiste l'émietta lui-même entre différents courants dont certains se laissaient emporter par l'intégration.

Dans ce contexte de développement du capitalisme et de volonté intégratrice des républicains, les revendications économiques et le succès des grèves autour d'elles passaient en effet pour un certain nombre de socialistes révolutionnaires comme une adaptation au capitalisme, à la République bourgeoise, une acceptation du régime d’exploitation moyennant quelques aménagements et un émiettement du mouvement ouvrier autour de préoccupations égoïstes ou corporatistes. 

La nouvelle classe ouvrière voulait des augmentations de salaires et pouvait croire qu'une lutte économique émiettée pouvait gagner alors que ce n'était que la peur d'une nouvelle Commune qui faisait céder les patrons. Pour les socialistes conscients de la situation qui voulaient l'abolition du salariat, cela pouvait signifier une adaptation égoïste à l’exploitation salariale.

Le mouvement ouvrier voyant de plus que la Bourgeoisie tentait d’intégrer ainsi le mouvement ouvrier fut très méfiant à l’égard des revendications économiques partielles et même s'il les défendait aux côtés des ouvriers il tenait à montrer qu'il n'oubliait pas ses objectifs généraux.

Par ailleurs, sous la pression des luttes mais aussi par sa politique d'intégration, la République donna au mouvement ouvrier le droit d’association, la liberté d’expression et d’opinion. Mais la bourgeoisie en attendait des contreparties. Ainsi elle autorisait l’organisation syndicale en 1885 mais à condition de donner les noms des responsables et adhérents à la police. Aussi la loi sur les syndicats mais également les lois ouvrières des années 1880 furent souvent combattues par le mouvement ouvrier. De même, des socialistes furent hostiles au suffrage universel car ils y voyaient un moyen d’embrigader les couches moyennes et de peser par elles sur la conscience ouvrière pour maintenir le pouvoir de la bourgeoisie.

Ces résistances furent d'autant plus vives que l'influence républicaine bourgeoise et ses valeurs se porta jusque dans les rangs socialistes.

En 1883, se développe dans la mouvance socialiste le mouvement des services publics communalistes de Brousse. 

Pour lui, la commune doit être la base de la prise en main collective de l'eau, l'éclairage, les transports, l'enseignement, l'habillement, les boucheries, boulangeries, pharmacies avec des produits de bonne qualité, pas cher et de bon salaires. C'est en étendant et coordonnant les communes qu'on pourrait se donner la possibilité d'arriver au pouvoir dans la légalité. 

Mais déjà, à partir de 1882 s'était dessiné un autre courant, celui des socialistes “Possibilistes” qui essayaient d’obtenir ce qui était « possible ». Ils cherchaient l’amélioration immédiate du sort des travailleurs plus que l’élévation de la cohésion et de la conscience des travailleurs pour renverser le capitalisme. Ainsi ils pensaient qu’il suffisait de nationaliser ou de municipaliser les activités économiques des patrons, les confier à l’État, les transformer en services publics pour réaliser progressivement le socialisme. 

Ce mouvement socialiste « possibiliste » s’attacha également à séparer les deux activités économiques et politiques, réduisant le programme économique à l’activité syndicale et celle-ci  à ce qui est possible d’obtenir dans l’immédiat. Et ils abandonnaient la transformation politique socialiste de la société à un futur lointain... ou aux élections parlementaires. 

Ce n’est donc pas étonnant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, qu'à cette époque, ce furent les plus réformistes des socialistes, les Possibilistes, qui, les premiers cherchèrent à donner de l’importance aux syndicats de type lutte de masse et de classe et à leur autonomie. En effet, n’essayant plus de lier programme minimum et programme maximum, car ils avaient au fond abandonné le combat pour une société socialiste, ils s’intéressèrent sans réticence aux revendications immédiates et aux formes d’organisation les plus efficaces pour les obtenir. Dans la grève, ils ne voyaient pas la lutte et la conscience qu’elle apporte, mais la revendication elle même et sa satisfaction. De la même manière, ils oubliaient le contexte général politique insurrectionnel qui permettait à des grèves partielles de gagner. 

Ce sont ces militants qui furent les premiers défenseurs de l’autonomie syndicale et les initiateurs en 1887 avec les militants libertaires de ce qui fit le succès du mouvement syndical, les Bourses du travail, puis le syndicalisme révolutionnaire.

Cependant, ce fond agrémenté d'idéal révolutionnaire fut repris à la fin des années 1880 par les libertaires qui fonderont la CGT en 1895 en faisant de l’action syndicale une action qui se suffit à elle même et qui poussée au bout mène naturellement par la grève générale à l’entrée dans une société socialiste.

C’est cette conception et cette influence anarchiste qui prévalurent dans la CGT jusqu’en 1914.

Mais avant cela, dans ce cadre de développements de courants opportunistes, de 1884 à 1886 bien des révolutionnaires socialistes tentèrent de résister en luttant contre la légalisation des syndicats mais aussi contre la grève et la grève générale. Et c'est cette résistance qui permit aux libertaires de trouver la bonne formule de syndicalisme.

Pour bien comprendre cette hésitation par rapport aux grèves, il faut d’abord se rappeler qu’à l’époque les grandes entreprises n'étaient pas majoritaires et qu'il n'était guère facile de faire grève dans une entreprise de deux ou trois ouvriers. 

Par ailleurs la répression était féroce ; il n'y avait pas de protection contre les licenciements et pas d’indemnités chômage. Pour un ouvrier, la participation à une grève cela voulait souvent dire le licenciement et au bout du compte, à cause du Livret ouvrier où tout était noté et qu'il fallait présenter à l'embauche, la mort de faim ou de misère. Aussi les militants hésitaient à pousser les ouvriers à se lancer dans la grève. Et puis ils avaient le sentiment que ce que le patron pouvait céder d’une main dans la grève, il le reprendrait rapidement après de l’autre main tout en détruisant les organisations ouvrières.

Par ailleurs, les démagogues et provocateurs républicains comme on l'a vu n’hésitaient pas, eux, à pousser les ouvriers aux grèves les plus violentes en cherchant à obtenir la répression policière la plus sanglante.

Enfin et surtout, les militants socialistes craignaient que les revendications ouvrières économiques ne soient que le signe d’un certain égoïsme et l’acceptation générale de l’exploitation en échange d’améliorations partielles, bref que les ouvriers tombent dans les pièges de l'émiettement des luttes économiques aux dépens de la lutte politique générale qui avait été le moteur des changements jusque là et par là de l’intégration républicaine. 

Les militants socialistes marxistes, parmi les plus nombreux à ce moment, voyaient l’arrivée au pouvoir des ouvriers par la révolution. Mais ils ne faisaient aucun lien entre les grèves ou la grève générale et cette révolution. 

Les marxistes étaient méfiants à l'égard de la grève générale car ils pensaient qu'elle avait un côté “passif” laissant entendre qu’il suffisait de se croiser les bras au travail pour que le pouvoir des bourgeois tombe comme un fruit mur. 

Puis, peu à peu, ils se sont mis à penser la “grève générale” comme une période, avec l'image que la révolution précédait la grève générale et qu'il fallait s’attendre plutôt qu'à une grève massive d'un seul coup, à une succession de combats alternant le social, les grèves partielles, locales, sporadiques, limitées et des émotions politiques, des émeutes, des soulèvements, des manifestations, une lutte contre la répression, etc.

Ainsi, cette rage contre le système, cette méfiance de l'intégration républicaine, cette compréhension généreuse du combat politique et de sa primauté permit la liaison progressive – au moins pour un moment - entre les luttes ouvrières économiques et le programme socialiste, entre le programme minimum et le programme maximum. 

Ce n'est que lorsque la rage disparut que la liaison entre le programme minimum et le programme maximum s'estompa également.

En bref, la question était comment faire pour que les larges masses ouvrières, qui étaient nouvelles, souvent des paysans fraîchement sortis de la campagne, sans grande conscience de classe ni conscience socialiste accèdent à la conscience de classe et à la conscience socialiste ?

Ce vaste débat durant ces années dans le mouvement socialiste ouvrier, alimenté par la rage et la révolte politique en premier lieu permit d'intégrer les revendications économiques partielles par la grève puis la grève générale et du coup permit de développer les syndicats sans se corrompre bien qu'ils soient devenus autonomes du mouvement politique.

Sans cette primauté du politique exprimant la révolte des plus pauvres, le mouvement ne cessera pas par la suite de s'installer, réveillé seulement par moment par les coups de colère politiques du prolétariat. 

Avec les Gilets Jaunes, nous vivons un de ces moments. 

Leur combat pour démissionner Macron illustre leur rage et leur volonté globale dans une situation générale où les valeurs des classes moyennes tampons s'estompant et le pouvoir de corruption des capitalistes diminuant, ils peuvent entraîner d'autant plus facilement l'ensemble des classes laborieuses et accéder à une conscience de classe, si les militants ouvriers sincères s'y attellent. 

Alors entendons que leur méfiance à l'encontre des militants politiques ouvriers et des syndicalistes sonne comme un avertissement contre notre propre « installation ». Sachons apprécier cet avertissement et saisir cette main que tendent les Gilets Jaunes à tous les militants avec toutes les dimensions de leur démarche. 

Les Gilets Jaunes nous font prendre conscience que nous sommes entrés dans l'ère des révolutions, que les révolutions arabes, de la Tunisie à l’Égypte, du Soudan à l'Algérie ne sont pas si loin, mais au contraire toutes proches, dans notre vieux continent  avec les Gilets Jaunes

Pour accéder à ce qu'ils nous disent et ce qu'ils nous apportent, envisager une riposte commune, commençons par reprendre avec eux : MACRON DEMISSION comme on dit « Moubarak dégage » ou « Bouteflika dégage ».

Jacques Chastaing le 25.04.2019

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