Sylviane Agacinski se pose une question

 

 La question que se pose Sylviane Agacinski tient sur une bonne page (17) du « Monde » du 4 février, à la rubrique « débats ».  Elle est formulée ainsi ;

                             « Deux mères = un père ? »

 Une première lecture rapide m’a assuré du sérieux de la démarche, ce qui ne m’a nullement étonné. Puis, après avoir laissé infuser la démonstration m’est venue cette Pensée, non de moi mais de Pascal :

  « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au- dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sureté, son imagination prévaudra. Plusieurs ne sauraient en soutenir la pensée sans pâlir et suer. »

 M’est apparu alors que, jusqu’à ces dernières années, jamais,  et depuis homo erectus, je suppose,  la question de l’homoparentalité ne s’était posée et que les braves citoyens français voient le chemin confortable de leurs idées reçues, aux cailloux polis par des milliers de générations s’interrompre et se rétrécir en une large planche, plus large qu’il ne faut, qui prétend leur faire  franchir un insondable précipice.

 Qui donc, à part un être décérébré ou un chat, n’aurait pas la tremblotte ? Peu selon Pascal, et j’ajouterais, pas même une Sylviane Agacinski.

 Plusieurs solutions se présentent lors qu’on éprouve le vertige au-dessus du gouffre creusé par une telle question :

 + Se refuser de penser, s’auto-lobotomiser. La question n’existe pas, il suffit de poser alternativement un pied devant l’autre et ouf,  j’ai traversé !

 + Invoquer la toute-puissance des certitudes passées et s’y cramponner fermement. Ça  a marché jusque-là, il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête. En avant marche ! Un seul père, une seule  mère, une-deux, une-deux !

 + Poser son derrière sur un gros caillou, réfléchir, interroger des passants aussi déconcertés que soi, échanger et essayer de comprendre y compris cette incompréhensible tremblotte. 

 Mais m’est revenu le souvenir des Mosos. Les personnes qui ont lu certains de mes billets passés doivent trouver que je rabâche, et fais une fixation. C’est peut-être bien vrai. Mais avouer qu’un peuple pour qui, depuis des millénaires, l’enfant est le seul fruit de la femme, qui ne sait pas ce qu’est un père à tel point que le mot n’existe pas, dont la femme n’est la propriété de personne, et dont chaque membre a l’air de vivre au moins aussi heureux que nous, avouez que c’est troublant. Or ce peuple n’est pas composé de débiles, sa culture est très riche, et il doit bien savoir aujourd’hui qu’il n’est pas seulement agréable pour une femme que son jardin intime soit arrosé par un homme, mais que c’est cet arrosage qui va faire pousser un enfant. Or cette croyance que seule la femme fait l’enfant a permis de construire une civilisation solide, pourquoi les connaissance biologiques viendraient en modifier l’équilibre ?

 Et je vais même vous confier un secret :

  Personnellement, comme tous les enfants de ma génération, je ne suis même pas né d’une mère porteuse seule, et encore moins de je ne sais de quelle dégoûtante manipulation d’un bonhomme comme il m’est arrivé d’en surprendre, non, je suis né dans un choux, tout seul, comme un grand. Et je suis sûr qu’étant ainsi devenu si fort et si savant que je marcherai sans trembler sur la planche. Même pas peur ! Mon secret, le précipice n’est que petit fossé. Les autres s’en font un monde, c’est pour ça qu’ils ont la  pétoche.

 

 

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