La psychanalyse, ça n’est pas outil de propagande

 

« Non à un monde sans sexe ! L’enfant a droit à père et mère ».

 

Tel est le titre tonitruant de l’article qu’ont rédigé deux psychanalystes et que publie « le Monde » de ce jour.

 

Je ne connais pas les auteurs, Monette Vacquin et Jean-Pierre Winter, et je ne mets en cause ni leur bonne foi ni leur compétence professionnelle. Par contre, il serait tout à fait justifié de douter de ce que je vais exprimer, car, bien qu’ayant pratiqué et enseigné la psychanalyse durant plus de trente ans, je ne confronte plus, à présent que je suis à la retraite, mon savoir et ce qui était ma pratique au rude tamis des colloques, séminaires, supervisions, analyse didactique, groupes de contrôle. Je vis sur des acquis assez peu renouvelés.

 

Et pourtant je me permets de contester le fond de l’article cité. Sa démonstration me semble reposer sur un très solide préjugé, celui qu’il n’est pas de construction heureuse de la personne sans que celle-ci soit élevée dans une famille « normale » constituée d’une mère et d’un père.

 

 Que d’orphelins, que d’enfants nés de père inconnu, ou absent devraient alors se sentir bien mal dans leur peau ! Sans compter ces enfants maltraités qui comme Poil de carotte murmurent « tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin. »

 

Donc je ne suis pas du tout d’accord avec ces personnes et je m’explique :

 

 Ce qui fait la richesse mais aussi la fragilité de tout être humain, est que, contrairement aux autres animaux, l’enfant-homme nait inachevé, immature, et qu’il va devoir se construire progressivement, utilisant les matériaux mis à sa disposition par son environnement. Une véritable aventure, risquée mais structurante. S’il dispose d’une mère sereine et d’un père bienveillant, alors oui, il, elle, aura des chances de se construire assez harmonieusement, mais  même dans ces conditions, le risque n’est pas exclu.

 

Sinon, et ceci est fréquent, l’infans, ce  petit « non encore parlant », dispose de suffisamment de ressources internes pour se bâtir une identité solide.

 

Quand les auteurs de l’article écrivent :  « …Par un coup de balai idéologique…les mots de père et mère vont être supprimés du code civil…vont disparaître de ce qui codifie notre identité… » je pense que là, il y a erreur grave.

L’identité, cette conviction qu’a la personne d’être un « sujet », « JE », autonome, différent des autres, s’affirme bien avant la perception de la différence des sexes, le sien ou celui des autres. Or cette prise de conscience est essentielle, c’est autour d’elle que la personne va s’organiser. Le corps, lieu de si fortes sensations se révélera progressivement être sien, définira les contours de son territoire, de ce « je ». Cette main est la sienne, cette bouche avide exprime la faim et appelle le sein qui n’est pas sien, qui est de cet autre différent, et pourtant important. C’est la différenciation avec l’environnement qui va permettre la constitution du sujet, avec ou sans père et mère.

Si cette étape, première, se passe mal, c’est la normalité de sa vie qui risque d’en souffrir, ce qu’on appelle « la psychose », cette maladie de l’identité. Et ça, oui, c’est grave.

 

Ensuite, les fondations (l’identité) étant posées, l’édifice (la personne) va pouvoir se peaufiner. Après donc la découverte du « je suis », vient celle du « Oui, mais qui suis-je ? » Et c’est la période des  identifications. C’est là où le « sujet » se questionnera entre autre sur son genre : fille ? garçon ? et ne trouvera de réponse presque définitive que lors de l’adolescence.

 

Alors c’est vrai que la présence d’un père, d’une mère peut aider à parfaire son identité, souvent d’ailleurs par opposition. Mais là encore, si cette présence est utile, elle n’est pas obligatoire. Existent suffisamment de personnages de substitution, réels ou non.

 

Donc, pour moi, si coup de balai idéologique il y a, il est donné entre autres, par les auteurs de l’article qui utilisent, à mon avis malencontreusement, des données de la psychanalyse.

 

 J’en veux pour preuve le peuple MOSO, qu’un de mes amis connaît bien. Ce peuple vit en Chine depuis des millénaires sans doute, et avec bonheur semble-t-il, dans une société matriarcale sans père, à tel point que le mot « père » de notre vocabulaire n’existe pas dans leur. Et donc pas plus que le mot « mariage », « divorce ». Aller leur parler d’un mariage pour tous n’a pour eux aucun sens.

 Mais je comprends que pour certains citoyens de France, le mariage pour tous soit vécu comme une provocation, un séisme qui ébranle les fondements de notre société. Je pense qu’ils s’inquiètent à tort : l’être humain dispose de ressources qu’ils ne soupçonnent pas. Et pourtant ils ont sous les yeux un exemple étonnant : Très astucieusement l’Eglise catholique a inventé le célibat des prêtres. Elle s’est vite rendu compte combien le mariage était source de conflits. Qu’il soit utile et nécessaire au commun des mortels ne peut qu’être chose sage, ça canalise les pulsions, ça organise la société, ça facilite la discipline individuelle ou collective. Le mariage possède beaucoup de vertus à condition de ne pas en être soi-même l’esclave. D’où l’interdiction pour les prêtres de céder à cette pseudo bonne solution.

 

Et puis - mais là je suis très mauvaise langue- ça permet de ne pas se détacher de maman. J’ai le souvenir d’un prêtre qui, ému, évoquait le vers d’un poète célèbre, puisque François Coppée.

Il s’adressait à des séminaristes qui venaient de s’engager :

 

« Quand tu seras curé, je serai ta servante »

 

Ce poème, l’épave, est très beau.

 

http://www.miscellanees.com/c/coppee01.htm

 

 

Alors, le mariage pour tous ? C’est vrai que ça dérange.

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