La police, Camélia Jordana et Eric Zemmour

" Ce chef de l’Etat qui choisit d’appeler Eric Zemmour pour le réconforter après un crachat, mais qui n’appelle pas la maman de Mohamadi, ce nourrisson de trois mois décédé après avoir inhalé des gaz lacrymogènes."

par Mathieu -StreetPress

Nos 10 ans de combat valent mieux que leurs 20 ans de carrière

« Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic et j’en fais partie. » Cette phrase de Camélia Jordana a tout d’une banalité. Comment aujourd’hui encore nier le racisme dans la police et que les violences des forces de l’ordre touchent d’abord les habitants des quartiers populaires ? StreetPress l’a si souvent documenté : plus d’une centaine de témoignages, souvent terribles. J’ai toujours en tête ma première enquête sur le sujet. L’histoire de Yannick, un collégien noire tabassé par des policiers dans un commissariat du 19ème arrondissement. L’an dernier, soit 6 ans après les faits, j’ai re-contacté son avocat pour savoir ce qu’était devenu la plainte. Vous devinez la suite : classement sans suite, malgré les témoignages, le bras cassé, le certificat médical… 

La dimension raciste revient presque à chaque fois. Cet enfant de 5 ans qualifié de « macaque » à Garges-lès-gonesses, puis sa mère traité de « salle noire » avant de se faire cracher au visage. « Sale nègre tu ne seras jamais français », lancé à Mamadou (fracture du cubitus, 45 jours d’IT) par un policier parisien. Maxen, 16 ans, surnommé Jackie Chan par les policiers qui l’ont envoyé à l’hôpital (points de sutures, hématomes, lésions cérébrales, 8 jours d’ITT), etc... En amont des violences, il y a les contrôles au faciès quotidiens. Le mois dernier sur StreetPress, de nombreux rappeurs ont témoigné de la banalité du phénomène : selon le défenseur des droits, un jeune noir ou arabe à 20 fois plus de chances d’être contrôlé qu’un blanc. LA POLICE EST RACISTE ET VIOLENTE ! Pas tous les policiers, bien-sûr, mais face à l’accumulation d’exemples ont ne peut restreindre ça à quelques cas isolés. Dans notre documentaire Gilets jaunes, une répression d’Etat, Youcef Brakni le synthétise très bien : 

 « La question n’est pas de savoir s’il y a des bon ou des mauvais policiers. La police est un système. »

Et tant que la dimension systémique de ces comportements sera niée, rien ne pourra véritablement changer. Il ne peut s’agir uniquement de condamner les quelques individus qui se font prendre la main dans le sac, mais réformer en profondeur le fonctionnement d’une institution qui permet une telle récurrence. 

Mais la résistance de l’institution est forte. Après les déclarations de Camélia Jordana, toute la machine s’est mise en branle. Les syndicats de police, bien-sûr, qui annoncent pour plusieurs d’entre eux porter plainte contre l’artiste. Mais aussi le ministre de l’Intérieur, qui qualifie ces propos de « de mensongers et honteux », appelant à « une condamnation sans réserve ». Comment s’en étonner, quand quelques mois plutôt le Président de la République en personne niait la réalité des violences policières ? [On l'évoquait dans notre docu consacré au maintien de l’ordre pendant le mouvement des Gilets jaunes]. Ce chef de l’Etat qui choisit d’appeler Eric Zemmour pour le réconforter après un crachat, mais qui n’appelle pas la maman de Mohamadi, ce nourrisson de trois mois décédé après avoir inhalé des gaz lacrymogènes.

Ce n’est pas gagné, mais les lignes bougent. Le sujet s’invite dans le débat publique grâce à des personnalités engagées comme Camélia Jordana ou Lilian Thuram (on en parlait avec lui ici). Grâce aux militants et militantes, Assa Traoré en tête. Et aussi un peu, croit-on, grâce au travail de documentation des journalistes. C’est pour ça qu’on continue inlassablement depuis 10 ans. C’est pour ça aussi que le mois derniers nous avons rejoint le projet #SurEcoute17 qui publie des témoignages audios de victimes de violences policières. C’est notre journaliste Christophe qui, dans l’ombre, a consacré temps et énergie à vérifier et à croiser plusieurs de ces témoignages avant qu’ils ne soient relayés sur Instagram (près de 2 millions d’écoutes cumulées sur les différents comptes des médias impliqués). 

Partagez nos enquêtes et celles des autres médias. Relayez la parole des victimes pour qu’elles ne soient plus jamais invisibilisées. Ils ne faut plus qu’ils puissent fermer les yeux. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.