Une pandémie capitaliste du 21ème siècle, par Roberto Saenz

La pandémie constitue l'événement fondateur du XXIème siècle. Jusqu’alors, le siècle actuel n’avait aucun événement comparable aux grands jours extra-ordinaires du XXème siècle. Mais ce n’est plus le cas. Le capitalisme actuel est marqué ( et il continuera à l’être de plus en plus ) par la crise provoquée par son avancement destructif, sans limites, sur la nature.

Par Roberto Sáenz -Traduction : Inès B.

« À l’heure actuelle, la mondialisation capitaliste semble être non durable du point de vue biologique en absence d’une infrastructure de santé publique vraiment internationale. Mais une telle infrastructure n’existera jamais si les mouvements populaires ne brisent pas le pouvoir de la Grande Pharmacie et l’assistance sanitaire à but lucratif. » (Mike Davis : Le monstre est finalement à la porte.)

1-Le capitalisme et la nature

La relation du capitalisme avec la nature est un nouvel élément qui est à mettre en rapport non seulement avec le réchauffement climatique mais aussi avec la crise sanitaire actuelle. Le biologiste Rob Wallace donne une explication de fond en signalant que l’avancé sans limite ni planification sur les écosystèmes est en train de libérer des virus et des bactéries ancestrales qui étaient restés enfermés pendant des centaines de milliers d’années en certaines espèces bien particulières et qui sont finalement transmises à des humains qui ne sont pas préparés à s’en défendre[1].

Ces événements pourraient se produire également comme conséquence de la fonte des glaces ; en effet les pôles renferment dans leurs glaciers dits « éternels » des virus et bactéries inédits et inconnus de l’humain qui une fois libérés par le réchauffement climatique pourraient avoir des conséquences sur l’humanité.

Un des mensonges les plus ridicules qui a été diffusé ces derniers jours est l’idée selon laquelle l’épidémie est un événement naturel…

La soumission des écosystèmes au règne du gain imposé par la biotechnologie ainsi que le système de santé privatisé n’ont rien de naturel : il s’agit d’un phénomène social résultant du capitalisme de notre siècle.

Il est évident qu’une épidémie d’une telle ampleur (résultant de l’absence de barrière immunologique face à un nouveau virus) qui va de paire avec une contagion mondiale (qui pour le moment n’a pas d’antidote) marque un avant et un après historique dans le déroulement des événements[2].

Il s’agit malheureusement d’une période qui va marquer l’histoire du siècle en cours, tout comme les deux guerres mondiales ont marquées le siècle précédent. « Le temps presse : selon l’Imperial College, la menace du Covid-19 sur la santé publique est comparable à la grippe espagnole de 1918, qui a fait 50 millions de mort ». (La Nación, 17/03/20)

La situation dans laquelle nous nous trouvons ne permet pas d’anticiper les événements et nous sommes condamnés à les analyser jour par jour. L’expérience des régions les plus affectées enseigne, d’une certaine façon, le comportement à adopter à celles qui ont la chance de ne pas être encore trop touchées. Elles sont par ailleurs l’exemple de gouvernements qui prennent des mesures répressives et inadaptées aux besoins des classes sociales les plus en difficulté.

La quarantaine généralisée semble être une bonne mesure. Encore faut il qu’elle soit réalisable par tous. Les travailleurs (et tout particulièrement ceux de la santé) sont abandonnés à leur sort pendant que les états profitent de l’épidémie pour mettre en place un état d’exception et ainsi suspendre un certain nombre de droit communs.

Pourtant, alors même que ces mesures sont prises par les plus puissants, surgissent des expressions de solidarité entre ceux qui le sont moins.

L’épidémie, accompagnée de mesures d’isolation, restreint voir rend impossible la mobilisation ou l’expression des populations. Cette situation génère alors un climat politique extrêmement réactionnaire. Cependant, on voit déjà naître une crise cette fois économique sans précédent qui obligera ces mêmes populations à sortir dans la rue pour s’en défendre.

La crise sanitaire historique cumulée à la récession économique a aujourd’hui un effet réactionnaire. Mais demain, elles pourraient engendrer une révolution.

L’urgence est de faire entendre puis imposer le programme pensé par les travailleurs face à cette crise. Il s’agit d’exprimer la solidarité socialiste révolutionnaire tout en prenant le coronavirus bien au sérieux. Nous devons préparer une contre offensive face aux gouvernements capitalistes qui ont noyé le système de santé publique, l’économie et l’environnement. Une contre offensive qui pourrait mener aux premières révolutions de ce siècle.

 

2-Un événement historique

Cette épidémie représente déjà un événement historique d’une grande ampleur. Il est rare d’être confronté à un événement qui concerne ainsi 7 milliards de personne du jour au lendemain comme le fait la peste actuelle [3].

Le siècle précédent regorge événements de ce type tels que les deux guerres mondiales, la grande dépression de 1929 et l’aire révolutionnaire impulsé par la Révolution russe…

Le premier incident à la hauteur de ces derniers serait la crise de 2008/9. Néanmoins, la crise actuelle pourrait être plus grave encore. De part son « instantanéité » mais aussi en raison des mesures de « distanciation sociale » qui génèrent simultanément des éléments de dépression économique au niveau planétaire.

C’est pour ses caractéristiques réelles et potentielles (nul ne peut encore s’aventurer à évaluer la durée de cette catastrophe) que cette crise pourrait être plus grave que celle de 2008, et donc comparable aux pires épisodes du capitalisme [4].

Quelles sont les caractéristiques des guerres, des révolutions et des crises majeures ? Toutes arrachent simultanément tout le monde de sa routine. Le Covid-19 porte en lui cette caractéristique : il a déjà impacté le quotidien mondial, en particulier celui des populations mises en quarantaine [5].

La raison pour laquelle notre routine est impactée est d’ailleurs tout à fait extraordinaire. Nous vivons, sous le capitalisme, une période de réchauffement climatique autrement appelée « capitalocène » par les spécialistes [6].

Non content de réchauffer l’environnement, le capitalisme nous fait aussi vivre des événements tels que Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl et l’assèchement de la mer d’Aral [7].

Pourtant, le coronavirus et ses effets ont un impact sans précédent sur l’histoire. Il s’agit de comprendre un concept tout à fait fondamental. Le développement exponentiel des forces productives et destructrices a accru la capacité de l’humanité à agir sur la nature [8].

Dans la mesure où les capacités humaines sont régies par un système social basé sur le profit (le capitalisme), ces capacités se retournent de façon destructrice contre la nature et l’humanité elle-même.

Cette dérive est parfaitement représentée par le coronavirus ; l’épidémie n’est qu’une conséquence des actions, sans planifications ni limites, du capitalisme sur les écosystèmes : « Le capital est le fer de lance de l’accaparement des terres dans les dernières forêts primaires et les petites terres agricoles du monde entier. Ces appropriations stimulent la déforestation qui conduit à des épidémies. La diversité et la complexité de ces vastes étendues de terre n’est pas comprise ni respectée et il en résulte la libération des agents pathogène qui se répandent au bétail et aux communautés humaines. » (Rob Wallace, Agriculture capitaliste et Covid-19 : une combinaison mortelle, climateandcapitalism.com, 03/11/20)

La base de cette crise a donc une spécificité typique de ce siècle ; la capacité humaine de rétroaction sur la nature mais qui, sous la camisole de force qu’imposent les relations d’exploitation, s’est transformée en immense force destructrice : l’épidémie [9].

« Ebola, Zika, le coronavirus, la réapparition de la fièvre jaune, une variété de grippe aviaire et la peste porcine africaine sont quelques-uns des nombreux agents pathogènes qui quittent les régions les plus reculées pour entrer dans les boucles périurbaines ».

« La planète terre est, en cette période, une sorte de ferme en ce qui concerne la biomasse et les terres exploitées. L’agro-industrie vise à monopoliser le marché alimentaire. La quasi-totalité du projet néolibéral s’organise autours du soutien aux entreprises basées dans les pays industrialisés dans le but de récupérer les terres et les ressources des pays les plus faibles ».

« En conséquence, bon nombre de ces nouveaux agents pathogènes, tenus à distance par les écologies forestières ancestrales, sont à présent libérées et menacent ainsi le monde entier. » (Rob Wallace, idem)

C’est pourquoi le coronavirus doit être considéré comme un problème écologique et non distinct ou « moins grave » comme l’a dit, à tort, Daniel Tanuro (Huit thèses sur le Covid-19, Vientosur).

Le deuxième élément qui fait de la situation un événement historique est la mauvaise préparation des systèmes de santé publique face à la maladie.. La stratégie des gouvernements est celle du « confinement et atténuation », pour essayer d’empêcher la courbe de monter brusquement vers le haut et d’entraîner l’effondrement des systèmes de santé. En effet cette situation engendre l’incapacité à prendre tous les malades en charge et serait donc une cause importante de décès, avec bien sur l’absence de vaccin.

On peut trouver nombre d’étude sur la réduction universelle du nombre de lits, de personnel médical, de soins intensifs et de fournitures de toutes sortes dont le système de santé a souffert ces dernières décennies.

Ces mesures ont été accompagnées d’une augmentation de la santé privée ; marchandisation universelle de la santé et de la recherche [10].

En conséquence, nous vivons une stratification en classe du système de santé : certain ont accès à des soins de « première classe », d’autre sont couvert par une sécurité social, mais le reste n’a pas d’autre option que de se rendre à l’hôpital public, en supposant que celui-ci existe.

Les Etats-Unis en sont un exemple dramatique ; il n’y a pas de couverture sanitaire universelle et quelque 30% de la population n’a nulle part où aller : «La saison de la grippe en 2018, par exemple, a submergé les hôpitaux du pays entier, soulignant ainsi la pénurie scandaleuse de lits après vingt ans de coupes dans le budget des hôpitaux et au profit des bénéfices. Les fermetures d’hôpitaux publics et caritatifs ainsi que la pénurie d’infirmières imposées par la logique de marché ont dévastés les services de santé dans les communautés les plus pauvres et les zones les plus rurales, déplaçant la charge vers des hôpitaux et des établissements sous financés. Les conditions des salles d’urgence de ces institutions ne sont pas en mesure de faire face aux maladies saisonnières, alors comment pourraient elles se confronter à la vague imminente de cas critiques ? » (Mike Davis, Le monstre est enfin à la porte)

Il est vrai que dans des pays comme la France et l’Italie, la couverture de santé est universelle. Pourtant la logique du marché qui veut favoriser le privé au détriment du public s’applique tout aussi bien dans ces pays depuis quelques décennies. En Italie, l’épidémie s’est répandue d’autant plus facilement que le gouvernement ne prévoyait pas de prendre les mesures nécessaires.

En d’autres termes, le capitalisme néolibéral mondialisé détruit non seulement l’écosystème, générant ainsi l’épidémie que nous savons, mais il a également détruit les systèmes de santé qui auraient puent servir à maîtriser cette crise : « […] l’épidémie a lieux dans un contexte de sous financement chronique du NHS (National Health System), qui a entraîné une réduction de 50% des lits d’hôpitaux entre 1997 et 2015 (passant ainsi de 575 à 275 lits pour 100 000 habitants) et une baisse de 46 000 employés entre 2009 et 2017.

C’est ainsi qu’au début de l’urgence, l’Italie comptait 5 090 places en soins intensifs, dont au moins 80% étaient déjà utilisées par des patients ordinaires. La situation, de toute évidence, ne permet pas d’affronter le moindre imprévu. Pas besoin d’être devin pour voir se profiler un scénario d’effondrement. » (Marta Autore et Salvatore Corizzo, Italie : de l’urgence sanitaire à la crise sociale)

En guise de digression, soulignons que le coronavirus est à l’image de la grippe espagnole (qui porte son nom en raison du fait que seuls les espagnols transmettent des chiffres plausibles à ce sujet).

Cette épidémie aurait tué plus de personnes que la première guerre mondiale (entre 15 et 40 millions). La grippe espagnole, une autre maladie à la frontière entre la nature et l’humanité, serait passée des oiseaux aux porcs dont les humains se nourrissaient.

Il y a bien sûr eut d’autres épidémies au cours des dernières décennies, mais aucune n’est potentiellement aussi grave que le coronavirus et la grippe espagnole. De fait la grippe espagnole remet en question d’aspect inédit que nous donnons au coronavirus.

Nombre d’épidémies ont eut lieu entre les fléaux du moyen âge et aujourd’hui, mais aucune n’est potentiellement aussi grave que le coronavirus ou la grippe espagnole ; cette dernière a tué une grande proportion de l’humanité (comme le coronavirus pourrait le faire aujourd’hui).

Il n’est pas à exclure complètement la possibilité selon laquelle ces épidémies sont passées plus « inaperçu » à côté de la première guerre mondiale, ou parce que la vie humaine n’avait pas autant de valeur qu’aujourd’hui, ou encore parce que notre capacité à détruire l’environnement est beaucoup plus forte qu’il y a cent ans.

Ce qui nous semble en tous cas décisif, c’est cette capacité de rétroaction du système sur la nature, qui est une caractéristique très spécifique du capitalisme. La démultiplication des échanges, le flux ininterrompu des populations, le tourisme de masse, etc., souligne le manque de planification du système capitaliste (qui va au-delà du manque de macro-planification du système [12]).

 

3- Les multiplicateurs économiques de la crise

Vient aggraver la situation, déjà dramatique, une nouvelle récession et/ou une dépression économique mondiale. Cette crise, qui s’annonce haut et fort (depuis plusieurs années), a tout de même besoin d’un déclencheur. Ce déclencheur c’est l’épidémie.

La logique de distanciation sociale et de paralysie des activités va sans aucun doute produire une vague de dépression économique. Au premier plan, la Chine ; qui représente la première demande mondiale de moyen de production. L’impacte de son économie sur le reste du monde est immense.

Malgré le fait que la Chine semble en ce moment « se remettre » de l’épidémie (par on ne sait quel miracle) il n’est pas à exclure qu’elle soit infectée de nouveau : « la conclusion qu’on peut tirer de l’expérience de la Chine est que le cours de l’épidémie peut être modifié. Typiquement, une apparition de cette nature devrait avoir une croissance exponentielle pour atteindre un pic élevé puis finalement diminuer à son rythme une fois que tous les individus « sensibles » ont été touchés par la maladie. Pour des raisons diverses, ce n’est pas ce qui s’est passé en Chine » dit le représentant de l’Organisation Mondial de la Santé du pays, le Dr Gauden Galea.

« Le cours des événements (la courbe du nombre de personnes infectées en fonction du temps) est contre intuitive ; c’est une épidémie qui a été coupée pendant sa croissance et arrêtée. Cela ressort très clairement des données dont nous disposons, ainsi que des observations que nous pouvons voir dans la société en général » a-t-il ajouté (La Nación, 17/03/20)

Si ce rapport ne donne pas d’explication rationnelle au « miracle chinois », il ne réfute pas la possibilité d’une seconde vague de contamination.

La reprise de l’activité économique de la Chine s’opère sur une prévision de 2 à 3 points de moins que ce qui aurait été espéré.. Soit la croissance la plus basse depuis le début des réformes pro capitaliste de Deng Xiaoping dans les années 80.

Des branches entières de la production mondiale font en ce moment faillite.. L’aviation s’attend à des pertes dépassant les 100 milliards de dollars. Certains pays annoncent déjà l’éventuelle nationalisation des compagnies aériennes du pays pour les reprivatiser une fois la crise passée, laissant la dette au contribuable [13].

Le président Trump a d’ailleurs annoncé un plan de sauvetage monumental de Boeing (qui avait déjà été touché par deux accidents récents) d’un montant 50 milliards de dollars. Le tourisme mondial se dirige vers la faillite et la crise des croisières n’est que la pointe de l’iceberg.

Les compagnies pétrolières sont également impactées pour des raisons évidentes. Au-delà de la guerre commerciale entre l’Arabie Saoudite et la Russie sur les prix du pétrole, sa baisse est due à des raisons plus structurelles : réduction de la consommation mondiale due à une réduction de la production manufacturée et des transports.

Il va sans dire que des entreprises qui font de la fracturation hydrauliques, qui ont besoin d’un certain prix pour être rentables sont maintenant hors concurrence (sauf si elles sont soutenues par des subventions, comme c’est le cas aux USA, pour des raisons stratégiques).

Le tourisme, l’aéronautique, le secteur du pétrole, les industries dans leur branches les plus variées, tout cela est en faillite en conséquence de la baisse de production et de consommation (sauf dans l’alimentation et les produits de première nécessité).

Les Etats-Unis ont déjà remis le QE (Quantitative Easing), à l’ordre du jour ; cela correspond à une aide financière pour les banque d’un montant de 1 à 1,5 billion de dollars (sachant que le PIB annuel des Etats-Unis est d’environ 16 billions de dollars).

Ceci soutenue par la Réserve fédérale, qui a par ailleurs réduit les taux d’intérêt à néant: à 0-0,25% (comme elle l’avait fait en 2008). Par ailleurs, le chiffre de 1 billion de dollars serait également ajouté par le gouvernement fédéral, Trump, qui parle de « mettre immédiatement dans les poches » 1 000 dollars par travailleur au moyen d’un chèque d’État…

La suite nous dira s’il le fait réellement. Elle nous dira aussi si les gouvernements mettent en place des mesures de capitalisme d’Etat ou « d’Etat providence », ce qui ne s’est pas produit en 2008. La mesure de Trump semble avoir plus de chances de voir le jour que la deuxième, car cela signifierait rompre avec la logique qu’à suivi jusqu’alors le capitalisme en termes d’exploitation du travail.

Des mesures telles que la réorientation des industries vers la production de fournitures médicales correspondrait par exemple à du capitalisme d’État (chose que seule la Chine a mis en pratique lors de la crise précédente). Mais il n’est pas exclu que certains pays impérialistes qui ont l’expérience des guerres mondiales les réalisent. Il est beaucoup moins probable que cela se passe dans les pays dépendants comme l’Argentine (où les mesures prisent par Alberto Fernandez suivent à la lettre la recette avare du social-libéralisme).

Si les marchés subissent des effondrements historiques encore plus importants qu’en 2008 et très proches de la Grande Dépression de 1929, ce n’est pas du hasard ; cela traduit la catastrophe qui se produit dans l’économie réelle. Cela se traduit d’une façon hystérique dans la mesure où certaine projections post-apocalyptiques calculent que la quarantaine devrait s’étendre sur 12 voire 18 mois…

Il faut savoir que les marchés ont été largement surévalués par le capitalisme de ce 21ème siècle. Duplication de l’économie réelles (quand celle-ci n’est pas multipliée par trois) en un capital fictif si sophistiqué qu’il est presque impossible de le suivre ou de comprendre ses instruments.

Pourtant le phénomène de base est simple : à un moment donné, cette duplication (ou plus) du capital réel est obligé de rendre des comptes à une richesse qui elle est bien réelle. C’est de là que vient l’effondrement. La perte de capitalisation des entreprises et des marchés provient d’une crise de l’économie réelle déclenchée par l’épidémie. Une épidémie elle-même générée par la faiblesse des investissements pour améliorer la situation après la crise de la dernière décennie.

Faiblesse des investisseurs qui vient du paradoxe selon lequel, même en ayant tout en sa faveur (les relations de forces, les relations d’exploitation…) le capitalisme n’a pas réussi à ramener son taux de profit aux niveaux précédents la dernière crise.

Vue la vitesse à laquelle l’épidémie se répand et vue l’ampleur que prend la crise économique à venir, nous allons vivre une période historique sans précédent ; ces événements sont susceptibles de révéler au grand jour les dangers du capitalisme. Bien que susceptible de provoquer une avancé réactionnaire, une sortie révolutionnaire est à espérer.

 

4-Entre réaction et révolution, entre l’individualisme et la solidarité

Dans l’immédiat, l’épidémie et la crise imposent une tournure réactionnaire aux affaires. Selon les pays, les réponses varient. Mais une comparaison pourrait être le début de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale (exagérément dit) qui, dans l’immédiat, place les relations de pouvoir en retrait par rapport à ce qu’elles étaient ; les gouvernements n’ont plus à souffrir les contestations puisque celles-ci sont en quarantaine.

La logique même de la «distanciation sociale» (pour des raisons médicales mais aussi idéologiques) freine l’action collective et laisse les gouvernements et les Etats libres de faire et de défaire à leur guise.

Piñera en est un exemple concret : il profite de la situation d’urgence sanitaire pour déclarer « l’état de catastrophe » contre la rébellion populaire en cours. Mais il existe de nombreux autre cas extrêmes ; le Honduras décrète un nouveau coup d’État en « suspendant les libertés individuelles », Macron en France qui a déclaré « état de guerre » (il a répété 8 fois en 5 minutes que le pays était « en guerre » ; chose non accidentelle après un an de révolte des gilets jaunes et de mobilisation contre la réforme des retraites), etc.

En Argentine, dans un registre plus modéré, Alberto Fernández commence par « lever la marche du 24 mars et on verra quelles sont les mesures à venir ». On est en droit de se demander si la priorité du président en question n’est pas autre que la santé publique…

Pourtant, s’il est vrai que la pandémie a un effet désorganisateur sur l’action collective, il est également vrai que de plus en plus d’exemples se répandent montrant que les travailleurs trouvent des moyens de faire preuve de solidarité et de manifester cette dernière collectivement.

Ce sont les travailleurs qui arrêtent les usines et demandent une suspension des opérations pendant 15 jours pour pouvoir les désinfecter. Il en va de même des infirmières et des médecins qui se réunissent solidairement dans les hôpitaux pour voir comment faire face à la crise dramatique du système de santé et qui reçoivent l’hommage de la population via des applaudissements sur les balcons : « Le monde du travail a parlé d’une seule voix. C’est l’incrédulité et la rage de ceux qui demandent à être traités comme tous les autres travailleurs. La colère des travailleurs face à la décision du gouvernement de ne pas arrêter la production dans les usines qui s’est matérialisée jeudi à l’ouverture de ces dernières : grèves spontanées, rassemblements, arrêt temporaire de production. » (Raúl Zibechi, Italie: Coronavirus et l’infinie solidarité populaire)

Et il ajoute: «Ce ne sont pas des grèves pour les salaires mais pour la dignité, car les travailleurs de l’industrie veulent être traités comme les autres travailleurs. Ils demandent d’arrêter la production pour «assainir, sécuriser et réorganiser les lieux de travail», comme le demandent les syndicats des métallurgistes. » (Zibechi, idem)

Les « casserolades » (manifestation sonore depuis les fenêtres et balcons en frappant sur des casseroles) commencent à être une forme d’action collective dans diverses villes d’Italie, d’Espagne, de France, du Brésil : « ouvrons nos fenêtres, sortons sur nos balcons et faisons du bruit » dit une convocation à l’expression collective et solidaire » (Zibechi, idem)

La crise déclenche deux réactions fondamentales. D’une part, il est lu par tout un secteur des classes moyennes supérieures comme un appel à l’individualisme ; je reste à la maison en travaillant beaucoup à partir de l’ordinateur… Mais d’un autre côté, il vise à souder des relations de solidarité entre les classes populaires qui pourraient être historiques.

Il se produit ce qui suit : si dans un premier temps, le revers de l’action collective a des effets réactionnaires, dans un second temps (dans des délais impossibles à anticiper) il pourrait avoir un renversement révolutionnaire.

Comme dans les guerres, où la routine est rompue de cette manière, la majorité de la population est plongée dans des circonstances extrêmes, elle ne revient souvent pas au statu quo précédent.

La crise, les guerres et les révolutions, les épidémies et les dépressions économiques brisent ainsi la normalité de la vie quotidienne et cela peut avoir des conséquences révolutionnaires.

Par conséquent, les gouvernements sont attentifs à ne pas brusquer une population pour le moment docile. Une épidémie violente, entraînant plus de décès, pourrait faire voler l’ordre établie en éclat.

Un comportement idiot et négationniste est, par exemple, celui Bolsonaro. Trump et Boris Johnson suivaient eux aussi cette direction, mais il semble qu’ils se soient finalement rendu compte des dangers de ce genre de conduite. L’Italie ne semblait pas non plus préparée à la crise et les conséquences, que nous constatons tous, sont dramatiques : elle bat des records avec près de 400 morts par jour.

La situation se divise en deux : d’une part un réflexe individualiste réactionnaire et de l’autre solidaire révolutionnaire. Il n’est pas impossible que le vidage des rues et l’arrêt des contestations qui se déroulaient dans le monde (Chili, Catalogne, Hong Kong, France, Bolivie…) se transforme en de profondes rébellions populaires et/ou crises révolutionnaires.

5- Que faire ?

La grande question de l’une des plus grandes œuvres de Lénine est posée: que faire, que proposer en tant que la gauche révolutionnaire.

Concernant le programme, il doit s’inscrit dans l’expérience de la crise : exiger une suspension de 15 jours dans tous les lieux de travail pour procéder à la désinfection. Exiger un arrêt rémunéré de 15 jours pour désinfecter et assainir les lieux de travail et interdire les licenciements. Exiger la mise en vigueur de tous les travailleurs précaires ou contractuels. Augmenter immédiatement le salaire du personnel de santé et passez à un système universel. Reconversion industrielle immédiate pour passer à la production de tout le nécessaire pour faire face à l’épidémie (de l’équipement lourd aux respirateurs artificiels et gel d’alcool mais surtout des tests). Rejetons la militarisation et les états d’exception et appelons à la formation de comités d’hygiène et de santé pour les travailleurs, les étudiants et les voisins dans tous les lieux de travail, quartiers populaires et centres d’études. Imposer le non-paiement immédiat des dettes extérieures, l’expropriation sous contrôle ouvrier de toute entreprise en faillite, des impôts progressifs sur les gros capitaux, etc.

Bien entendu, dans chaque pays et dans chaque lieu de travail, une réflexion particulière de ce programme est nécessaire. Ce dernier doit pas être construit au fur et à mesure que les événements se déroulent et côte à côte avec les travailleurs : «  Les métallurgistes de l’usine britannique Cormano près de Milan ont déclaré à Radio Popolare que travailler dans ces conditions était très difficile.. « En février, nous avons demandé des gants, des masques et des antiseptiques et ils n’ont rien fait, alors nous avons déclenché une grève. » Ils ajoutent : « Il est très difficile de travailler comme ça. Nous nous regardons comme si nous étions des étrangers » (Zimbechi, idem [14]).

En termes d’orientation, il faut prendre l’épidémie très au sérieux mais, en même temps, pas de panique. La pandémie est très grave et infectera une proportion variable mais massive de la population mondiale. À l’heure actuelle, il affecte surtout la population plus âgée, mais il pourrait muter ; à voir.

Ne pas la prendre au sérieux serait d’une irresponsabilité totale. Être impressionné et effrayé reviendrait à laisser toute la place aux réactionnaires qui prônent l’individualisme. Il faut garder à l’esprit que les grands médias sont déterminés à instiller la peur et à cacher la solidarité qui se développe.

Dans chaque cas national spécifique, il faut aller chercher jour par jour, heure par heure, l’évolution de ce programme et en ajuster l’orientation.

Le militantisme de notre courant doit être (de façon responsable) prêt à participer aux activités de solidarité dans les hôpitaux au pied levé, à prendre part aux manifestations de mécontentement telles que les casserolades, à soutenir les travailleurs qui demandent la suspension des activités dans le but de désinfecter leurs lieux de travail, etc. Tout en se positionnant contre la militarisation et les contre les mesures réactionnaires.

Nos organisations doivent rester mobilisées, se rencontrer tout en respectant les normes minimales d’hygiène et de sécurité. Nous devons encourager la prise en charge de ceux qui prennent soin de nous et aussi prendre soin de nous-mêmes car la lutte à venir est longue.

N’ayez pas peur d’être créatifs : nous devons soutenir l’activité publique sans exposer le militantisme gratuitement ; l’orientation doit être ajustée en fonction de l’évolution de chaque cas, nous devons être présents sur les réseaux sociaux et y établir publiquement notre position (il s’agit pour beaucoup de gens de la première des sources d’information, pour des raisons plus qu’évidentes).

Il ne faut pas non plus se retrouver esclave des téléphones : profitons en pour lire et étudier sérieusement le marxisme.

Bref, restez organisés aujourd’hui pour endurer avec les travailleurs, les immigrés, les femmes et les jeunes, le coup de la crise et de l’épidémie. Préparons-nous à sortir ouvertement pour combattre une fois le moment de la lutte des classes venue. Un moment qui peut être révolutionnaire, extraordinaire, à l’image des événements que nous vivons [15].

  

[1] Nous reviendrons sur le problème de l’anarchie économique capitaliste et son absence de toute planification au niveau macroéconomique.

[2] Par «barrière immunologique», nous entendons le manque d’anticorps contre un virus pour lequel il n’y avait pas d’antécédents et qui dans ce cas se propage plus facilement aux personnes de plus de 50 ans ou qui sont porteuses de maladies antérieures (c’est en tout cas le comportement qu’il a eue jusqu’alors) : « La monoculture génétique croissante des animaux domestiques élimine tout pare-feu immunitaire disponible pour arrêter la transmission. Les grandes tailles et densités de population permettent des taux de transmission plus élevés. Ces conditions de surpopulation déprimant la réponse immunitaire » (Rob Wallace, idem), ce qui nous renvoie également à des problèmes d’urbanisme sous le capitalisme que nous ne pouvons pas toucher ici.

Ajoutons au passage que les virus sont difficiles à combattre car, contrairement aux bactéries, ce ne sont pas des organismes vivants mais des chaînes d’ADN qui pénètrent dans nos cellules provoquant des dégâts, surtout dans le cas de ceux dont un système immunitaire sont déjà dédié à autre chose – les personnes âgées ou celles de tout âge qui sont porteuses d’autres maladies (nous remercions un collègue biologiste de notre organisation pour ces informations).

[3] L’écrivain réactionnaire Vargas Llosa fait une forte réflexion sur les fléaux : « La peste a été à travers l’histoire l’un des pires cauchemars de l’humanité. Surtout au Moyen Âge. C’est ce qui a rendu nos anciens ancêtres désespérés et fous. Enfermés derrière les murs solides qu’ils avaient érigés pour leurs villes, défendus par des douves remplies d’eaux empoisonnées et de pont-levis, ils n’avaient pas tellement peur de ces ennemis tangibles contre lesquels ils pouvaient se défendre sur un pied d’égalité (…). Mais la peste n’était pas humaine, c’était l’œuvre de démons, une punition de Dieu qui est tombée sur la masse des citoyens et a frappé les pécheurs comme les innocents. On ne peut pas s’en défendre, il ne reste plus qu’a prier et se repentir pour les péchés commis.

[4] Les guerres mondiales du siècle dernier pourraient donner un bon exemple mais il est toujours risqué d’aller aussi loin.

[5] Covid-19 est un « rhume » qualitativement plus fort que d’habitude et difficile à guérir chez les personnes âgées.

[6] Une nouvelle ère géologique qui remplace l’Holocène dominant au cours des 10 000 dernières années et qui a à voir avec l’altération humaine capitaliste du climat.

[7] A noter que l’accident de Tchernobyl a provoqué le dysfonctionnement du système bureaucratique dont il a démontré, avec son irrationalité, qu’il s’agissait peut-être « de la première pierre tombée du mur de Berlin » (Gorbatchev).

[8] Günther Anders développe le concept aigu – quoique unilatéral – selon lequel l’humanité elle-même a été « déphasée » avec les objets qu’elle produit (l’obsolescence de l’homme).

[9] En Dialectique de la Nature, Engels nous en avait déjà averti : « Nous ne devons pas… nous flatter trop pour nos victoires humaines sur la nature. Il nous faut nous venger de chacune des défaites que nous en déduisons. Il est vrai que tout se traduisent principalement par les résultats escomptés et calculés, mais ils portent également d’autres événements imprévus, sur lesquels nous n’avons pas compté et qui, souvent, neutralisent les premiers (…) tout cela nous rappelle à chaque étape que le l’homme ne domine pas, et encore moins la nature, de la manière qu’un conquérant domine un peuple étranger, c’est-à-dire comme quelqu’un qui est étranger à la nature, mais nous en faisons partie en tant que notre chair, notre sang et notre cerveau, que nous sommes au milieu d’elle et que toute notre domination sur la nature et l’avantage que nous avons chez les autres Les créatures consistent en la possibilité de connaître leurs lois et de savoir les appliquer correctement » (Engels, Dialectic of Nature, cité par John Bellamy Foster, The Return of Engels)

[10] Placer la recherche et le développement de la santé dans les mains du privé a eu tendance à remettre en cause le critère de l’objectivité scientifique au profit du gain économique dans un secteur essentiel à la vie humaine.

[11] L’épidémie actuelle est un véritable fléau qui pourrait bien faire honneur aux horreurs du Moyen Âge. Un rapport peut-être un peu exagéré de l’Imperial College de Londres publié hier par El País indique que «(…) 9,3% des octogénaires infectés mourraient, contre 5,1% des septuagénaires, 2,2% des personnes de 60 ans et 0,6% des cinquantenaires. Les cas symptomatiques nécessitant une hospitalisation vont de 10% des personnes âgées de 50 à 59 ans et de 27% des personnes de plus de 80 ans. Parmi ces hospitalisés, 70% des octogénaires, 43% des septuagénaires, 27% des sexagénaires et 12% des 50 ans devraient suivre une thérapie intensive. Ce sont des pourcentages qui testeront la capacité des systèmes de santé. ” (La Nación, 18/03/29)

[12] Voir à cet égard la réflexion de Michel Husson De l’économie du socialisme à la planification écologique.

[13] Marcelo Yunes, Du « cygne noir » à une éventuelle récession mondiale)

[14] La discrimination de classe de la quarantaine italienne est un cas classique: « L’Italie ferme … les usines, pas […] les usines et les grandes chaînes de production restent complètement ouvertes et au régime normal, sans réductions de production prévues, sans directives convaincantes spécifique aux entreprises pour protéger la santé des travailleurs qui travaillent quotidiennement dans des usines de milliers de salariés ». (Marta Autore, Salvatore Corizzo, idem)

[15] « La première chose est la solidarité de classe […], car dans cet être solidaire il y a plusieurs générations qui dans la vie quotidienne – peut-être – ne se mélange pas, jeunes et vieux, par exemple. Mais il y a aussi des migrants, des femmes, des Noirs, des personnes de sexualité diverse, des étrangers et l’énorme diversité du monde du travail. C’est le seul espoir que nous ayons en ce moment de folie pour l’humanité. » (Zibechi, idem)

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