Le nouveau nazisme

C'est une innovation française. Pour une fois, la France est à la pointe. Rien à voir avec le néo-nazisme. Les deux s’opposent, par exemple aux seconds tours des présidentielles en France. Le néo-nazisme a contaminé déjà nombre de sociétés, mais en France, le « nouveau » a fumé le « néo ». Mais qui va-t-on nier à la place des « étrangers, tous plus ou moins barbares » ?

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C'est une innovation française. Pour une fois, la France est à la pointe. Rien à voir avec le néo-nazisme. Les deux s’opposent, par exemple aux seconds tours des présidentielles en France. Le néo-nazisme a contaminé déjà nombre de sociétés, mais en France, le « nouveau » a fumé le « néo ». Mais qui va-t-on nier à la place des étrangers, tous plus ou moins barbares ?

Ce qu’il y a de nouveau, c’est le renoncement au racisme. Sybeth N’Diaye en est un peu le double symbole (double parce qu’en même temps, ça fait aussi dans l’antisexisme). Mais alors, comment ça va marcher, le nouveau nazisme ? Puisqu’on sait bien que le ressort, celui qui met la masse en mouvement, c’est le « haro » sur un bouc-émissaire. Plus de races ! plus de Juifs, plus de Noirs, plus de Musulmans, plus de Manouches. On laisse tout ça à Marine, à Marion. Alors qui ? Vous me direz : pas difficile. Les migrants. Quelles que soient leurs races, leurs religions. Mais ça demande qu’à se craqueler : il suffit que la presse fasse son travail, il suffit de rapporter, de raconter. Les opinions sont de plus en plus réceptives.

Non. En fait le bouc émissaire idéal, c’est le pauvre. On l’aura toujours avec nous, c’est dans le Nouveau Testament. La victime. Des fortunes se sont construites sur le cocktail infernal mécanisation - productivisme - publicité - consommation. Au détriment de tous ceux qui gagnaient leur vie de travaux qui n’existent plus. Et au profit frelaté des classes moyennes, qui se gavent de faux confort, de faux bonheur, de faux progrès, de pseudo contentement vis-à-vis des laissés pour compte. Les laissés pour compte, les gens moyens ne demandent qu'à croire que ce ne sont que des feignants.

Si l’humanité était intelligente, depuis deux siècles que cette course à l'automatisation a débuté, la durée moyenne de travail serait — mettons — de douze heures par semaine. Tout le monde aurait du boulot. Même les bas salaires permettraient de vivre. Bien sûr, un certain nombre de choses qui polluent notre monde n’existeraient plus : on ne fabriqueraient que des voitures modestes, peu consommatrices, en réservant les options de « confort » aux handicapés et aux personnes âgées. Les voitures seraient d’ailleurs construites par les états. Puisqu’on interdirait aux fortunes de prendre des dimensions monstrueuses. On pourrait ainsi lutter contre l’obsolescence programmée, contre le prix abusif des pièces détachées, contre une course à l’innovation à tout prix, etc. Et il n'y aurait plus de courses de voitures. C’est qu’un exemple.

Le billet parle du nouveau nazisme, je me suis un peu écarté. À peine. « Si l’humanité était intelligente » Tout est là. La publicité, la novlangue, la communication politique, tout ça constitue une sorte de religion, une mythologie, celle du progrès technique. Mais ça se craquelle. Parce que l’humanité, ben elle l’est peut-être, après tout, intelligente. Pour l’instant, ça se voit pas. J’ai appris dans l’article de Perraud sur le Maréchal nous-revoilà qu’une écrasante majorité de Français appelait de ses vœux (au fait, meilleurs) un « homme (fort) providentiel ». Voilà qui fait froid aux miches. En fait, je n’y crois pas tellement. Ou plus exactement, je pense que c’est le genre d’opinion qui ne demande qu’à se craqueler elle aussi. Des hommes providentiels ! Mais SuperManu nous fait la démonstration que non ! Face au monstre, Manu décrète : il y a un monstre. Il faut l’abattre. Je vais le faire. L’incroyable complexité du problème des retraites, lui, il s’en sert juste de courte-échelle pour accéder au pouvoir. Après, on verra. On voit. On a vu. Circulez. Y a rien à voir. Après que justement, il ait vu des « riens ». Qui c’est le zéro, dans toute cette histoire ?

Je vais faire un aveu. L’histoire des « quelqu’un » qui croisent des « riens » dans les gares, j’ai passé outre. Sans complexe ! Quelques temps après la funeste élection, en discutant avec le jeune Tristan, un client, j’avouais sans vergogne « Ça m’a fait chier, c’est vrai. J'ai voté quand-même pour lui. » Le Tristan, il était choqué ! Il m’a pris pour un vieux con réac. Il est jamais revenu ! Enfin. Il m’avait dit une ou deux conneries, d’accord, mais enfin, les conneries, il vaut mieux les dire que les faire. Et voter Macron au premier tour, ben c’en était une. D’accord, y avait pas mieux en face. D’accord, on n’a toujours pas de vote blanc valide. Mais quand-même.

Tout ça pour dire que le nazisme, c’est ça : quand on se laisse transformer en rhinocéros. Ou d’accepter de condamner les chats qui ne sont pas bruns. Le nazisme, c’est quand on accepte de prendre une vessie pour une lanterne.

Le zéro, dans toute cette histoire, c’est aussi moi, qui ait voté Macron au premier tour, et au second. Pour savoir qui c’était, fallait juste faire confiance à mon premier mouvement quand il y a eu l’histoire des startups et des riens. Mais il parlait d’or. La gauche et la droite, on en crève. C’est à cause des partis qu’on en est là. Alors, on est obnubilé, on vote quand-même. La sottise, c’est de ne pas voir qu’on dénigre les partis en en construisant un.

Nous devons réfléchir à cela : comment faire de la politique sans partis ?

 Voilà in extenso Matin Brun de Franck Pavloff.

 

Matin Brun

Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l'autre racontait de son côté. Des moments agréables, où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu'il m'a dit qu'il avait dû faire piquer son chien, ça m'a surpris, mais sans plus. C'est toujours triste un clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre il va mourir.
- Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.
- Ben, un labrador, c'est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?
- C'est pas la question, c'était pas un chien brun, c'est tout.
- Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?
- Oui, pareil.
Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.
C'est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'État national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux à notre vie citadine, qu'ils avaient des portées peu nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c'est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d'une façon ou d'une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n'étaient pas bruns.
Les milices de la ville distribuaient gratuitement des boulettes d'arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux.
Mon cœur s'était serré, puis on oublie vite.

 

Les chiens, ça m'avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c'est plus gros, ou que c'est le compagnon de l'homme, comme on dit. En tout cas, Charlie venait d'en parler aussi naturellement que je l'avais fait pour mon chat, et il avait sans doute raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c'est sans doute vrai que les bruns sont plus résistants.
On n'avait plus grand-chose à se dire, on s'était quittés, mais avec une drôle d'impression. Comme si on ne s'était pas tout dit. Pas trop à l'aise.
Quelque temps après, c'est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus.
Il en était resté sur le cul : le journal qu'il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !
- Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?
- Non, non, c'est à la suite de l'affaire des chiens.
- Des bruns ?
- Oui, toujours. Pas un jour sans s'attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu'à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu'il fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !
- À trop jouer avec le feu…
- Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.
- Mince alors, et pour le tiercé ?
- Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n'y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu'il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d'informations tout de même.
J’avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des Nouvelles brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme avant : j'avais sûrement tort de m'inquiéter.

 

Après, ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore.
Les maisons d'édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques. Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d'édition continuaient de publier, on relevait le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.
- Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n'a rien à y gagner à accepter qu'on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation.
Par mesure de précaution, on avait pris l'habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après tout, le langage c'est fait pour évoluer et ce n'était pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter putain con, à tout bout de champ, comme on le fait par chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.
On avait même fini par toucher le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ça nous avait aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations.

 

Un jour, avec Charlie, je m'en souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu'il débarque avec un nouveau chien !
Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marrons.
- Tu vois, finalement il est plus affectueux que l'autre, et il m'obéit au doigt et à l'œil. Fallait pas que j'en fasse un drame du labrador noir.
À peine il avait dit cette phrase que son chien s'était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que je te gueule, et que même brun, je n'obéis ni à mon maître ni à personne !
Et Charlie avait soudain compris.
- Non, toi aussi ?
- Ben oui, tu vas voir.
Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier sur l'armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu'est-ce qu'on avait ri. Tu parles d'une coïncidence !
- Tu comprends, je lui avais dit, j'ai toujours eu des chats, alors… Il est pas beau, celui-ci ?
- Magnifique, il m'avait répondu. Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l'œil.
Je ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu'on avait passé un sacré bon moment, et qu'on se sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien sûr, je pensais au petit garçon que j'avais croisé sur le trottoir d'en face, et qui pleurait son caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s'il écoutait bien ce qu'on lui disait, les chiens n'étaient pas interdits, il n'avait qu'à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l'ancien.

 

Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j'ai failli me faire piéger par les miliciens de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m'ont pas reconnu, parce qu'ils sont nouveaux dans le quartier et qu'ils ne connaissent pas encore tout le monde. j'allais chez Charlie. Le dimanche, c'est chez Charlie qu'on joue à la belote. J’avais un pack de bières à la main, c'était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le palier faisaient circuler les curieux. J’ai fait semblant d'aller dans les étages du dessus et je suis redescendu par l'ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.
- Pourtant son chien était un vrai brun, on l'a bien vu, nous !
- Ouais, mais à ce qu'ils disent, c'est que, avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.
- Avant ?
- Oui, avant. Le délit maintenant, c'est aussi d'en avoir eu un qui n'aurait pas été brun. Et ça, c'est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin.
J’ai pressé le pas. Une coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j'étais bon pour la milice.Tout le monde dans mon immeuble savait qu'avant j'avais eu un chat noir et blanc. Avant ! Ça alors, je n'y aurais jamais pensé !

 

Ce matin, Radio brune a confirmé la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de mentalité, ils ont dit.
« Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit. » Le speaker a même ajouté : « Injure à l'État national. »
Et j'ai bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple, en a possédé un, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves ennuis.

 

Je ne sais pas où ils ont amené Charlie. Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun.
Bien sûr, s'ils cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter, des proprios de chats et de chiens.

 

Je n'ai pas dormi de la nuit. J’aurais dû me méfier des Bruns dès qu'ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?

 

On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J’ai peur. Le jour n'est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais arrêtez de taper si fort, j'arrive.

Franck Pavloff a hérité de son père, bulgare, anarchiste, le goût impérieux de bousculer les barbelés et les pensées confisquées. Une dizaine d'années à tisser des projets de développement communautaire à travers l'Afrique et l’Asie. Une vingtaine d'autres à animer des associations de prévention de la délinquance et de la toxicomanie. Spécialiste de la psychologie et du droit des enfants.

Il a publié :

Le Vent des fous, Gallimard, 1993 Foulée noire, Baleine, 1995
Un trou dans la zone, Baleine, 1996 Les Yeux de Bee, Baleine, 1998
La Gare de Lourenço Marquès, Baleine, 1998
La Nuit des friches, Le Verger, 2001
Après moi, Hiroshima, Zulma, 2002

Pour les plus jeunes:

Pinguino, Syros, 1994
Lao, Wee el Arusha, Syros, 1994
Le Squat résiste, Syros, 1996
Menace sur la ville, Albin Michel, 1998
Prise d'otage au soleil, Nathan, 2000
La jeune Fille… , Bayard, 2002

Poésie :

Les jardins de Barbarie, Le Ricochet, 2000
Indienne d'exil, Tryptique, 2001

© Cheyne éditeur, 1998, 1999.200 1,2002,2003 43400
Le Chambon-sur-Lignon

ISBN 2-841 16-029-7
Dépôt légal 1· trimestre 2003

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