AMBAZONIAGATE: Comment Paul Biya a noyé le régime Buhari dans la boue

À travers un réseau, le régime Biya voulait, selon toute vraisemblance, s’offrir à quelques centaines de milliers de dollars US une nouvelle extradition extrajudiciaire collective en vue d’une exécution sommaire à Yaoundé de séparatistes ambazoniens résidant au Nigéria. Enquête sur une opération abracadabrantesque qu’une différence de mentalités ou de logique a sans doute fait avorter...

Le président Buhari et le patron du DSS, l'ancien général Babagana Monguno Le président Buhari et le patron du DSS, l'ancien général Babagana Monguno
Revenu au pays le 19 août dernier à bord du Nigerian Air Force One après trois longs mois de soins à Londres jalonnés de rumeurs de décès, le président Muhammadu Buhari - élu en 2015 - aurait tout donné pour ne pas se mouiller dans l’opération extrajudiciaire digne de la Gestapo du commando du DSS (Department of State Security), le FBI local, qui a conduit, au soir du 05 janvier, à l’embastillement d’une dizaine de séparatistes camerounais en conclave dans un hôtel de Jabi à Abuja. Aucun homme politique nigérian, fût-il le chef de l’État, ne peut, en effet, rester indifférent aux assauts d’un Femi Falana, avocat nigérian célèbre, avec son épouse, Funmi Falana, dans les cas de violations des droits de l’homme, ou encore d’un Hannibal Uwaifo, bouillant président de l’African Bar Association (AfBA) qui, en offrant son soutien au président élu en avril 2015, avait clairement promis de l’aider à lutter contre la corruption et, en l’occurrence, contre les « activités extrajudiciaires » de services spéciaux comme le DSS.
Avec la perspicacité de goleadores devant des filets, ces leaders d’opinion ne sont pas allés par quatre chemin pour lancer un ultimatum de 48h au régime Buhari pour libérer les détenus camerounais à défaut de les présenter à un juge.
C’est que, un certain prestige personnel des séparatistes du « gouvernement provisoire » de la « république fédérale du Southern Cameroons-Ambazonie » a influencé ce qu’il est convenu d’appeler l’Ambazoniagate. Le Nigéria est un pays où universitaires et avocats sont respectés, sans que ce soit le culte des diplômes/diplômés du pré carré français.


> Portrait des détenus ambazoniens
Portraits des détenus. Le « président du gouvernement provisoire » de l’Ambazonie, Sisiku Julius Ayuk Tabe, est spécialiste Cisco System et responsable informatique de l’Université américaine de Abuja. Résident permanent au Nigéria, ce fils d’Ewelle dans le Manyu est diplômé des universités britanniques de Sheffield et de Kyle. Le Pr. Augustine Awasom, également aux arrêts, est citoyen américain et enseignant d’université. Titulaire d’un Ph.D en économie, « l’Ambazonien » Cornelius Kwanga, est, quant à lui, enseignant d’économie et de management à l’université Umaru Musa Yar’adua de Katsina, capitale de l’État du même nom dans le nord. Le Dr. Ing. Henry T. Kimeng est professeur associé de Génie civil à l’université Ahmadu Bello de Zaria. Le Dr. Fidelis Ndeh-Che enseigne l’ingénierie électrique et l’électronique à l’université américaine de Yola, dans l’État de l’Adamawa. Le Dr. Ojong Okongho est un universitaire qui s’est lancé dans les affaires. Autre détenu du DSS : l’ex-avocat de Kumba, Elias Eyambe Ebai... Fondateur de la Meme Lawyers’ Association (MELA), l’avocat a quitté le Cameroun après l’arrestation des homologues du Consortium anglophone. Il en est de même de la seule femme du groupe, Nalowa Bih Nsoh. À l’instar de son homologue de la Meme, l’avocate de Bamenda a obtenu son statut de résidente au Nigéria sous la houlette de l’AfBA. Le séparatiste le plus connus de l’échiquier pour avoir déjà connu les geôles du régime Biya, le Dr. Nfor Ngala Nfor, fait partie du lot. C’est le président du très « sécessionniste » Southern Cameroons National Council (SCNC), « interdit » en même temps que le Consortium à la mi-janvier 2017 par le ministre de l’intérieur. Enfin, le syndicaliste Wilfred Tassang, secrétaire exécutif du syndicat des enseignants CATTU, est un des fédéralistes radicalisés en réaction au traitement brutal opposé aux « revendications socioprofessionnelles » anglophones par le régime de Yaoundé…
Sans surprise, les médias nigérians lient d’abord le coup de filet du DSS, le 05 janvier, à l’arrestation, la veille, de 39 séparatistes dont 5 militants du Delta du Niger près de la ville de Nguroje dans l’État de Taraba, frontalier au Cameroun. Il apparût normal d’en chercher le marionnettiste.
Mais ce qui se cache derrière le coup de filet du DSS s’avère beaucoup plus complexe.
Dans leur communiqué, les séparatistes ambazoniens affirment d’abord que le commando en noir provient du Cameroun. Les tortionnaires de Yaoundé s’étaient-ils déguisés en DSS? Non. Ce n’est pas le cas. En quelques heures, le DSS est indexé par les médias. Brouillant les pistes, « une source au sein du DSS » dément l’implication du Yellow House. La pression monte. Il s’avère que « la source » a menti. Le coup est, effectivement, signé DSS. On se perd en conjectures. Le DSS voulait-il gagner du temps et se donner la chance de « finish the job »? Quel job? Dans un flou artistique évident, le DSS promet d’investiguer à l’intérieur. Il résiste à la demande des familles et des avocats de visites ou d’explications sur les étranges arrestations. Motus et bouche cousue. On tente d’esquiver l’habeas corpus qui oblige à traduire tout détenu devant un tribunal dans les plus brefs délais.

> Incommunicado au « Yellow House »…
Sur l’insistance d’un Falana, d’un Uwaifo et grâce à la pression d’une partie de l’opinion à Abuja, le DSS avoue à demi-mot ce nouveau forfait extrajudiciaire. Les détenus camerounais se trouvent effectivement à Aso Drive incommunicado. De sources concordantes, le chef de l’Ambazonie, Sisiku Julius Ayuk Tabe, himself y est. Il s’est, une fois de plus, dissocié , au cours de l’interrogatoire, des groupes armés autonomes s’activant à la frontière camerounaise tout en affirmant comprendre leur rôle punitif à l’égard des exactions de l’armée régulière sur les riverains.
La plus grosse bizarrerie du film se produit à l’extérieur du territoire nigérian. À Yaoundé. Tous les services spéciaux, la plupart des services de sécurité, de nombreux hiérarques de l’État camerounais, les médias… sont au parfum de l’arrestation du Nera Hotel. À Yaoundé, on fantasme sur ce spectacle qui, jure-t-on, est déjà en train de se dénouer « au lac » (siège de la DGRE). Une masse d’informations contradictoires émanant (croit-on) du sommet de l’État parle d’extradition. Plusieurs sources incohérentes « confirment » : elle aurait eu déjà lieu : « Ils ont tous été liquidés ». Des apologistes du crime d’État version Biya se veulent plus précis : « non, on s’est contenté de Ayuk Tabe parce que les autres ont des passeports étrangers. Il a été tué comme Guerandi Mbara Goulongo... »
Toute vérification faite, le scénario macabre qui rallie le tout Yaoundé en quelques heures est une invention de toutes pièces. Il n’en est pas tout à fait. Ce n’est, en fait, qu’un remake raté. M. Paul Biya a été roulé dans la farine.
Des rumeurs avancent pas moins de 500 000 dollars US offerts aux Nigérians pour l’opération. Yaoundé se promettait une punition exemplaire aux leaders séparatistes ambazoniens - que suppléent entre-temps un triumvirat conduit par le vice-président, l'avocat exilé aux États-Unis, Harmony Bobga-Mbuton - qui tentent d’empêcher « le candidat naturel du parti au pouvoir, le RDPC » de se faire réélire haut la main en octobre 2018 pour un énième mandat. M. Paul Biya (85 ans, 36 ans au pouvoir) se serait d’ailleurs vanté de sa grande ruse auprès de proches à la Saint-Sylvestre.


> La DGSE dans le coup?
Dès lors, plusieurs questions taraudent les esprits. Qui était dans le coup à Abuja? Qui aurait reçu l’argent de M. Paul Biya, et comment? Qui a fait échouer le coup? Le président Buhari dont le mandat a été inauguré sous le signe de la lutte contre la corruption était-il au courant du projet d’extradition illégale dans le seul but faire plaisir à son homologue francophile, peut-être en guise de cadeau à la collaboration des forces de M. Paul Biya dans la lutte contre les salafistes à la Sambisa Forest? La DGSE française omniprésente dans la stratégie contre Boko Haram a-t-elle joué un rôle dans cette opération abracadabrantesque? La question a toute son importante. À la lumière de son soutien historique au président français Nicolas Sarkozy dans la diplomatie des résolutions 1973 et 1975 de l’ONU sur la Jamahiriya et le régime Laurent Gbagbo, Aso Rock Villa a toujours aligné sa politique à l’égard des pays francophones d’Afrique centrale sur la réalité de leur dépendance à Paris. 
C’est que, certains faits sont troublants. Le DSS est l’un des services spéciaux entre les mains de la présidence. Le vrai patron du DSS est un proche direct du président Muhammadu Buhari. Le général retraité Babagana Monguno, ex patron du renseignement militaire, n’est pas seulement le gourou du DSS. C’est le tout-puissant conseiller national en matière de défense du président Buhari. Ce fils de l’État de Borno, frontalier du Cameroun, a forcément instruit au patron exécutif du DSS, Lawal Musa Daura, l’arrestation des Camerounais. Le président Buhari en a-t-il été informé en temps et lieu?
Remontons le cours des événements. À la mi-novembre 2017, le président Paul Biya déplace à Abuja l’un de ses pions les plus sûrs, le ministre de l’intérieur, René Emmanuel Sadi. Le vieux diplomate est reçu à Aso Rock Villa par le récent « Acting President », le Pr. Yemi Osibanjo, en l’absence d’un Buhari quasiment convalescent. M. Sadi a pour véritable mission d’aller donner mauvaise conscience à Abuja, accusée d’encourager la « sécession » camerounaise.
À en croire l’énoncé du communiqué de la présidence nigériane qui en résulte, l’émissaire de M. Paul Biya en sort plutôt satisfait. Il apprécie déjà la collaboration (promise?) des services spéciaux nigérians « dans la lutte contre l’insurrection » - à Yaoundé, on désigne par insurrection non pas les salafistes de Boko Haram, mais le soulèvement des Anglophones.


> Un pli fermé de Muhammadu Buhari...
Une certaine rumeur avance l’hypothèse que le projet d’embastillement des Ambazoniens a été conclu ici. C’est en cette occasion qu’il aurait été question de faire financer la traque par M. Paul Biya, la finalité étant, peut-être, une déportation vers ce pays francophone n’ayant aucun accord d’extradition avec Abuja.
Le 7 décembre, le haut commissaire du Nigéria au Cameroun, S.E. Lawan Abba Gashagar, est reçu au Palais de l’Unité. Il est porteur d’un « pli fermé du président Buhari ». À sa sortie d’audience, il se montre intraitable à l’égard des « sécessionnistes ».
Avec moins de succès pourtant, le diplomate nigérian avait déjà rencontré, à cet effet (fin octobre 2017), le président du Sénat, Marcel Niat Njifenji. Il y aurait été orienté par le président Paul Biya. À cette époque-là, il se disait porteur de conseils du président Buhari lequel recommandait de dialoguer pour régler la crise anglophone. Manifestement, M. Paul Biya n’a pas apprécié. Dialogue est le mot qu’il détesterait le plus; « il n’a pas l’intention de se rabaisser ».
Reçu donc par M. Paul Biya le 7 décembre, le missi dominici nigérian change d’approche. À sa sortie d’audience, il dévoile aux médias le principal souci de Yaoundé à l’égard de Abuja, relatif à l’hospitalité (mal vue à Yaoundé) à l’égard des milliers de Camerounais fuyant les violences. Le diplomate rappelle, comme argument, les accords bilatéraux historiques entre les deux pays qui permettent à tout Camerounais de séjourner légalement au Nigéria sans visa pendant trois mois. Pour M. Paul Biya, cette hospitalité est une ingérence. Selon ses supporters, « tout Camerounais qui fuit son armée et qui s’en va dans le pays voisin n’est pas Camerounais ». Pince sans rire.
Que contenait le « pli fermé » envoyé par M. Buhari début décembre? Provenait-il effectivement du président Buhari ou directement du réseau qui préparait l’abduction?
On cite, pêle-mêle, parmi les complices le gouverneur de l’État d’Abuja, Alhadji Muhammad Musa Bello. Ce dernier aurait donné un sceau officiel à l’opération officieuse. Cela rester à vérifier. Les tentacules s’étendent, raconte-t-on à Abuja, jusqu’au sein même de l’administration de l’aéroport international Nnamdi Azikiwe.


> Les espions du NIA dans le « coup »?
Quelles complicités dans la machine du National Intelligence Agency (NIA), principal service d’espionnage et de contre-espionnage nigérian, le mieux à même d’avoir fermé les yeux sur un projet de déportation aussi complexe? Les limiers du NIA ont-ils balancé les comploteurs -puisqu’il se dit à Abuja que les Nigérians auraient reculé, in extremis, devant le scandale d’une éventuelle exécution collective des séparatistes à Yaoundé? Ont-il empoché une part du pactole de M. Paul Biya sans aucune intention d’obtempérer aux instructions du réseaux?
À Aso Rock, on s’est posé la question du rôle inévitable de ce « service » dont le patron, M. Ayodele Oke, avait, justement, été limogé fin octobre 2017 par le président Buhari suite à des allégations de corruption. Le poste est resté vacant jusqu’aux confins de l’Ambazoniagate. Et, le 10 janvier 2018, alors qu’il demeure embourbée dans la tourmente, le président Buhari en a profité pour nommer un nouveau patron de l’espionnage et du contre-espionnage.
Le nouveau boss du NIA est un Nordiste, proche du président Buhari. C’est l’ancien diplomate, Ahmed Rufai Abubakar, titulaire d’un Bachelor’s Degree en… français qui conseillait le chef de l’État sur les relations extérieures. C’est un récent conseiller senior de la Force multinationale basée à Ndjamena au Tchad. Beaucoup pensent que l’Ambazoniagate a accéléré le processus de cette nomination au moment même où l’ultimatum des avocats nigérian a expiré et que le régime Buhari veut faire la lumière sur l’Ambazoniagate.
Pour l’instant, à Aso Rock Villa - où l’on est, en général, si prompt en mises au point -, on fait le mort. Ni vu ni connu. L’avantage en est de laisser passer la bourrasque et, peut-être, de mieux analyser les pressantes demandes d’extradition, plus récentes, de M. Paul Biya - révélées par RFI. En homme politique aguerri, le président Buhari, que l’on dit en colère, devra imaginer la meilleure pirouette pour se tirer d’affaire dans ce brouhaha des séparatistes camerounais.
C’est dire à quel point l’Ambazoniagate promet de nouvelles révélations.

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