Affaire Morelle, affaire Cahuzac : un parallèle pertinent

Entre l’affaire Aquilino Morelle et l’affaire Jérôme Cahuzac, il n’y a qu’un pas, ciré et sur mesure. A y regarder de près, l’une et l’autre partagent de nombreux points communs et affichent les mêmes causes et conséquences. Il est toujours question d’argent roi, de goûts de luxe, de mensonge et de morale bafouée, dans un contexte où les Français, censés être représentés par un gouvernement « exemplaire », sont plus que jamais appelés à faire des« efforts ».

Morelle-Cahuzac

Le but ne sera pas tant de retracer le fil de ces deux affaires, mais plutôt d’établir un parallèle entre ces deux scandales qui, au final, auront conduit à la démission des intéressés – et sans doute à un sérieux discrédit de la classe politique.

 

> Argent roi et goûts de luxe


L’image est forte et symbolique : Aquilino Morelle, dans son bureau mitoyen à celui du président, faisait régulièrement venir un cireur pour lustrer sa collection forte d’une trentaine de paires. Voilà qui n’est pas sans rappeler ces scènes de domesticité d’un autre temps, où le « décrotteur », placé dans une position humiliante puisque à même le sol, faisait briller le soulier de son maître. De même, difficile ne pas se représenter ces scènes de films où des enfants, à la sortie des gares ou dans des lieux touristiques, agissaient pareillement avec les cols blancs. Or donc, le palais de l’Élysée logeait un« petit marquis », de surcroît amateur de bons crus, car il ne se privait pas d’aller se servir dans la cave pour assouvir ses coutumes mondaines et dandyesques.

Aquilino Morelle n’est pas le seul à avoir son péché mignon : à ses chaussures sur mesure correspondent les montres de Jérôme Cahuzac. Cinq mois après avoir été nommé ministre du Bugdet et un mois avant que la fameuse affaire le mette en cause, huit montres de luxe sont dérobées lors du cambriolage de son appartement parisien de 300 m². Un bien bel objet que la montre, spécialité du pays où il était accoutumé à planquer son argent. De quoi lui attribuer des goûts de luxe, d’autant que, même si la pratique n’est pas illégale, il ne manquait pas de se payer des costumes de luxe, des piscines et des hammams avec ses indemnités de député (voir ici).

 

> « Une faute impardonnable » : le mépris des institutions


Si, pour mépriser les citoyens et accessoirement les institutions, les deux hommes s’y sont pris par des comportements immoraux et peu recommandables, ils ont également usé de moyens illégaux et punissables aux yeux de la loi.

Inutile de le rappeler : en fraudant le fisc, Jérôme Cahuzac a pénalement commis une infraction. Elle est d’autant plus grave que l’intéressé contribuait en privé à un fléau contre lequel il luttait en public. Un fléau qui, doit-on le rappeler, représente un manque à gagner de 60 milliards d’euros, presque autant que ce Manuel Valls veut économiser en trois ans.

Quant à Aquilino Morelle, l’un de ses collègues de la « gauche caviar », il est accusé de conflit d’intérêt : tout en étant inspecteur à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), il revêtait l'habit de consultant pour le groupe pharmaceutique danois Lündbeck. Difficile, dans cette situation où l’on est juge et partie, de préserver son impartialité…

 

> Monde de la santé et traversée du désert


Ce que l’on remarque, c’est que les deux hommes politiques ont en commun d’avoir fréquenté le monde de la santéJérôme Cahuzac a tenu plusieurs postes relatifs à ces questions, notamment de 1988 à 1991 où il est conseiller technique de Claude Evin au ministère des Affaires sociales. En 1993, celui qui est chirurgien de formation créé sa société, Cahuzac Conseil, spécialisée dans les implants capillaires. Cette activité s’avère juteuse et c’est l’argent qu’il en tire qui servira à alimenter son compte UBS en Suisse. Ce même compte qui, en 2013, a été responsable de sa chute.

Aquilino Morelle, de son côté, se rapproche du monde pharmaceutique alors qu’il semble entamer une traversée du désert. Après plusieurs échecs électoraux au début des années 2000, il s’occupe de l’industrie pharmaceutique dès son entrée à Euro RSCG en 2003. En 2005, il effectue quelques missions pour le laboratoire américain Lilly, où il est grassement rémunéré. Puis en 2007, voilà qu’il réintègre l’IGAS – où il était entré en 1992 –, mais il tient à poursuivre sa collaboration avec les géants du médicament. Des liaisons dangereuses qui, comme on le sait, lui ont été récemment fatales.

 

> Deux proches de Hollande


Aquilino Morelle et Jérôme Cahuzac ont cette particularité d’être des proches de Hollande, bien qu’aucun ne soit un ami de longue date, ni un ancien camarade de l’ENA du président. Seulement voilà, le premier a été son conseiller politique à l’Élysée, alors que le second a été son ministre du Budget. Si une affaire avait par exemple touché un petit député PS méconnu, l’opinion publique ne se serait pas tant ému. Mais là… C’est à se demander si le président n’accorde pas trop aveuglément sa confiance. Après tout, on n’est jamais trahi que par les siens, et ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui dira le contraire.

 

> Deux affaires, deux démissions


Un point commun à ces scandales politiques est qu’ils ont chacun conduit à la démission des mis en cause. Différence notable tout de même : Jérôme Cahuzac a tenu quatre mois avant démissionner – et a pu continuer de mentir tout ce temps –, tandis qu’Aquilino Morelle n’a pas attendu 24 heures. Une réduction de délai qui a sans doute tempéré l’humeur de François Hollande : lui qui l’année dernière évoquait, grave et sévère, « une faute impardonnable », considère la démission de son conseiller comme « la seule décision qui convenait ».

La rapidité vertigineuse de ce dénouement contraste avec les difficultés qu’a dû affronter Mediapart au moment de l’affaire Cahuzac. Une situation que raconte le journaliste Fabrice Arfi dans son livre L’affaire Cahuzac. En bloc et en détail :

Tant nous étions certains de notre fait, de la rigueur et de l’exhaustivité de nos informations, nous pensions donc, naïvement, que l’affaire Cahuzac serait rapidement réglée. [Nous pensions que] le ministre allait se démettre ou être démis. […] Nous nous trompions. Rien de tout cela ne s’est produit. […] Le mensonge entêté de Jérôme Cahuzac fut accompagné, cautionné et entretenu par la majorité de la classe politique et par la majorité du monde médiatique. […] Face à ce double réseau de complicité, nous n’avons eu d’autre choix que de nous battre. De résister calmement et fermement, avec la certitude qu’un jour ou l’autre la vérité de nos informations serait reconnue. 

(L’affaire Cahuzac. En bloc et en détail, Fabrice Arfi (avec la rédaction de Mediapart), Points, 2014, p. 86-87)


> La morale bafouée, ou le syndrome du « tous pourris »


L’une des premières a avoir réagi à la démission d’Aquilino Morelle est la patronne des Verts, Emmanuelle Cosse, qui « se demande si on a appris de l’affaire Cahuzac ». Même son de cloche chez son collègue François de Rugy, qui y voit une manifestation du « mal français ». Il n’y a pas de doute : ces affaires compromettent la volonté de François Hollande de former une « République irréprochable ».

Plus que le gouvernement, c’est la gauche au pouvoir qui a de nouveau fauté. Aquilino Morelle, dans une tribune intitulée « Un homme de gauche peut-il être riche ? » (!) et publiée en 2010 dans Libération, fustigeait « le rapport incestueux entre le pouvoir et l’argent ». Comble de l’ironie, il s’indignait que la droite soit dans « le déni de ce qu’est un conflit d’intérêt ». Pareille hypocrisie se retrouve dans les mensonges de Jérôme Cahuzac, qui répétait, « les yeux dans les yeux » « Je n’ai jamais eu de compte à l’étranger. »

Les Français réclament la transparence, condition sine qua none à un certain degré de confiance. Or, en découvrant les secrets de polichinelle de nos élus, leurs comptes cachés et leurs pratiques obscures, comment peuvent-ils ne pas s’indigner ? S’ils consentent à des « efforts », il faut nécessairement qu’ils soient partagés par nos élus. Et si tel n’est pas le cas, ils crient au « tous pourris ! », agacés d’être pris pour les dindons de la farce.

 

> Mediapart au service de la Vérité


Enfin, les affaires Morelle et Cahuzac ont toutes les deux été révélées par Mediapart qui, de nouveau, a su faire de son indépendance une arme au service de la Vérité. Pour la deuxième fois depuis son élection, François Hollande a vu deux des « siens » tomber sous le poids du scandale. L’une des résultantes du scandale Cahuzac : une volonté affichée de « moraliser la vie publique ». Un combat qui, visiblement, ne constitue plus une priorité, malgré l'afflux de fraudeurs repentis…

En somme, tout le travail d’investigation de Mediapart est là pour rappeler que la démocratie ne peut se passer d’une presse libre – d‘une presse qui réveille les consciences.

 


 

 

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