Cinq tabous à briser pour sauver une espèce menacée : le Professeur !

A l'heure du Grenelle de l'Education , qui n'a pas observé , le divorce de plus en plus prononcé entre l'Ecole idéale et sa réalité sociale ? Le temps n'est donc plus aux réformettes de circonstance , mais à une reconstruction totale , dont la clé de voûte sera le rétablissement des pouvoirs du Professeur en majesté et en majuscule . ..

            Pour Jean Jaurès déjà , dans son très beau discours à la jeunesse d'Albi en 1903 , le vrai courage , c'était  "d'aller à l'idéal mais de comprendre le réel " pour tenter de le transformer vraiment . Alors pourquoi , aujourd'hui , la question de l'enseignement secondaire semble échapper à un libre examen de son état des lieux véritable ?   L'audace , serait donc de commencer par tordre le cou à nos plus séduisantes chimères , partagées aussi bien par la gauche pépère que par la droite gestionnaire : n'est-il pas urgent de refonder une Ecole vraiment républicaine et progressiste ?

     1) Première grande illusion à dissiper , le "mythe matérialiste " des moyens  , dont l'accroissement quantitatif serait source de progrès inéluctables . Cette vue de l'esprit , n'est pas seulement facteur de gabegie , mais nous éloigne d'autant de la Révolution qualitative à opérer d'urgence : la restauration humaniste du Savoir réclamée à corps et à cris en salle des professeurs et bien sûr  , qui va de pair , la réhabilitation symbolique du Maître qui le transmet tout en l'incarnant . Cette nouvelle République des Professeurs passerait naturellement par leur retour en grâce dans les organes de décision . Par exemple  le conseil de classe rebaptisé " conseil des Professeurs ", retrouverait la plénitude de sa souveraineté , aux antipodes de cette "chambre d'enregistrement " hypocrite qu'elle est devenue sous la pression des familles et de l'administration conjuguées . Cette révolution de l'orientation ancrée dans la réalité humaine de nos élèves permettrait , en outre de reléguer au rayon des vieilles lunes , le mirage d'un " collège unique " prétendument émancipateur .

   2) En effet , tout le système repose sur le préjugé funeste d'une équivalence absolue des aptitudes universelles  mais surtout des motivations . En niant cette diversité humaine , qui est la véritable richesse d'un pays , le collège unique inflige une violence intellectuelle et psychologique insoutenable à de nombreux élèves qu'ils finissent par retourner contre l'Institution elle même , avec en première ligne , ses professeurs .Par ailleurs , pour esquiver cette violence , est -il acceptable d'avoir laissé s'installer sur le sol de notre République une et indivisible , une école à deux vitesses , l'une , dévalorisée  , bonne pour le peuple des faubourgs et celle de l'exigence pour les beaux quartiers ? Ne serait il pas plus judicieux , au nom de l'égalité des chances , de redéployer les moyens existants par une promotion de l'apprentissage d'excellence pour tous, plutôt que de continuer à financer à fonds perdus des mesures coûteuses à l'efficacité douteuse ? Comme par exemple les REP ( Réseau d'Education Prioritaire ) où , comble de l'absurde , une discrimination positive a renforcé une discrimination négative ! A ce propos , un fait révélateur : pour les meilleurs élèves de mon collège classé REP , souvent issus de l'immigration , ce n'est pas un coup de pouce social qui favorisait leur réussite , mais la foi intacte dans l'école et l'admiration pour les professeurs  , auxquels on s'identifie encore dans certains milieux modestes , loin des sirènes trompeuses de la société de consommation ou d'une religion dévoyée . Si le Professeur doit revenir " au centre de la société" (dixit le ministre lui même ) , il faut être en mesure de recruter et de promouvoir un corps professoral capable de former et d'enthousiasmer .

   3) Or , troisième sornette à balayer , pourtant fort répandue , la valeur d'un professeur résulterait d'un professionnalisme pédagogique et d'une intégration à une équipe du même nom , cette croyance que la pédagogie est une science qui peut se transmettre ! Or , chacun sait bien , malgré la propagande inculquée dans les ESPE ( Ecole Supérieure Du Professorat et de L'Education ) , la qualité d'un Professeur ne se mesure pas à son empressement à exécuter docilement les oukases farfelus et contradictoires de sa hiérarchie mais à la passion pour sa discipline et sa ferveur pour la communiquer avec sa personnalité singulière . Le Professeur est , dans sa classe , un navigateur solitaire ,  un dompteur de concepts et de fauves , un artisan créatif qui cherche d'abord en lui même cet élan vital , un expérimentateur permanent , quitte à se tromper souvent  ! C'est pour cette raison précise , qu'il faut à tout prix sauvegarder sa liberté , gage de son efficacité ..

   4) Mais , cette liberté créative , est devenue au fil des ans , l'ennemie numéro un , assiégée de toutes parts , réduite à peau de chagrin . La décentralisation des pouvoirs réputée plus" performante "et ses nouvelles féodalités locales  , aggravées par l'autonomie croissante des établissements avec comme chef , un nouveau manager aux prérogatives de plus en plus discrétionnaires  , obsédé par l'image et les statistiques , ont progressivement bâillonné dans les collèges et lycées de France , les professeurs épris de liberté  . En leur préférant la clique des courtisans , d'autant plus sensibles aux avancements et aux ronds de jambe que leur salaire est bas .Il faudrait donc réaffirmer fortement au delà d'une revalorisation salariale  , la souveraineté du Professeur sur son lieu de travail , pour qu'il retrouve enfin les coudées franches dans l'exercice de ses fonctions sacrées . Mais cette privatisation rampante des comportements , n'est elle pas  , somme toute , la face cachée de la dernière de nos lubies collectives ?

    5) Cinquième et dernière idole à renverser mais qui aura la vie dure ,  le "catéchisme " bien pensant , d'une école qui doit s'ouvrir à la société , en prise directe avec le monde , une panacée qui devait rendre le Professeur d'autant plus efficient ? On est loin du compte ! C'était mal mesurer qu'avec la montée des violences extérieures et des lobbies , l' école est vite devenue un véritable champ de bataille des enjeux religieux ou commerciaux , avec tous les marchands du temple en embuscade ! Refonder une laïcité moderne , c'est avoir le culot aujourd'hui , de refermer l'école à double tour , d'en refaire un sanctuaire inviolable où seuls professeurs et élèves auront droit de cité ,  loin des pressions insupportables et mortifères de certains parents . Rétablir la clôture sera , la seule condition pour permettre à l'école publique d'aujourd'hui de retrouver la sérénité d'apprendre et de comprendre le monde  librement avant de l'affronter .

     Restaurer le Savoir et le Professeur sur leur trône , voilà la vraie modernité , pour qu'aucun d'entre nous , demain , ne meure d'enseigner comme Samuel Paty , parce qu'il n'est plus "sacré" ni respecté dans la société .

    Jean-Marie Caucal , professeur d'histoire-Géographie .

 

PS : si l'on est d'accord avec l'un de ces 5 tabous à briser pour revaloriser vraiment le métier d'enseignant , on peut rejoindre  "La Ligue de Protection du Professeur " que j'ai fondée , association comparable à La Ligue de Protection des Oiseaux , pour les espèces en voie de disparition .

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