De la lutte sociale à l'apprentissage de la lecture (ou le contraire...)

L'enfer est pavé de bonnes intentions et l'opposition trop souvent construite sur des redditions.

Sans doute, cet article arrive un peu à contre-temps. L'actualité concernant l'école ou l'enseignement porterait plutôt à écrire sur le mouvement social qui secoue le pays en ce moment et dont les enseignants sont une des forces principales. Mais pour reprendre le "chapô", non seulement l'enfer est pavé de bonnes intentions, mais le diable se cache dans les détails. Ce que je veux dire par là, c'est que si on admet quelque part le discours imposé, voire même si on se l'approprie et le relaie sans critique, alors on risque d'être amené à avaler un nombre considérable de couleuvres, y compris dans un mouvement social puissant.

Le discours, cheval de Troie d'une pensée éducative dominante et à mon sens passablement réactionnaire (ce qui peut s’ argumenter...) dont je veux parler ici concerne l'apprentissage de la lecture.

Les injonctions ministérielles, soi-disant dictées par les dernières et irréfutables découvertes scientifiques des neuro-sciences, à propos des techniques d'apprentissage de la lecture, ont soulevé contre elles beaucoup de réactions intempestives. Le mobile de ces réactions venait le plus souvent du sentiment de dépossession pour les enseignants de leurs prérogatives et notamment de l'essentielle liberté pédagogique.

Mais, curieusement, cette critique d'abus de pouvoir se formulait en arguant qu'il n'était pas utile d'imposer une manière qui était déjà celle que la profession utilisait, reconnaissant qu'en dehors de la méthode fautivement nommée "syllabique"(*), il n'y avait pas de salut scolaire.

Et dans le même élan, tous les articles écrits sur la question de la part de professionnels ou de commentateurs faisaient les gorges chaudes sur la méthode "globale" qui n'aurait jamais vraiment existé - ou vraiment à la marge, ou mêlée à d'autres techniques -  mais qui aurait paradoxalement fait beaucoup de dégâts.

Or, ce manque de sagacité dans la réponse à apporter à une classe dominante, ce manque d'intelligence pourrait-on dire, devient une constante.

Bataille contre la réduction du montant des retraites ? On reconnait comme une évidence avec les économistes, les spécialistes de tous poils et les vieux caciques de la propagande télévisée que l'augmentation de l'espérance de vie entraine de facto une obligation à travailler plus longtemps ou à voir diminuer la part de chacun. Mais on manifeste quand même pour une autre solution dont on se demande d'où elle peut venir avec de telles prémisses.

On constate que l'utilisation intempestive de la voiture et véhicules dérivés a empoisonné la terre, on se persuade vite que, et ceci malgré les avertissements de lanceurs d'alerte scrupuleux, le moteur électrique sera la solution.

La contestation développe une sorte de bonne volonté à donner des gages à l'oppression pour se montrer crédible. On pourrait appeler cela "Illustration de la servitude volontaire" ou "le syndrome CFDT".

Alors que vient faire l'apprentissage de la lecture dans tout cela ? Et bien, il est la preuve de la soumission absurde à une pensée dominante à tendance totalitaire pour la seule raison que l'utilisation de la globalité du mot, et non sa segmentation en rouage pseudo-syllabique, est tout à fait efficace pour acquérir la lecture. Je le sais parce que depuis plus de dix ans j'aide des enfants à apprendre à lire de cette façon, après qu'ils ont échoué avec d'autres approches.

En dehors de mon expérience, il y a l'excellent "Maître ignorant" de Jacques Rancière dans lequel il présente le pédagogue révolutionnaire Joseph Jacotot, et bien d'autres tentatives, sources de connaissance, pour enrichir le débat et comprendre aussi comment une manière plutôt qu'une autre de concevoir l'apprentissage de la lecture a des implications politiques profondes.

Souvenons-nous que quand Panurge eut lancé le premier mouton dans l'eau, tous les autres suivirent et que le troupeau s'est noyé.

(*) Une méthode de lecture amusante et inventive, dite phonétique, qui a connu son apogée dans les années 70, était une méthode véritablement syllabique.

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