Un jour, un livre - Le tunnel, par André Lacaze

En juin 1943, trois cents déportés français partent en train du camp de concentration de Mauthausen pour une destination qu’ils ignorent. Après un voyage de deux jours, ils débarquent de nuit dans une gare perdue. Ils sont chargés sur des camions qui repartent aussitôt. A perpète à Cayenne plutôt qu’un an ici, dira plus tard l’un d’entre eux. Ici, c’est là où on les emmène…

Pour des raisons stratégiques, les Allemands veulent pouvoir franchir plus commodément la chaîne des Karawanken, ces montagnes qui séparent l’Autriche de l’actuelle Slovénie. Il existe une route qui franchit le col de Loibl, mais elle est peu aisée. Pour améliorer la liaison, ils projettent de percer un tunnel de plus de 1500 mètres, qui crèvera la montagne à 1200 mètres d’altitude. Un contrat est signé avec la firme collaborationniste Universale, dans lequel les Allemands s’engagent à fournir la main d’œuvre, des prisonniers bien évidemment.

Les camions déposent les déportés sur le versant sud du col, à côté de quelques baraquements. Un comité d’accueil pour le moins singulier, maniant la matraque d’une main experte, leur fait vite découvrir que ce n’est pas pour respirer le bon air de la montagne qu’on a pris la peine de les amener en ces lieux.

André Lacaze est l’un deux, il va graver dans sa mémoire chaque événement, chaque scène, même les plus invraisemblables. Il existe des centaines de livres qui racontent la déportation, mais aucun ne ressemble à un polar, sauf le sien. Le récit est fortement teinté d’argot, on imagine bien que la plupart des déportés ne viennent pas de la haute société, mais plutôt des quartiers populaires et même du milieu. Au cours de sa lecture, le livre nous fait bien comprendre que là-bas, rien ne fut comme ailleurs.

Le tunnel de Loibl est un combat, pour ceux qui l’ont vécu, autant réel qu’imaginaire, contre la roche et la mort. La mort est présente à chaque instant, elle est invisible, mais elle peut venir vers vous et repartir, pour revenir plus tard. Certains se l’imaginent proche en mesurant ce qui leur reste de forces, d’autres jouent avec, ils espèrent que le billet qu’ils tireront à la loterie du sursis sera gagnant.

Les plus optimistes rêvent que la guerre finira bientôt, il est vrai que le vent paraît tourner, apportant l’espoir de la libération. Mais nul ne pourrait la situer réellement dans le temps, malgré le bricolage d’un déporté débrouillard qui a réussi à fabriquer un récepteur de radio clandestin avec les moyens du bord. Alors on écoute en secret les informations, Radio Londres est capté. On écoute aussi celles d’un pays pas très loin, plutôt épargné et sans propagande inutile, la Suisse. Ce qu’elles disent, on le distille à mots couverts, à ceux qui résistent avec les moyens du bord face à la tyrannie. Le but est de saper encore plus le moral de ceux qui commencent à douter de la fameuse victoire finale.

Il y a aussi les pessimistes, ceux qui croient qu’une fois le tunnel fini, peut-être le verraient-ils, ils partiraient en percer d’autres, jusqu’à en crever ! Et puis l’optimisme des uns renforçait le désespoir des autres. Si d’aventure les Alliés arrivaient dans les environs, le tunnel ferait un excellent tombeau. C’était d’ailleurs prévu, il ne fallait pas qu’il tombe intact dans les mains ennemies. Quelques charges d’explosifs et la montagne les engloutirait à jamais. Une autre issue leur paraissait presque inconcevable.

Le tunnel, c’est une pièce de théâtre à rebondissements qui se joue dans un décor naturel, une pièce qui met en scène l’homme dans ce qu’il a de plus beau et de plus laid. Le fil conducteur est la tragédie et l’horreur, mais elle prend parfois l’allure d’une comédie de boulevard, à croire que l’enfer peut parfois rire de lui-même. Les Français, qui n’avaient pour bagages que l’argot, leur baratin, et quelques bonnes combines, n’y sont pas pour rien !

Un chef-d’oeuvre qui vous engloutira dans la montagne, au bout d’un tunnel… de 700 pages !

Il est regrettable qu’aucun éditeur ne semble vouloir rééditer ce livre, originalement sorti en 1978 chez Julliard. Heureusement, il est assez facile d’en trouver une copie aux puces ou sur les sites d’occasions en ligne.

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