Lisbonne : la crise est-elle moins pénible au soleil ?

Une économie à genoux, un Etat acculé à la faillite et une société portugaise minée par le sentiment d'échec. Paroles de portugais frappés par la crise.
Une économie à genoux, un Etat acculé à la faillite et une société portugaise minée par le sentiment d'échec. Paroles de portugais frappés par la crise.

 

 

 

- Regarde au pieds du pont du 25 avril !

 

En contrebas, mon guide pointe ce qu'il considère comme le « Portugal d'avant ». Quelques dizaines de baraquements regroupés en une petite favela, des gosses remuants qui fuient la canicule dans une eau boueuse. En surplomb, des manufactures abandonnées, cernées par des décharges sauvages. Sur la rive de Cacilhas, la cité portuaire qui fait face à Lisbonne laisse à l'abandon des entrepôts sans occupation. La petite industrie s'est fait la malle avant la crise de 2009, vivement concurrencée par l'intégration des nouveaux entrants de l'Union. Rien ou presque n'a pris le relais.

 

Qu'a-t-il manqué au Portugal pour être acculé à une telle banqueroute ? Probablement l'essentiel, analyse João Jarvis, économiste doctorant à Porto. « Des productions banalisées, des salaires trop élevés par rapport à d'autres pays qui comme nous ont raté le virage de l'économie de la connaissance ». Il ne trouve pas beaucoup de circonstances atténuantes aux majorités successives, frappées par le discrédit quand ce n'est pas le mauvais usage de l'argent public. « C'est bien la pression internationale qui a fait renoncer José Socrates[1]à un second aéroport lisboète. Mais le plus grand échec est probablement lié à notre jeunesse, grande sacrifiée des politiques. »

 

L'OCDE évalue le nombre des détenteurs de diplômes d'enseignement secondaire à environ 20 % des Portugais entre 25 et 64 ans, contre 70 % en moyenne dans l'ensemble des pays membres. Le taux de prélèvement obligatoire du Portugal, proche de celui de la Grèce, est près de dix points inférieur à celui de la France. « Forcément, notre système de santé et d'éducation reflètent ces choix : nous avons dépensé trop en autoroutes et insuffisamment dans les hommes ».

 

La grande crise fait ici davantage de ravages. Par un phénomène brutal de substitution, la proportion d'étudiants promus serveurs de bars s'est considérablement accrue depuis 2010. Les non diplômés, la grande majorité, se trouve rejetée à la plus grande périphérie du déclassement social : gareurs de voitures, vendeurs à la sauvette, survivants des allocations sociales. Un internaute du forum des "Framboètes"[2],des français lisboètes signale : "le centre commercial Dolce Vita Tejo voit ses boutiques fermer quasi quotidiennement".

 

Je file en taxi sur la route des plages, à quelques minutes de Lisbonne. Par la fenêtre, défilent des maisons murées, taguées d'un "Aqui podia viver gente" (Ici pourraient vivre des gens), signées par le « Bloc des gauches », coalition de la gauche radicale. Une publicité vante les tours partiellement occupées de « la ville du futur ». Dans un café qui longe la côté toute proche de Costa da Caparica, le patron pleure l'année précédente. Aujourd'hui, les locaux délaissent la carte des poissons pour celle des crédits à la consommation, réglant sandwichs bon marché, remboursés sur deux ou trois ans.

 

 

Les discussions de la clientèle, la plupart issue des classes moyennes de Lisbonne et de ses environs, évoquent à coups de "Não faz mal" (C'est pas grave), une forme de fatalisme qui serait propre aux portugais et une corruption galopante. On se repasse en boucle l'histoire des trois fonctionnaires de la ville venus contrôler la conformité de travaux intérieurs d'une maison et les moyens employés pour faire passer son dossier au dessus de la pile.

 

Les récentes élections législatives ont porté une majorité de centre-droit au pouvoir. Cet entrepreneur expatrié d'un grand groupe pointe des contrats de travail qui ne sont plus résiliables après leur période d'essai, sauf en cas de licenciement collectif ou d'une "juste cause", comme autant de freins à l'embauche. La réalité est sensiblement différente. Si la législation du travail lusitanienne fait écho aux acquis de la "révolution des œillets", elle n'a pas empêché le développement d'un marché de l'emploi le plus dual. La création des "recibos verdes"[3]réservée à l'origine pour les professions libérales, sans droit aux indemnités chômage et maladie ni aux congés, est aujourd'hui souscrit par environ 20 % de la population active.

 

Les organismes internationaux prônent une cure d'austérité la plus dure depuis 1983. 2 millions de portugais disposent de la moitié du salaire moyen et 3% de la population s'approvisionne auprès des banques alimentaires.

 

Cet Eté 2011 à Lisbonne, dans le haut du classement des nouveaux « spots » des capitales européennes : un peu moins de locaux, un peu plus de touristes.

 

Jean Marc Pasquet

Président du think tank Novo Ideo

http://www.novo-ideo.fr

 

 

 

 


[1] Le précédent premier ministre socialiste

[2]http://www.facebook.com/#!/groups/framboetes/

[3]Littéralement les "reçus vert", l'équivalent de nos autoentrepreneurs

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