#ReprenonsNous

C’est une année bien singulière. Elle s’ouvre sur le dénouement d’une tragédie qui nous bouleverse tous. Le bilan est lourd. Les conséquences sur nos vies seront importantes.

 Nous pensons à tous ces otages assassinés et à leurs familles, les blessés et les morts, ceux des forces de l’ordre. Leur courage aussi. Nous sommes saisis d’une tristesse infinie en voyant le visage de notre collègue policière municipale de 26 ans, Clarissa Jean-Philippe, abattue lâchement d’une balle dans le dos et en lisant les derniers mots d’Ahmed Merabet, jeune fonctionnaire de police parmi les premières victimes.

 Je pleure nos amis de notre hebdo si bravache, si impertinent, si « gros rouge qui tache » et si salutaire. Si Voltaire et si Hugo jusque dans les dessins de cul. Si Français, quoi, et tant pis pour les pisse-vinaigre, les prédicateurs, les gardiens hémiplégiques de la bonne morale. J’ai une pensée plus particulière pour Cabu et Oncle Bernard, croisés au hasard de ma vie enfantine et militante.

 Cet événement sera fondateur.

Car il percute notre quotidien et nos destins, cette manière avec laquelle, comme le disait François Morel ce matin sur Inter, « nous nous sommes habitués à l'ignominie, à l'abjection, à la crapulerie ». De relativismes en virtualités, de fenêtres ouvertes sur la barbarie, nous nous sommes progressivement installés dans le doute sur nos valeurs démocratiques et la confusion. Nous avons cru les libertés d’expression et de conscience irréductibles, elles font l’objet d’attaques permanentes sous les pressions sectaires et intégristes. Les rassemblements partout dans le monde témoignent de cela, j’ai assisté à celui de Lisbonne et par milliers, des pancartes « SOMOS TODOS CHARLIE » brandies comme un message universel.

 Un « 11 septembre culturel français » comme l’explique Gilles Kepel, spécialiste du « monde arabo-musulman ». Le projet de ces « forces fascistes » comme l’écrit Cohn Bendit, il est de viser sans distinction. Ne nous trompons pas de cible. Ne nous fourvoyons pas davantage dans l’impasse d'un rabais sur l’universalité. Ecoutons cet éditorialiste tunisien quand il évoque également et sans tergiversation cette part du chemin à faire. « Pour nous musulmans, que de supposés coreligionnaires soient effectivement impliqués ou non dans ce crime, cette abomination est une énième et même ultime interpellation, mettant l'accent sur l'absolue urgence de clarifier nos valeurs, sortir de la confusion que l’on entretient à dessein et à tort. » (1)

 « Nous » avons aussi à nous reprendre.

A retrouver les fondamentaux républicains, à préférer la « fraternité » à la tentation populiste et cette petite voix qui nous dit de nous méfier de notre « ennemi intime ». Quand des jeunes refusent de respecter la minute de silence en récitant des dogmes, c’est que Nous avons abandonné une partie des enfants de la république...à l’inculture et la bêtise qui conduisent aux pires issues. La réponse sera aussi territoriale et éducative.

 Nous allons communier ensemble dimanche dans un de ces moments où la République ressort grandie. Mais une communion laïque, parce que c’est Charlie.

(1) Leaders, Farhat Othman

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