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Billet de blog 30 déc. 2020

Trois soldats morts au Mali. Que fait la France en Afrique ?

Contre le discours officiel de « lutte contre le terrorisme », les morts des soldats et les brutalités que subit la population civile aux mains de l’armée française – ignorées la plupart du temps par les médias nationaux – se pose une question toujours embrassante pour l’Etat Français : que fait vraiment la France en Afrique ?

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Pepe Balanyà - RP

Crédit photo : Europa Press

Ce lundi matin trois soldats français sont morts au sud du Mali dans le cadre de l’opération militaire extérieure la plus importante que mène la France actuellement : l’opération Barkhane. Tel qu’on pouvait le lire dans le communiqué de presse de la ministre des armées, les soldats sont morts quand « leur véhicule a explosé au contact d’un engin explosif improvisé ». Emmanuel Macron, a ainsi rendu ses hommages en exprimant « son entière confiance aux militaires français déployés au Sahel » et en rappelant « la détermination de la France à poursuivre la lutte contre le terrorisme ». Dans la même ligne, la ministre des armées Florence Parly a déclaré : « Ils sont morts dans l’accomplissement de leur devoir, alors qu’ils étaient engagés dans une zone où des groupes terroristes attaquent les populations civiles et menacent la stabilité régionale, tout comme notre propre sécurité ».

Contre le discours officiel de « lutte contre le terrorisme », les morts des soldats et les brutalités que subit la population civile aux mains de l’armée française – ignorées la plupart de fois par les medias nationaux – se pose une question toujours embrassante pour l’Etat Français : que fait vraiment la France en Afrique ?

La question est d’autant plus pertinente qu’il existe une très grande opacité concernant l’intervention de la France au Mali et un contrôle très serré de l’information de la part de l’État français. C’est ce que des chercheurs de la revue Afrique Contemporaine ont pu expérimenter quand leur dossier spécial sur la guerre au Mali a été censuré. Comme l’explique Bruno Charbonneau, qui a dirigé le dossier :« Le cas malien est devenu un tabou en France et garantit beaucoup de pressions de la part du pouvoir politique et militaire ».

Cependant cette opacité et cette pression politique ne sont pas étonnantes. L’opération militaire Barkhane est un élément clé de l’impérialisme français en Afrique et en particulier au Sahel, lui permettant de garder une influence dans la région, et d’assurer, entre autres, le maintien de gisements d’uranium utiles à son industrie nucléaire. Qui pourrait justifier une intervention militaire, avec l’énorme coût en vies humaines et en ressources économiques, si le but affiché de l’Etat serait de garantir les intérêts privés des groupes millionnaires comme Orano (ancien Areva) Total ou Bolloré ?

Opération Barkhane : garantir les intérêts capitalistes de la France en Afrique

Comme le souligne Le Monde : « Le moment est d’autant plus délicat qu’approche le premier anniversaire du sommet de Pau, le 13 janvier. Un rendez-vous lors duquel doit être tiré le bilan du renforcement de « Barkhane », afin d’amorcer un début de retrait des troupes, même si aucun calendrier officiel n’a été arrêté ».Alors, quel bilan et pour quelles raisons ?

La région a été particulièrement déstabilisée par les opérations catastrophiques en Libye en 2011. La décomposition de la Lybie de Kadhafi, suite à l’intervention armée occidentale sous prétexte « humanitaire », a notamment permis à des groupes armés de récupérer du matériel militaire assurant leur progression dans la région, à l’image de Boko Haram. D’où la nécessité pour la France de réaffirmer d’une part son contrôle dans la région face aux velléités des groupes islamistes, mais aussi, de maintenir l’assujettissement des gouvernements et armées du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad).

Dans ce cadre l’opération Barkhane a pris la suite de l’opération Serval lancée en janvier 2013 par François Hollande. A l’époque, face à la poussée d’une rébellion des populations touarègues au Nord du Mali, le gouvernement français en a profité, sous prétexte de « lutte contre le terrorisme », pour déclencher un plan d’intervention militaire qui en fin de compte visait à installer des bases militaires françaises permanentes dans cette région stratégique. Cependant les groupes djihadistes ont profité de l’affaiblissement des groupes militaires touaregs, des conflits réguliers et de la misère régnante dans la région pour proliférer. Certains groupes islamistes armés sont plus forts qu’au début de conflit (qui n’était nullement lié à une question religieuse). Pire, beaucoup de ces groupes ont su « coopérer » avec la France avant de se retourner ou que la France décide de les mettre sur la liste de groupes à combattre.

Aujourd’hui Barkhane est l’intervention militaire extérieure française la plus importante, déployant 5100 militaires dans la région (dont 600 ont été déployés ce janvier 2020), concentrés autour des bases de Gao au Mali, Niamey au Niger ainsi que N’Djamena au Tchad. Loin du discours officiel, le déploiement de ces énormes ressources militaires et économiques ne se fait pas dans le but de lutter contre le terrorisme ou de promouvoir la démocratie dans la région. L’impérialisme français intervient dans ses ex-colonies pour préserver et garantir les intérêts économiques et géopolitiques des capitalistes français.

En effet, la stabilité du Sahel et du Mali est un facteur déterminant pour l’accès aux importantes richesses souterraines de la région, comme l’or, l’uranium, le pétrole, le gaz ou les diamants. En ce sens le déploiement de l’armée française a par exemple permis d’installer durablement des troupes au Burkina Faso et au Niger (premier producteur d’uranium pour la France), et ainsi assurer l’exploitation de cette matière première stratégique à l’industrie nucléaire française. Le fait que le Mali n’ait pas de réserves d’or significatives alors que le pays produit plus de 60 tonnes par an et que la France possède la 4ème réserve d’or mondiale alors qu’il n’y a pas de mines sur son sol illustre largement le pillage impérialiste que subit le la région en connivence avec les élites locales.

De même, au-delà des industriels intéressés par le pillage des ressources gazières et pétrolières comme Total, d’autres groupes français participent à l’accaparement du marché intérieur de ces pays. Comme on l’expliquait dans un autre article « La France dispose également de nombreuses entreprises au Mali, telles que BNP Paribas, présente depuis une dizaine d’années dans le pays au travers de la filiale BICIM. Orange est par ailleurs le premier opérateur sur le marché malien, avec 60% de la part du marché de la téléphonie »

Ce que le gouvernement défend au nom de la « lutte contre le terrorisme » ressemble bien à une entreprise coloniale : «  Avec Barkhane, avec la dette – qui siphonne les budgets des pays africains et sert de levier pour leur imposer des politiques promues par les impérialistes – et les millions des aides au « développement », Macron entend donc jouer un rôle dans la reconstruction d’un Sahel allié de la France, en consolidant ses régimes et l’implantation française dans la zone, et se doter ainsi d’une carte de poids dans les concurrences entre grandes puissances européennes et au-delà. »

La France, pas prête de se retirer du Sahel

Alors que le projet de « fraternité d’armes » (déléguer les taches militaires à l’armée malienne) dont étaient chargés les soldats morts ce lundi laisserait penser que la France vise à se retirer à terme du territoire, la dynamique risque d’être une autre.

La profondeur de la crise économique, au contraire, pousse les puissances impérialistes à aggraver la concurrence pour avoir la main sur les ressources stratégiques et sur les parts d’un marché international de plus en plus restreint. C’est dans ce cadre que l’on peut comprendre l’aggravation des tensions internationales entre la Chine et les Etats-Unis, mais aussi entre la France et la Turquie. Que ce soit dans la méditerranée orientale pour s’accaparer les ressources gazières que convoite Total ou que ce soit au Sahel, la France cherche à tout prix à garantir ses positions sur l’échiquier mondial.

De même, le putsch récent au Mali a montré que l’instabilité de la région est profonde. La France cherche ainsi à empêcher que cette instabilité puisse laisser un espace à des concurrents comme la Russie ou la Chine. Tout porte à croire que l’Etat français va continuer de chercher à peser dans le Sahel

Tournant autoritaire et raciste en France et offensive impérialiste : deux faces d’une même pièce

Le tournant autoritaire et raciste entamé au plan national par le gouvernement est déjà mis au service de cette offensive sur le plan internationale. Que cela soit dans le cas de l’intervention au Sahel ou en Méditerranée orientale, la stratégie du gouvernement pour obtenir l’adhésion à sa politique impérialiste est d’exacerber le sentiment nationaliste, l’islamophobie au sein des masses et instaurer un climat de « guerre de civilisations », dont la lutte contre le terrorisme serait le point maximal.

Contre le pillage impérialiste du Sahel, les ingérences et la déstabilisation des États de la région, qui seront des terrains de jeu à la concurrence redoublée entre les puissances capitalistes en ces temps de crise et de guerre économique plus aiguë, nous devons revendiquer le retrait total de toutes les troupes françaises au Mali et sur tout le continent africain !

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