Parole de député.e Épisode 2

Marie-Anne a pondu une lettre d'enfer. La députée a répondu aussitôt. Et j'ai tout foutu par terre. J'ai été trop subtil, ou bien très con (ça vous rappelle qui ?). Ou alors ils ont sauté sur un faux prétexte pour ne pas venir empêcher leurs amis LR de démolir, déporter et lotir à tout va. Jetez-moi la pierre, ne me la jetez pas, ou encore dites-moi que c'est pas de ma faute.

Un écrivain oublié, Paul Guth, a écrit une série de romans dont le personnage central est un jeune professeur de français, Le Naïf. Chaque titre contenait « Le Naïf ». Le Naïf aux quarante enfants. Mémoires d’un naïf. etc.
Je me sens quelques affinités avec ce personnage, naïf et imaginatif. J’ai imaginé en effet, en face du bétonnage et de la négation de la mairie de Conflans Sainte Honorine, d’en appeler aux députés. Le mien, électeur d’Osny, puis la nôtre, à Conflans.

La première illusion perdue vous est récapitulée dans cet article :

 https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/250119/parole-de-deputee-episode-1

Voici maintenant la deuxième.
Vous n’avez qu’à suivre le fil des échanges par mail entre le collectif défense des tours Paul Brard et la députée de notre circonscription. Quand c’est Jonas Maury, suppléant et directeur de cabinet de la députée qui m’appelle, je résume la conversation.
Bien sûr, n’oubliez pas votre esprit critique : suis-je la cause du fiasco ? Accablez-moi, ou remontez-moi le moral !

Voici la lettre rédigée par Marie-Anne et envoyée par mail le 11 janvier :

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Bonjour Madame la Députée,

Nous sommes le collectif "Défense des tours Paul Brard". Comme vous le savez peut-être, deux immeubles doivent être abattus dans la résidence Paul Brard au Plateau du Moulin à Conflans Sainte Honorine (78700). La plupart des habitants des immeubles concernés trouvent cette mesure arbitraire. Ils doivent déménager dans des logements vétustes proposés par l'office « Les Résidences Yvelines Essonne », peut-être loin de l’endroit où ils se sont établis et ont construit leur vie. Les propriétaires et locataires des commerces eux aussi sont mécontents de la solution qu’on leur propose, et redoutent d’être forcés de migrer, d’être expropriés. Ils n’ont actuellement pas de charges de copropriété (bâtiment bas) et ne veulent pas se trouver avec trois ou quatre étages au dessus d’eux qui les contraindraient au paiement de charges. La pharmacie pose un problème spécifique : l’emplacement proposé est trop proche d’un confrère. Alors que dans le projet présenté par le maire Laurent Brosse le 24 mai 2018, des immeubles doivent être construits, pourquoi fait-on passer la destruction de la tour principale en premier lieu ? Ne serait-il pas plus logique de construire sur site un immeuble et de reloger les locataires actuellement frappé par cette mesure ?

Notre collectif « Défense des tours Paul Brard » refuse ce projet de « requalification » du quartier Paul Brard. Il pénalise tout le monde, locataires, commerçants et propriétaires de pavillons. Il n’est en aucun cas possible d’adhérer à un tel projet qui méprise les droits de tout un chacun. Le quartier est un peu « sensible », comme on dit, avec son lot d’incivilités, de rodéos, de trafic et usage de stupéfiants. Mais à notre avis, rien qui ne justifie l’exil forcé auquel on veut contraindre des personnes modestes, peu aptes à faire valoir leurs droits, et qui pour la plupart sont les victimes et non pas les responsables des problèmes. À Conflans Sainte Honorine, nous sommes cinq collectifs qui se sont constitués face au projets de la Mairie ou des Résidences Yvelines Essonne. Aucune concertation n’a eu lieu avant le 24 mai 2018, date à laquelle le projet a été présenté aux locataires des tours de Paul Brard. Ni les commerçants ni les propriétaires fonciers n’ont été partie prenante dans cette présentation. En fait, nous pensons que la raison du projet est financière : ce quartier est « stratégique », d’après les propres mots du maire. Trop proche de la gare SNCF pour être réservé à des logements sociaux. Enfin, comme tous les projets de la municipalité, le nombre d’habitants final sera en augmentation (de l’ordre de 40 % en ce qui concerne le quartier Paul Brard). Nous voyons mal comment cela pourrait résoudre les problèmes du quartier.

Vous êtes un de nos derniers recours, nous vous invitons à venir nous rendre visite dans le quartier et rencontrer aussi bien les locataires que les commerçants. Nous vous remercions de nous avoir lus et espérons vous voir très bientôt dans notre quartier. Veuillez agréer, Madame la Députée, l’expression de notre considération distinguée. 

Ce mail a eu un résultat foudroyant : le jour même de son envoi, Jonas Maury me répond et me demande mon téléphone. (Le fait que ce soit à moi qu'il réponde, moi dont le mail ne figurait qu'en CC, et non pas à Marie-Anne, l'expéditrice, est d'ailleurs surprenant). Il m’appelle le 14 janvier, et nous nous mettons d’accord pour une rencontre à la librairie-école le 21 janvier à 10 heures.

Le 15 janvier, comme je l’ai fait pour Aurélien Taché, je donne le téléphone de l’assistant à Indiana, vidéaste, qui a en projet un documentaire sur le quartier Paul Brard, et qui aimerait filmer la rencontre. J’en avise Jonas Maury :

Bonsoir monsieur Maury
J’ai communiqué votre numéro à Indiana Stone, réalisatrice qui tourne un documentaire sur le quartier Paul Brard. Elle vous appellera pour savoir si madame la députée est d’accord pour que l’on filme pendant notre rencontre.
Bien cordialement, Jean-Max Sabatier

Je reçois la réponse, tout d’abord le 17 par Indiana :


Hello, La députée ne souhaite pas que je sois là lundi.


puis par Jonas Maury qui m’appelle le même jour. Bon. Comme Aurélien Taché, Michèle de Vaucouleurs préfère pas qu’on filme. Pas de souci.

Le même jour, nous avons tenu notre réunion hebdomadaire.
Était en particulier à l’ordre du jour la préparation de la rencontre avec la députée. Voici un extrait du compte-rendu de la réunion, adressé à chaque membre du collectif, et à Jonas Maury :

 

B) Préparation de notre rencontre de lundi prochain avec la députée

1) Faut-il prévenir la police ? Peut-on informer les gens du quartier de la réunion ? On décide de poser ces questions au préalable à Jonas Maury.

2) Questions que nous poserons à Madame la députée.

a) Celle que j’ai posée à Aurélien Taché, mon député à moi, et qui n’a pas reçu de réponse : Si la loi permet ce crime contre la dignité (démolition, délogement + relogement, c’est-à-dire déportation), n’est-il pas tant de changer la loi ?
b) Et puis d’ailleurs, justement, est-ce que la loi permet cela ?
c) Que pense-t-elle de notre problème et de notre démarche ?
d) Comment peut-elle nous aider sur le plan de l’assistance juridique ?

Suite à ces décisions, voici le mail que j’adresse le jour même à Jonas Maury :

Rebonjour Monsieur Maury

Nous songeons à donner de la publicité à votre venue parmi les habitants des immeubles concernés qui ne nous ont pas encore rejoints : nous allons distribuer des tracts dans les boites à lettres pour les inciter à rejoindre notre collectif, et nous pouvons en profiter pour les informer de notre rencontre.
Pour des raisons de sécurité, sachant que les députés représentent la démocratie, nous hésitons. La probabilité qu’un djihadiste en cours de passage à l’acte habite un de nos immeubles est certainement proche de zéro, mais on ne sait jamais. Voilà pourquoi je voudrais connaître votre opinion à ce sujet. Par ailleurs, nous songeons à informer le commissariat, qui est d’ailleurs tout proche. Sur ce point aussi nous voudrions votre avis.
Nous ferons la distribution assez vite, et nous souhaiterions donc une réponse rapide de votre part.

Bien cordialement
Jean-Max Sabatier

Le lendemain 18 janvier, Jonas Maury m’appelle.
— Il y a un problème avec notre rencontre.
Je subodore un « problème d’agenda ». Mais en fait, c’est pire. Je questionne.
— De quelle nature ?
— Madame la députée ne sait pas si elle va venir.
— Est-ce que c’est dû à notre dernier mail ?
— Non, ce n’est pas ça, mais filmer, faire de la publicité…
— Ah, c’est donc bien en rapport avec le dernier mail.

S’ensuit une discussion où je tente d’expliquer que nous n’imposons rien, que nous demandons d’abord l’avis de la députée. Où on me répond que Madame la députée est choquée que nous « ayons songé à filmer et faire de la publicité". Ça s’envenime doucement ! (je ne pourrai jamais être négociateur).
— Vous nous reprochez un crime de pensée !
Monsieur Maury me quitte en m’assurant qu’il va en reparler avec Madame la députée, et qu’il reviendra vers moi. Parole de député numéro 2 : mensonge, pipeau (que je préfère à pipe).

Je fais une dernière tentative avec ce mail qui part quelques temps plus tard, toujours le 18 janvier :

Rebonjour monsieur Maury

Bonjour madame la députée

Nous n’avons rien cherché à vous imposer : pour le fait de filmer, comme pour le fait de donner de la publicité à votre venue, nous nous sommes contentés de vous soumettre une demande. Avec l’intention de respecter votre accord ou votre désaccord. Si cela n’a pas été clair,  je vous prie de m’en excuser moi, qui suis l’auteur des mails en question.

Le documentaire d'Indiana Stone porte sur le quartier, ses problèmes, et les actions de ses habitants pour tenter de les résoudre. C’est un sujet on ne peut plus citoyen, de même que le fait de contacter son député est une démarche citoyenne. Votre venue ou votre non-venue est un des épisodes de ce documentaire.

Je voudrais que vous compreniez notre idée de faire de la publicité à votre venue : nous cherchons des armes, la citoyenneté en est une, la communication une autre.
Il me semble que notre action se différencie nettement de la méthode "gilet jaunes ».

Et encore une fois, il ne s’agit que d’une demande. C’est bien parce que nous savons que c'est problématique, que nous attendions votre accord pour le faire. Je répète ce que j' ai dit ce matin au téléphone, les prospectus déjà distribués, comme toutes nos actions de communication, ne parlent en aucune façon de vous.

Si vous ne souhaitez ni film ni publicité, vous ne rencontrerez lundi que les membres de notre collectif, et éventuellement des représentants des autres collectifs de protestation contre les projets immobiliers de la mairie (quatre, en plus du nôtre). Ils songent pour certains à vous contacter eux aussi.

J'espère de tout mon cœur vous avoir bien convaincus de notre entière sincérité.

Jean-Max Sabatier

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Voilà le travail. C’est de ma faute ? J’aurais peut-être pas dû les effrayer avec certains mots-clés ? "filmer", "publicité", "djihadiste".
Dites-moi franchement si j’ai eu tort de me soucier de la sécurité des personnalités qui devaient nous rendre visite. Si j’ai eu tort d’avouer que si nous saisissions notre député, c’était aussi dans un but de communication. Je vais parodier Gilles Le Gendre ! J’ai été trop intelligent ? Pour ceux qui voudraient commencer une collection de têtes de nœuds, voilà les deux premières pièces :

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Tout prochainement, après cette thèse LERM et cette antithèse Modem, demain sans doute, je publierai la synthèse : La politique de la chaise vide ; la chaise vide de la politique.

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