De l'art et du politique

Réflexions intempestives sur le rapport entre l'art et les politiques.

Il n'est pas d'usage pour faire l'analyse d'une situation de centrer le propos sur ses propres productions. Pourtant, c'est bien la présentation de la pièce "Histoire de Marie", de Brassaï que j'ai mise en scène et qu'interprète Hélène Huret qui est à l'origine du constat que je fais.

On pourrait commencer par la formule connue : trop de quelque chose tue le quelque chose, et qui prendrait la forme : trop de culture tue la culture. Mais la formule n'est pas juste. Il n'y a certainement pas trop de culture, ni trop d'art. Pourtant, et c'est ce qui m'aurait poussé à employer cette formule, il semble qu'il y ait partout un désir ou plutôt une volonté de "culture", que tout devienne culture et qu'on attende de cette dite culture des effets positifs dans les domaines les plus divers. La culture pour soi, qui permettrait par les mondes qu'elle ouvre d'avoir une vie plus sensible, de meilleure qualité. La culture qui permet de faire connaissance avec l'autre et qui éviterait le racisme. La culture qui éduquerait, polirait la rusticité à l'origine de comportements violents. La culture qui, donnant le goût du beau, entraînerait fatalement l'humanité vers le respect de son environnement. La culture qui permet d'élever les classes populaires qui par essence n'en aurait pas. La culture qui est un lien entre les générations. La culture aux milles vertus.

 © Photo : Cristophe Huret © Photo : Cristophe Huret

Cette hypertrophie des sens du mot culture a déjà un premier effet, c'est d'avoir réduit à pratiquement rien le mot "art". Le mot artiste est encore fréquemment employé, même abusivement, mais pour faire généralement de ceux qu'il désigne des acteurs culturels. Car acteurs culturels est bien devenu le maître mot. Et ce vocable a pris son envol à partir des arcanes des pouvoirs publics. Il était un temps où les gens d'art devaient pour mener à bonne fin leurs projets taper aux portes des bureaux des différentes strates du fameux mille feuilles administratif français. En ciblant bien entendu ceux qui avaient un rapport avec la culture. Des budgets municipaux, départementaux puis régionaux et enfin nationaux étaient prévus et il fallait, surtout pour un projet neuf, convaincre quelque décideur de bien vouloir inscrire votre projet sur un bordereau de subvention. Il est sûr que cette forme, même s'il y avait des fonctionnaires souvent compétents pour évaluer votre proposition, n'était pas indemne de clientélisme politique et que le soutien d'élus bien placés pouvait aider à la reconnaissance du projet. Mais disons grosso modo, pour employer le langage de l'économie, qu'on était dans une politique de la demande. Et le projet naissait le plus souvent d'envies plutôt que de besoins. Le porteur de projet sollicitait la force publique et un peu la finance privée pour obtenir de quoi réaliser son action, mais il ne répondait pas à une commande. Or, c'est là que tout a changé et me semble-t-il sous l'impulsion de la gauche socialiste.

 © photos Christophe Huret © photos Christophe Huret

Les régions sont devenues de plus en plus importantes en ce qui concerne le soutien ou devrait-on dire le management de la culture. Et l'importance de la dite culture, le désir de culture, les regrets de manque de culture sont devenus les antiennes de la société. Il fallait donc de la culture à tous les étages, mais une culture sérieuse, une culture ciblée, une culture efficace de telle sorte que renouvelant l'adage populaire antimilitariste, les édiles ont agi en considérant que la culture était une chose bien trop importante pour la laisser aux artistes. L'artiste, ou l'artisan culturel est donc passé vis à vis des pouvoirs publics d'une situation de demande à celle de l'offre. C'est à dire que les institutions passent commande. On n'a d'ailleurs jamais autant entendu dire que finalement la contrainte était un aiguillon de premier ordre pour tout artiste. La commande est rarement passée directement sur le contenu, ce qui laisse croire à une certaine liberté,  mais un cadre tel est mis en place que le contenu est tributaire des contraintes du cadre. Par exemple, on ne peut prétendre aujourd'hui à une aide si on ne fait pas de l'intervention pédagogique, scolaire ou en direction de la population, si on n'explique pas comment on prend en compte les publics dits empêchés, si on n'ouvre pas les coulisses de la création, si on ne disserte pas sur l'impact supposé de l'action sur le territoire, si on ne déplace pas la création dans des arrières cours improbables, sans oublier peut-être la mise en valeur du patrimoine ou l'implication dans un thème consensuel à la mode comme sauver la planète, défendre les minorités. Tout ça avec l'obligation d'attirer le plus grand nombre de spectateurs possible, gage que l'argent n'est pas dépensé avec désinvolture et que le projet est bien populaire. Les dossiers constitués pour faire ces demandes doivent être attrayants, ils sont la preuve par l'antichambre de la capacité à faire de belles choses.

 © Christophe Huret © Christophe Huret

Mais, de plus en plus, les administrations sont les organisatrices des manifestations.

Par exemple la Région Centre - Val de Loire présente cette année un ambitieux projet à propos d’un anniversaire de 500 ans de Renaissance qu’elle présente de la façon suivante : En 2019, la Région Centre-Val de Loire porte l’ambition de mettre en lumière son territoire, ses richesses, ses atouts, son patrimoine exceptionnel, à l’occasion du 5e centenaire de la Renaissance. Elle souhaite partager et créer un mouvement populaire, historique, artistique et scientifique en Centre-Val de Loire et en coopération avec la Toscane ou encore L’année 2018 sera chargée pour le Comité des 500 ans. En janvier il a lancé l’appel à initiatives ; en février il a élaboré la stratégie touristique ; il examinera les propositions reçues jusqu’à fin mai et le programme de l’année 2019 sera élaboré entre juin et septembre. Dès le mois d’octobre, le Comité présentera son programme à Florence (Italie), aux côtés de la région de Toscane, qui dévoilera son propre programme « 500 ans ».

Elle annonce 500 manifestations. Ah! Ce goût du nombre estomaquant!

Bien sûr, la région continue à soutenir des travaux artistiques indépendants, mais aux conditions dites plus haut. Et puis les méga-évènements captent l’attention et les énergies et les petites communes, les petites entités préfèrent souvent s’inscrire dans ces projets clef-en-main, que de faire venir tel artiste ou telle compagnie qui n’est pas dans ce circuit. Et tous ces méga-projets prennent une part importante des budgets.

Il y a donc une mise à l’écart de ceux qui ne sont pas du bois à projet, à réponses à appel d’offre, à participation mais qui se sentent plutôt du côté du désir, de la trouvaille, du jaillissement, du hasard, de la tentative.

Enfin cette situation de mise à l’écart, d’oubli de ceux qui ne sont pas rentrés d’une façon ou d’une autre dans l’institué est aggravée par l’absence de relai médiatique. Les médias locaux, que ce soit ceux de la campagne ou des centres urbains sont attirés comme les papillons de nuit par la lumière des évènements consacrés. Les radios de Radio France et les télévisions régionales de service publique qui ont mission d’irriguer le territoire sont souvent sourdes aux demandes d’entretien que l’on peut leur faire s’il n’y a pas une reconnaissance a priori.

 © Christophe Huret © Christophe Huret

Jouant ce spectacle « Histoire de Marie » dans le sud de la France, j’en ai fait l’amère expérience. Que ce soit des mails, des courriers ou des appels téléphoniques aux médias locaux, je n’ai même pas obtenu d’avis de réception ou un retour quelconque. Au point de ne pas savoir si ces envois et appels ont bien touché leur destinataire. Mais tous ces organes relaient très bien les évènements des lieux reconnus. Il faut dire que des théâtres, des scènes nationales vont jusqu’à organiser des voyages de presse pour présenter leurs nouvelles créations.

Il me semble que cet état de fait est représentatif d’une sorte de mainmise des pouvoirs politiques sur tout le champ social ou sociétal, que ce soit au niveau national ou au niveau local, comme si sourdait là une volonté peut-être inconsciente, de tout maîtriser, de tout contrôler, de tout encadrer. Le système éducatif connaît déjà cette injonction des pratiques assurées efficientes par les ministères tendant à introduire dans les écoles la division du travail pour faire des enseignants les exécutants d’une pédagogie conçue scientifiquement dans des « laboratoires ».

Mais il est à craindre que cette situation amène les créateurs à des ronronnements d’animaux satisfaits s’ils assurent leur pitance. Car pour survivre, il faut jouer le jeu. Bien entendu, quelques esprits forts peuvent encore détourner les règles, engager des enjeux au-delà des schémas proposés. Mais sont-ils nombreux ? N’assisterons-nous pas plutôt à l’hégémonie de ceux qui « font le job » ? Au risque d’une standardisation des « objets culturels ».

Alors quand des spectateurs émus nous disent après une représentation qu’ils ne comprennent pas qu’un aussi beau spectacle n’ait pas plus d’audience, que leur répondre ?

Alors nous reprenons notre bâton de pèlerin et essayons coûte que coûte de continuer à faire jouer la pièce.

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