Belgique : les illusions perdues des 18-30 ans

Si la « jeunesse est à l’image de la société dans laquelle elle vit », comme l’avance Patricia Vendramin, sociologue à l’Université catholique de Louvain, alors la société belge est particulièrement pessimiste. Tel est le constat qui ressort de l’enquête menée par Solidaris-Mutualité, la RTBF et « Le Soir » et publiée la semaine dernière.

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© OLIVIER PAPEGNIES

Plus d’un millier de jeunes de 18-30 ans et résidant en Belgique francophone ont été sollicités sur internet du 2 au 18 septembre dernier afin qu’ils livrent leur vision de la société et leurs espoirs vis-à-vis d’elle. La sévérité de la première n’a d’égale que la faiblesse des seconds.

 

> Méfiance envers les institutions

Ce pessimisme s’explique avant tout par la méfiance envers les institutions. Seuls 5% des jeunes estiment que le vote – obligatoire dans le pays – peut changer les choses. Ils sont presque autant (7%) à considérer que les gouvernants œuvrent à améliorer la qualité de vie de la population. A la vue de ces chiffres, on s’étonne peu d’apprendre que 63% se disent non optimistes quant à l’avenir de la société.

Si le pouvoir politique en prend pour son grade, d’autres institutions suscitent la désillusion. Un jeune sur deux (52%) estime que l’école prépare mal au monde du travail. Les diplômes ne répondent pas vraiment à une demande du marché du travail selon 26% des songes – 33% sont convaincus du contraire.

Autre institution à subir le désamour des jeunes, celui de la finance : 64% des sondés sont inquiétés par le système économique et financier. L’idée que les inégalités sociales augmentent en Belgique est partagée par 56% des jeunes, un pourcentage qui grimpe à 65% pour ceux des quartiers populaires. Cela fait dire à neuf jeunes sur dix (89%) que l’ascenseur social est bloqué.

 

> « Une génération indécise »

Les résultats de l’enquête mènent à la conclusion que « la génération des 18-30 ans est indécise » du fait qu’ils sont soumis à une « injonction paradoxale ». Comme l’explique Jean Cornil, expert Solidaris et ancien élu socialiste : « D’une part, les jeunes ne cessent de recevoir de messages du type “tu es libre de choisir ta vie, sois autonome, sois acteur”. D’autre part, les conditions pour accéder à ces aspirations sont très inégalement réparties. »

Pour répondre à cette « injonction paradoxale », les jeunes ne s’y prennent pas de la même manière. Trois profils se distinguent : les « dépossédés » (37%), les « indécis »(46%) et les « acteurs » (17%). Dans bien des cas, ces types sont tributaires des contextes socioéconomiques.

Les « dépossédés » se perçoivent comme des victimes et sont animés par des sentiments de peur, de désespoir et de repli sur soi. Ce profil se caractérise par un rejet des immigrés, une condamnation des « assistés » et une réticence à considérer la diversité comme source d’enrichissement.

Les « indécis », qui représentent près de la moitié (46%) du panel, expriment, à l’inverse des deux autres profils, des opinions tempérées et fluctuantes. « Ils disent ne pas vraiment subir ce qu’il leur arrive mais ne se sentent pas pour autant des acteurs de leur vie. Ils ne vivent pas mal cette indécision car ils évaluent leur vie comme satisfaisante », note « Le Soir ».

Enfin, les « acteurs », de par l’affirmation permanente de leur ouverture aux autres, sont à l’exact opposé des « dépossédés ». Ils refusent l’étiquette de « génération dépossédée » et font preuve d’un souci des autres notamment en plaidant pour un service civique obligatoire.

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Infographie publiée dans « Le Soir » 29/01/2015.

> Travail : l’épanouissement avant l’argent

Si les jeunes se montrent pessimistes envers la société et indécise vis-à-vis d’elle, le travail semble au contraire les réconcilier. Ils sont 63% à estimer que « sans travail, on n’existe pas » et 57% à préférer un boulot épanouissant à un boulot rémunérateur.

Malgré cet enthousiasme pour la chose professionnelle, 51% des sondés se sentent perdus face au marché du travail. Une tendance qui change selon le contexte socio-économique de l’individu, puisque ce chiffre va de 41% dans les catégories supérieures à 45% dans les moyennes et 70% dans les classes populaires.

Autre crainte, exprimée par 39¨% des jeunes : celle de connaître de longues périodes de chômage. En Belgique, comme le rappelle Solidaris, il se passe en moyenne 17 mois entre la fin des études et le premier emploi.

 

> Ma famille d’abord

Loin de la société morose dépeinte par les jeunes, la famille apparaît au contraire comme un refuge. « Les jeunes sont attachés à la famille », note Jean-François Guillaume, sociologue de la jeunesse et de la famille. « Mais aussi au sens littéral du terme : ils ne parviennent pas à s’en détacher », poursuit-il. Pour cause, malgré les désirs d’autonomie, seul un jeune sur dix déclare refuser l’aide financière des parents. Et ils sont 40% à admettre qu’ils ne s’en sortiraient pas sans cette aide.

La famille semble donc représenter un « cocon » dans un monde extérieur perçu comme chaotique, note Olivier Servais, sociologue à l’Université catholique de Louvain. Ce qui explique qu’un jeune sur deux (50%) considère que « construire une famille » est un prérequis pour réussir sa vie.

Les jeunes de 18-30 ans sont moins attachés à l’amitié que lors de l’adolescence. Seuls 4 jeunes sur 10 estiment avoir de vrais amis sur lesquels vraiment compter. Un constat qui étonne peu le sociologue Jean-François Guillaume : « A l’école un ami sur lequel on peut compter, c’est un copain qui vous file ses notes de cours. Une fois adulte, cela devient quelqu’un qui peut vous prêter de l’argent, ou vous tirer d’un mauvais pas… » Il note également que l’entrée dans la vie active, par le manque de temps qu’il implique, bouscule les priorités en faisant passer le couple et la vie familiale avant toute chose.


 

Article publié sur mon blog, leflambo.fr

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