Sans mesure

Le lundi 12 mars, je suis allé au Théâtre de l'Odéon à l'invitation d'un groupe d'universitaires pour tenir colloque sur le thème : un théâtre public, entre le marché et l’État. Aucune parole vaine, mais des intellectuels qui traitent l'histoire avec précaution et pertinence. Ils rendront compte de leurs travaux dans quelques mois. Il y a parfois, avec les acteurs du théâtre, un rejet de ce qui relèverait uniquement de la spéculation intellectuelle et n'intéresserait pas "ceux qui font". Peut-être est-ce parce que je ne suis "que" le directeur d'un théâtre, mais je pense au contraire que la rencontre avec le meilleur des intellectuels est féconde. Mon expérience avec les étudiants, élèves acteurs ou élèves universitaires, me prouverait plutôt l'absolue nécessité de confronter la pratique, l'histoire et la réflexion. Jack Ralite était présent, qui sait toujours se rendre disponible. Grand orateur, il me dit en confidence qu'il avait toujours le trac, à l'Assemblée, au Sénat et ailleurs encore. Pourtant, il se lève et parle : c'est une parole qui se lève. Une parole combattante. Je l'écoute et me dit qu'il faudrait toujours mettre le feu à ce qu'on di t! Comme un respect. Comme la plus grande attention portée à l'autre. Avec la mémoire du silence.
Le marché, pour les arts, est trompeur. Le marché ne connaît que les mesures calculables. Non "ce qui passe infiniment l'homme" (Pascal) que cite Jean-Luc Nancy qui en fait un motif philosophique comme le note Jean-Christophe Bailly dans son beau livre, Le dépaysement. La beauté est du côté de l'incalculable. Comme l'amour, l'amitié... Le marché n'est pas un silence, mais un bruit incessant qui rend inécoutable ce qui l'entoure. Dire"je t'aime tant", c'est éprouver cet incalculable que "tant" énonce en se gardant de le mesurer.
Ouvrez L'Impossible, le nouveau mensuel imaginé par Michel Butel dont le numéro 1 est sorti hier et vous y verrez de la beauté à chaque page. Vous y trouverez de l'incalculable. Ce journal est un voyage et un jardin de surprises. Il y donne des nouvelles du monde que vous ne lirez nulle part ailleurs. Il y règne une liberté et une douceur qui se disent probablement de ce mot simple : amitié. Les nouvelles du monde y sont inédites, ce qui suffirait à différencier L'Impossible de tout autre journal, comme ce fut le cas avec L'autre journal, le justement nommé, dont est publié ces jours-ci, une anthologie. Achetez L'Impossible, lisez-le, offrez-le.
Et n'oubliez pas de venir voir du fond des gorges au Théâtre de la Bastille. Cela vous fera une semaine de poésie.

Jean-Marie Hordé

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