Itinéraire mémorial

Ne pas confondre entre eux les massacres parisiens de 1961 et 1962. Le plus terrible des deux n'est pas celui de Charonne. Mise au point avec 100 portraits contre l’état policier, par le collectif Cases Rebelles.

Comme Renaud, comme d’autres cleubiens, je confondais deux événements :

1) Le massacre du 17 octobre 1961 et des jours qui ont suivi pour réprimer la manifestation de 30000 Algériens, en réaction au couvre-feu imposé en France par les autorités à cause de la guerre d’Algérie. Selon les historiens, entre 200 et 500 morts, pour la plupart jetés à la Seine.
2) Charonne. Le 8 février 1962, un rassemblement organisé par des syndicats et partis de gauche pour protester contre l’OAS va lui aussi être réprimé dans le sang. Une dizaine de morts près du métro Charonne.
La proximité historique de ces deux massacres, leurs liens avec les événements d’Algérie, la mise en cause à chaque fois du très tristement célèbre Maurice Papon vont contribuer à la confusion. L'opinion retiendra surtout Charonne, dix victimes blanches, plutôt que octobre 1961, des centaines de victimes arabes. (Il est vrai que les autorités parlèrent de deux morts.)

couverture

La lecture de ce chouette livre m’a permis de remettre tout d’équerre.
Je laisse ses créateurs présenter eux-mêmes leurs motivations et la genèse de leur ouvrage :

Case Rebelles est un collectif politique militant non-mixte de femmes et d’hommes noir.es créé en 2010 qui, dans une perspective afrocentrée, met en cause toutes les formes de domination.

«L'oubli permet qu’il n’y ait que des accidents en lieu et place d'une violence systémique qui rejoue l’innocence à chacune des occurrences »

Ce petit travail de contre-histoire autour de portraits a été initié à l'occasion d'une commémoration en juin 2016, celle de la mort de Lamine Dieng tué par la police le 17 juin 2007. Il s'agissait pour nous d'associer dans un même espace-temps 100 victimes de la police, de la gendarmerie, de la prison, 100 victimes selon nous de la violence d'État.
Ce 18 juin 2016, nous voulions occuper la rue avec les portraits dessinés de ces visages qui avaient été arrachés brutalement à la vie. Pour qu'ils soient ensemble. Que nous les honorions ensemble. Pour qu'en cette occasion nous élargissions notre demande, au-delà de Lamine Dieng, à une exigence de Vérité et Justice pour tou·tes. Nous voulions que nos esprits s'emplissent de toutes ces histoires. Parce qu'avec ou sans «justice», l'oubli est sans conteste un ultime et terrible préjudice.
Notre action ponctuelle, éphémère, avait suscité des enthousiasmes, des demandes et des réflexions qui nous ont mené·es à ce livre.

Voici le sommaire :

APRÈS-GUERRE

20           REPÈRES CHRONOLOGIQUES
22           VALENCE, 1947: GRÈVE SANGLANTE
28           SYLVAIN BETTINI
30           LA TUERIE DU CARBET
32           ANTONIN BARBIER
34           ANDRE HOULLIER

1950-1959

36           REPÈRES CHRONOLOGIQUES
38           ÉDOUARD MAZÉ
40           LA RÉPRESSION DU 14 FÉVRIER 1952
42           HOCINE HALLACHE
44           HOCINE BELAÏD
46           14 JUILLET 1953
58           JEAN RIGOLLET
60           DÉCEMBRE 1959

1960-1969

64           REPÈRES CHRONOLOGIQUES
66           DANIEL L’HÉNORET
68           LA TUERIE DU 24 MARS 1961 AU LAMENTIN
70           PARIS, 17 OCTOBRE 1961
76           CHARONNE, 1962
80           MÉ 67
86           GILLES TAUTIN
88           PIERRE BEYLOT
90           JEAN·PIERRE THÉVENIN

1970-1979

92           REPÈRES CHRONOLOGIQUES
94           GERARD NOUVET
100         MOHAMED DIAB
102         LOUNÈS LADJ
108         FÉVRIER 1974, LA TUERIE DE CHALVET
112         PATRICK MIRVAL
114         RICHARD KAMOUDA
116         VITAL MICHALON
118         MUSTAPHA BOUKHEZZER

1980·1990

120         REPÈRES CHRONOLOGIQUES
122         LAHOUARI BEN MOHAMED
124         THÉODORE DAYE
126         LAÏD KHANFAR
128         ELOI MACHORO
132         MARCEL NONNARO
134         CHARLES-HENRI SALIN
136         ABDEL BENYAHIA
140         MALIK OUSSEKINE
142         LÉOPOLD DAWANO

1990·1999

144         REPÈRES CHRONOLOGIQUES
146         SAAD SAOUDI
148         THOMAS CLAUDIO
150         AÏSSA IHICH
152         YOUSSEF KHAÏF
154         MAKOMÉ M'BOWOLÉ
156         PASCAL TAÏS
158         JAWAD ZAOUIYA
160         ABDELKAOER BOUZIANE
162         MEHDI REZIGA

2000·2009

164         REPÈRES CHRONOLOGIQUES
166         ÉDOUARO SALUMU NSUMBU
168         MOHAMED BERRICHI
170         MOURAD BELMOKHTAR
172         AB0U BAKARI TANDIA
174         ZYED BENNA
176         BOUNA TRAORÉ
178         ÉRIC BLAISE
180         TAOUFIK EL-AMRI
182         TINA SEBAA
184         ALIOU THIAM
186         LAMINE DIENG
190         NELSON LOBRY-GAZELLE
192         LUWAM BEYENE
194         LAKHAMY SAMOURA
196         MOUSHIN SEHHOULI
198         BABA TRAORÉ
200         ABDELHAKIM AJIMI
202         JOSEPH GUERDNER
204         NAGUIB TOUBACHE
206         ALI ZIRI

2010·2016

208         REPÈRES CHRONOLOGIQUES
210         MAHAMADOU MARÉGA
212         PIERRE-JUST MARNY
214         WISSAM EL-YAMNI
216         AMINE BENTOUNSI
220         LAHOUCINE AÏT OMGHAR
222         LOÏC LOUISE
224         GERLAND BATISTA DA SILVA
226         MORAD TOUAT
228         HOCINE BOURAS
230         ABDELHAK GORADIA
232         RÉMI FRAISSE
234         ABDOULAYE CAMARA
236         AMADOU KOUMÉ
238         KARIM TAGHBALOUT
240         BABACAR GUEYE
242         ADIL TAYCHI
244         HAROUNA ATTOUMANI
246         ADAMA TRAORÉ
254         HAPPÉS PAR L’OUBLI
256         AUSSI LONGTEMPS QU'ON LE POURRA
259         SIGLES ET ACRONYMES
261         POUR ALLER PLUS LOIN
275         REMERCIEMENTS

Voici les pages qui concernent les deux événements de 61 et 62.

TRAGIQUE OCTOBRE, OU L'ORGANISATION DE L'OUBLI

         Peuple français, tu as tout vu,

         Oui, tout vu de tes propres yeux,

         Et maintenant vas-tu parler ?

         Et maintenant vas-tu te taire ?

                                 Kateb Yacine

 

fatima-bedar

La nuit du 17 octobre 1961, en pleine «guerre d'Algérie», 30000 Algériens répondent à l'appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN) et sortent manifester dans les rues de Paris. L'appel du Front est précis, il s'agit de réagir au couvre-feu raciste visant les travailleurs algériens et imposé par le préfet de Paris, Maurice Papon, avec l'accord du gouvernement français et à son sommet le général de Gaulle. Les consignes sont tout aussi précises, la manifestation est pacifique, elle doit se dérouler à l'heure du couvre-feu le long des artères principales de la ville. Toutes les familles algériennes sont appelées à y participer avec l'obligation de ne répondre à aucune provocation, ni à aucune violence.

ahmed-khalfi

En cette nuit, quelques heures durant, les slogans pro-FLN empliront l'espace de la ville, accompagnés des youyous ô combien révolutionnaires des Algériennes présentes en masse. En cette nuit, les Algériens ont voulu exister en tant que tels et non plus en tant que «Nord-Africains», «Français musulmans » ou par un type de désignation dont le but unique est de leur dénier le droit à exister en tant que peuple. En marchant avec le FLN, ils existent enfin. Leur présence dans les rues de Paris, bravant l'État colonial français, rappelle que l'Algérie est vivante et que son peuple la revendique. Leur présence dans les rues est une déflagration dans la logique du pouvoir puisque de sujets coloniaux, niés, soumis, réduits au silence, ils deviennent ouvertement Algériens et Algériennes, sujets politiques dévoués au FLN et portés par la cause nationaliste.
En cette nuit l'Algérie est algérienne et elle retentit dans les rues de Paris !
Face aux manifestants désarmés, plus de 7 000 policiers sont déployés. Une police inspirée par les méthodes et les « savoir-faire » répressifs coloniaux, importés en « Métropole » pour soumettre les colonisé.es d'Algérie en France et éradiquer la politisation révolutionnaire de ces derniers, qui gagne de plus en plus les bidonvilles où ils sont entassés.
Dès le matin du 17 octobre 1961,la police française se prépare en cernant les bouches de métro aux portes de Paris. Quelques heures plus tard, la manifestation sera sauvagement réprimée laissant paraître la violence coloniale dans toute sa laideur.
Les policiers sous les ordres du préfet feront preuve d'une grande brutalité répressive qui s'abattra sur des manifestants sans défense et sous le regard complice de la population. L'esprit raciste et vindicatif en acte, la police tirera, tabassera à mort, poussera dans la Seine des personnes par dizaines. Elle enfermera, torturera et déportera. Ce soir-là, dans les rues, dans les cours de préfecture, dans les commissariats… La police tue en toute impunité. Déjà !
Combien d'Algériens furent assassinés par les « forces de l'ordre » en octobre 1961 ?
Le bilan officiel compte une à deux victimes. La réalité est plus féroce, d'autant que cette répression se poursuit au-delà du 17 octobre, les nuits des 18, 19 et 20. Elle fera plusieurs dizaines de morts — 200 « au minimum » selon l'historien Jean-Luc Einaudi —, noyés dans la Seine, et de nombreux disparus. Aussi, 9000 Algériens furent détenus et violentés dans des centres de « tri » improvisés comme au Palais des sports à la porte de Versailles, au camp de Vincennes et au stade Coubertin. Parmi eux, 500 seront déportés en Algérie.
Par ailleurs, il est évident que la police n'aurait pu organiser ce massacre sans le soutien de la plus haute autorité de l'État. Le Président de Gaulle et son ministre de l'intérieur, Michel Debré, avaient tous deux un intérêt certain à cette répression. Le premier, favorable aux négociations avec le FLN voulait par cette démonstration de pouvoir infléchir le rapport de force en sa faveur, lors des pourparlers. Tandis que le second, réfractaire aux négociations, envisageait déjà une riposte violente du FLN qui serait prétexte à leur annulation.
Le ministère des transports et le ministère de la jeunesse et des sports furent eux aussi impliqués dans le massacre. L'un en affrétant des bus de la RATP pour transporter les manifestants algériens dans les centres d'internement. L'autre, en mettant ses locaux à disposition de Papon et de sa police. En effet, pendant longtemps, la dénonciation des crimes du 17 octobre s'est focalisée sur la personne de Papon. Et bien que la responsabilité de ce dernier soit totale, elle ne doit pas pour autant effacer celle des plus hautes autorités de l'époque. Par la passivité puis le silence de ses dirigeants, l'État français s'est rendu coupable de ce massacre. Et si la répression du 17 octobre sort peu à peu de l'oubli, à ce jour,l'État français ne reconnaît toujours pas sa responsabilité.
Le 17 octobre 1961, c'est l'histoire d'une longue occultation. Une volonté de dénier aux Algériens leur droit à être reconnus comme des victimes de l'État colonial français. Et ce déni qui se prolonge plus de cinquante ans après les faits, en dit long sur le processus de déshumanisation des corps d'exception que sont les colonisés d'hier et leurs descendants.
Le 17 octobre 1961, c'est une blessure béante qui fait que nous pleurons aujourd'hui encore les morts et les disparus. Nous repensons à tous ces visages anonymes et à ces noms qui retentissent comme des cris dans notre mémoire : Fatima Bedar n'aura jamais 20 ans, elle ne goûtera pas la saveur de l'indépendance. Ahmed Khalfi, porté disparu, ne rentrera pas. Fatima et Ahmed, c'est le 17 octobre qui nous blesse et blesse nos enfants. C'est la trace de la violence dans nos corps,
nos cœurs et nos mémoires. C'est la conscience aiguë d'une ligne continue entre cette date tragique et les crimes policiers racistes d'aujourd'hui.

Lamia Aït Amara

PARIS, 8 FÉVRIER 1962.

anne-claude-godeau

Plusieurs syndicats et partis de gauche organisent un rassemblement à Paris : il s'agit de protester contre l'Organisation armée secrète (OAS) qui multiplie les actions violentes et a commis la veille dix attentats à coups d'explosifs au domicile de diverses personnalités : il y a plusieurs blessés graves dont une enfant de 4 ans touchée par une explosion qui visait Malraux. Le tract d'appel de la manif dénonce les « agissements des tueurs fascistes », l'« impunité » dont ils bénéficient et réclame la « paix en Algérie ». L'OAS fondée en février 1961 défend le maintien de l'Algérie dans l'empire colonial français par tous les moyens, terrorisme inclus.

jean-pierre-bernard

Le jour de la manifestation les organisateurs donnent pour consigne de manifester dans le plus grand calme. L'idée est de faire converger cinq ou six cortèges, formés à des stations de métro, vers la place de la Bastille, d'y lire un tract et de se disperser. Hormis quelques exceptions les cortèges ne parviennent pas à se former aux stations de métro et sont bloqués en divers endroits.
Sur le boulevard Voltaire, après un appel à la dispersion, la police — sur ordre du préfet — charge. Coups de matraques et gaz lacrymogène pleuvent sur les manifestants bousculés, poursuivis. Les policiers leur jettent également des grilles de fonte prises au pied des arbres et des grilles de sol de bouches d'aération de métro. L'assaut violent repousse la foule qui se retrouve entre autres massée et bientôt compressée dans les escaliers descendant à la station Charonne. Plus de 250 personnes seront blessées. Mais surtout neuf personnes vont mourir, de l'écrasement ou des coups : Jean-Pierre Bernard (30 ans), Fanny Dewerpe (31 ans), Daniel Féry (16 ans), Anne-Claude Godeau (24 ans), Édouard Lemarchand (41 ans), Suzanne Martorell (36 ans), Hyppolite Pina (58 ans)
et Raymond Wintgens (44 ans); Maurice Pochard (48 ans) décédera des suites de ses blessures un mois et demi plus tard. Tous étaient syndicalistes à la CGT, et huit d'entre eux étaient aussi membres du Parti communiste.
Suite à la répression meurtrière de Charonne, la CGT organise mouvements de protestation et actions les 10, 11 et 12. Le 13 est une journée de deuil au niveau national pour le syndicat : le travail est arrêté en région parisienne et une grande marche a lieu à Paris en hommage aux victimes.
Après la conclusion des accords d'Évian (19 mars 1962), puis l'indépendance de l'Algérie (5 juillet 1962), un certain silence va s'installer sur ces événements, plus connus malgré tout que ceux du 17 octobre qui n'avaient pas suscité la même empathie, loin de là.
Le préfet en charge à ce moment-là est Maurice Papon, également responsable de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 et de l'assassinat de plus de 200 Algériens. En 1962, après le massacre de Charonne le 8 février, Papon reçoit le soutien marqué du Premier ministre Michel Debré qui se déplace le 12 pour lui témoigner personnellement « sa confiance et son admiration », et lui réassure son appui dans une lettre datée du 13 avril, rendant « un particulier hommage à [ses] qualités de chef et d'organisateur, ainsi qu'à la façon dont [il a] su exécuter une mission souvent délicate et difficile. (Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962, Paris, Gallimard, 2006)

Papon, également ancien fonctionnaire collaborateur du régime de Vichy, sera finalement jugé en 1997 pour sa responsabilité dans la déportation de Juifs de Bordeaux à Drancy. Il est d'abord condamné à dix de prison ferme en 1998 pour « crimes contre l'humanité », mais sera remis en liberté en 2002 par la cour d'appel de Paris, en raison de son état de santé. Il n'aura été jugé ni pour Charonne ni pour Octobre 61.

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