"Ca pue l’extrême droite, ça pue l’exploitation, ça pue la charogne" -vidéo

Ils viennent de diriger la publication de leur État du monde 2021 : le Moyen-Orient et le monde aux éditions La Découverte. Le journaliste et historien Dominique Vidal et le professeur spécialiste des relations internationales Bertrand Badie sont les invités de #LaMidinale.

" Le mot de chaos, c'est le cri de détresse des Occidentaux qui voient leurs schémas s'effondrer " © Regards

 

 Sur le Covid-19 
Bertrand Badie
« Le grand étonnement qu’on peut avoir face à la crise du coronavirus, c’est qu’elle frappe fort d’abord les puissances classiques de ce monde (…). On a tenté d’expliquer la chose de différentes façons, par la centralité du positionnement dans la mondialisation, par la structure démographique de ces pays, par l’urbanisation… mais je retiens surtout de cette crise coronavirale qu’elle a sensiblement modifié l’échelle des vulnérabilités : plus que jamais la puissance apparaît comme impuissante. »
« La crise du Covid-19 a révélé à l’ensemble de l’humanité que les menaces les plus importantes, les plus graves et les plus létales, n’étaient plus de nature géopolitique ou géostratégique mais de nature globale. »
« Cela fait de très longues années que l’insécurité alimentaire qui est typique d’une menace tue à peu près 9 millions d’humains chaque année… »
« Nous ne savons pas passer d’une culture de la sécurité nationale à une culture de la sécurité globale alors que c’est ce qu’il faudrait faire. »
« Face au péril global qu’est le Covid-19, la réaction aurait du être celui d’un effort de gouvernance globale. Mais tous les pays du monde, y compris le notre, ont nationalisé la menace globale, ce qui est absurde. »
« Il y a donc eu tout un tas de guerres classiques autour de cette menace globale : la guerre des masques, la guerre des tests, la guerre des vaccins, la guerre des statistiques… »
« Il faut apprendre à voir la menace indépendamment de l’ennemi : il peut y avoir une menace sans ennemi, tout comme il peut y avoir une menace sans stratège. Cela peut simplement être un système. Et pour lutter contre cela, une seule solution : promouvoir une gouvernance globale. »
« Ce n’était jamais arrivé depuis Adam et Eve : tous les êtres humains ressentent intimement la même peur. »
« L’entêtement stratégique nationaliste et clausewitzien est tel que nous n’arrivons pas à voir le débouché global. »
« Aujourd’hui, le social court plus vite que le politique : les interactions sociales font l’agenda international beaucoup plus que les choix intergouvernementaux qui sont tétanisés. »

Dominique Vidal
« La Covid a malheureusement rattrapé les pays du Moyen-Orient dans la dernière période alors qu’il était peu touché jusque là mais avec des différences énormes : l’Iran a été terriblement frappé, Israël et les territoires palestiniens qui ne l’étaient pas, le sont maintenant fortement et même la Turquie qui semblait à l’écart est en proie au virus. »
« Je ne suis pas sûr de la validité des statistiques, notamment dans les pays du Golfe : pour leurs immigrés esclaves, je pense qu’on ne regarde pas de près comment ils sont touchés par la Covid. »
« Il ne faut pas se tromper d’accusé et pointer du doigt l’Organisation mondiale de la Santé et l’Organisation des Nations Unies alors que ce qui paralysent ces institutions, ce sont les grandes puissances et leur droit de véto. »
« En Asie, plusieurs grands pays comme la Corée du Sud, ont mené une politique sanitaire qui leur a permis de refouler et de vaincre la Covid : en testant massivement, en confinant les malades et en protégeant avec des masques tous ceux qui étaient sains. »

 Sur le Moyen-Orient comme espace de conflits 
Dominique Vidal
« Dans notre “état du monde 2021”, nous ne traitons pas le Moyen-Orient comme une région mais dans ses rapports avec le monde. »
« Il y a une opération de vases communicants : le retrait américain après la faillite des guerres d’Afghanistan et d’Irak que Donald Trump poursuit après Barack Obama, a eu pour conséquences, dans la mesure où la nature comme le Moyen-Orient ont horreur du vide, le fait que d’autres acteurs s’y sont affirmés, à commencer par les grandes puissances régionales, comme Israël, la Turquie, l’Iran ou l’Arabie Saoudite, soucieuses de conquérir ou consolider une hégémonie relative dans la région »
« Pour les dirigeants des pays du Moyen-Orient, il y a aussi le souci de contenir la contestation populaire qui est devenue, avec les Révolutions arabes, l’un des acteurs essentiels dans la région. »
« La remise en cause du système confessionnel libanais est devenue une remise en cause de masse : il est très dommage qu’Emmanuel Macron ait préféré de continuer à dialoguer avec les anciennes élites corrompues plutôt que d’essayer de comprendre ce que veulent les forces nouvelles. »

Bertrand Badie 
« Le Moyen-Orient est la seule partie non-occidentale du monde qui touche directement l’Occident. »
« Le Moyen-Orient est un noeud culturel et historique avec la concurrence des religions abrahamique et la richesse qui lui est propre. »
« Depuis la longue agonie de l’Empire ottoman, le Moyen-Orient s’est toujours placé au centre non seulement des relations internationales mais des politiques étrangères émises par les puissances européennes. »
« Le Moyen-Orient, jusqu’à la guerre de 1973 du Kippour (ou du Ramadan), était caractérisé essentiellement par l’effet des guerres inter-étatiques : 1956, 1967 et 1973. Depuis, ce sont des guerres intra-étatiques. Ce n’est plus une concurrence entre Etats qui motivent les guerres, ni des symptômes de compétition de puissances, mais des symptômes de faiblesse et de décomposition des sociétés orientales. »
« Aujourd’hui, les Etats-Unis n’ont qu’une idée : s’en aller de tous les conflits moyen-orientaux parce qu’ils savent bien que leur leadership militaire ne fonctionne plus et que, s’ils s’entêtent, ils peuvent le payer très cher. »
« L’ordre conflictuel est lié à l’évolution des sociétés. »
« Il y a une internationalisation des conflits à l’envers : les puissances doivent de plus en plus accepter la contrainte d’un jeu conflictuel quand autrefois, ils les manipulaient à leur guise et en faisait l’instrument de leur hégémonie. »
« Le mot de chaos, c’est le cri de détresse des Occidentaux qui voient leurs schémas s’effondrer. »
« Il y a un séparatisme entre la vision que l’on a des relations internationales qui débouchent sur les politiques étrangères ou militaires que l’on produit, et la réalité sociale et humaine dont tout le monde se moque, y compris les gouvernements locaux. »

Dominique Vidal 
« Le retrait américain du Moyen-Orient n’est pas seulement militaire, c’est aussi une modification du rapport des Etats-Unis avec leurs alliés les plus proches. »
« Entre les Etats-Unis et Israël, il y a comme une dialectique du maître et de l’esclave à la Hegel. Le maître est le maître mais il a tellement besoin de l’esclave qu’au bout d’un moment, c’est ce dernier qui devient le maître. Aujourd’hui, c’est Israël qui donne le la dans sa relation avec les Etats-Unis : la reconnaissance de Jérusalem comme capitale, l’acceptation de l’annexion du Golan et l’annexion possible de la moitié de la Cisjordanie. »
« On a l’impression que Jean-Yves Le Drian n’est pas vraiment ministre des Affaires étrangères mais qu’il est resté le VRP des ventes d’armes françaises (n’oublions pas qu’il a réussi à en tripler le montant ces dernières années !). »

 Sur les relations entre les musulmans français et le Moyen-Orient 
Bertrand Badie
« Il y a une concurrence ouverte pour le leadership, non plus tant du monde arabe, car la question ne se pose plus tellement, mais du monde musulman. Avec deux prétendants que sont les puissances régionales comme l’Iran et la Turquie (ni l’une ni l’autre n’étant arabe). »
« Erdogan occupe un place des plus enviables dans cette course au leadership musulman dans la mesure où l’Iran n’arrive pas à aligner une personnalité de la même stature. »
« Depuis un certain temps, on appelle Erdogan le nouveau sultan mais aujourd’hui, il ne prétend plus tant au sultanat qu’au califat. »
« Erdogan se présente de plus en plus comme le défenseur des 1,3 milliards de musulmans… Et c’est assez prometteur pour lui : cela lui permettra de consolider un électorat, chez lui, qui commençait à lui filer entre les doigts, et il pourra gagner des sympathies hors de la Turquie. »
« Cette stratégie d’Erdogan surfe sur une aubaine : il faut comprendre que ceux qui ne sont pas comme nous, ont aussi une sensibilité qui peut les amener à être choqués. Quand on voit une caricature du Prophète où il montre son postérieur et ses testicules et qu’on écrit derrière qu’une nouvelle étoile est née, cela choque des croyants qui ne sont pas des fanatiques ou des assassins potentiels et qui entendent, dans le discours très démagogique, très populiste, très provocateur et injurieux d’Erdogan, l’écho de leur émotion. Cela alimente sa stratégie. On ne comprend pas suffisamment cela parce qu’on pense être dans une culture supérieure aux autres… C’est la vieille idée de Jules Ferry et des races supérieures : nous aurions inventé la laïcité qui est au-dessus de toute autre culture. »
« Même s’ils se trompent, ils peuvent sincèrement se tromper… Et dans l’interstice social ainsi créé, s’inventent des intersocialités qui courent plus vite que le politique ! »
« Il faut apprendre à faire de la diplomatie moderne qui intègre ce paramètre : il n’y a pas que le diplomate et le soldat qui font les relations internationales mais aussi, dans un monde de communication où une caricature publiée à Paris est le soir même vue et connue de tous dans le monde, des intersocialités. »

Dominique Vidal
« Le problème, ce n’est pas tant les caricatures que l’on peut considérer de mauvais goût à titre personnel, mais le fait que le Président de la République se sente obligé, dans une cérémonie officielle d’hommage à Samuel Paty de reprendre le mot de caricature : cela va coûter très cher à l’image de la France. »
« La France est mal placée pour dénoncer les manipulations d’Erdogan : quand Gérald Darmanin, au lieu d’expliquer pourquoi les services secrets français n’ont pas agi contre ce Tchétchène qui avait exposé tout ce qu’il voulait faire sur les réseaux sociaux, quand Jean-Michel Blanquer, au lieu de nous expliquer pourquoi il a laissé les enseignants complètement seuls dans la défense de la liberté d’expression et en même temps dans la lutte contre le racisme et toute forme d’islamophobie, nous font des grands discours sur l’islam, l’islamisme, le terrorisme, cela me fait penser à ce qu’a dit Eric Dupont-Moretti : “l’exploitation à des fins politiciennes d’un drame comme celui-là me dégoûte”… »
« L’extrême droite exploite comme une charognarde le cadavre de Samuel Paty pour avancer sa stratégie de prise de pouvoir. »
« Aujourd’hui en France, ça pue. Ca pue l’extrême droite, ça pue l’exploitation, ça pue la charogne, ça pue des gens dont on sait ce que leurs aïeux ont fait. Et dans ma famille, on sait très bien ce qu’ils ont fait. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.