Les autorités délétères

Hommage à Amin Maalouf et à son très grand et pourtant court livre Les identités meurtrières, j'emprunte le rythme et la rime de son titre. Pour un essai bien plus modeste.

Autorité

Comme la bonté est caractère de qui est bon, l’autorité est caractère de qui est auteur. Quant à « auteur », il signifie au départ « celui qui augmente, qui accroît ». En effet, il vient de augere, accroître, et du sanscrit ôjas, force. (Littré). Un auteur vous fait grandir. Le sens va s’étendre à celui qui imagine en général, celui qui crée, celui qui invente. C’est cet auteur-là qu’on retrouve dans le ridicule « auteur de mes jours » (père : la personne qui m’a donné la vie, c’est ma mère, non mon père.)

Le premier sens de « autorité » est donc celui que l’on trouve par exemple dans « Elle ne sait argumenter autrement qu’en invoquant telle ou telle autorité, Jacques Lacan, Philippe Sollers, etc. »

L’autorité, c’est l’argument des Sorbonagres. Le valet Sganarelle, cherchant à en mettre plein la vue à Guzman, valet de Dona Elvire, s’amuse à singer la libre-pensée et l’hédonisme de son maître Dom Juan, qui lui, vit et pense sans  sauf-conduit :
« Quoiqu’en dise Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac. »
« Argument d’autorité » est un oxymore. Il n’a rien de logique. Ce n’est pas parce que tel auteur l’a formulé dans un passé ancien et parfois même archaïque, qu’il est valide.

Les siècles sont pleins des persécutions que les cuistres, sots, incapables, firent aux inventeurs, découvreurs, tenants de l’expérience et de l'observation. Et pas seulement à cause de dogmes religieux. Tous les savants victimes de l’incompréhension des Sorbonnes ne le sont pas pour cause d’hérésie, comme Galilée. Exemple « laïc » de victime de la même infâme incompétence, l’anglais Harvey qui au XVII° siècle parvient à comprendre le principe exact de la circulation sanguine.

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Harvey


À partir de là, la controverse va s’installer. Il y aura les tenants des autorités, Aristote, Hippocrate, Galien, et ceux qui comprendront que Harvey est dans le vrai. Un maximum de cons auront ce discours :

Mallem cum Galeno errare quam cum Harveio circulare.
« Je préfère me tromper avec Galien, plutôt que de circuler avec Harvey. »

Les cuistres ont parfois de l’humour, et à l’époque, les humanistes de mes deux vont faire rigoler leur latin : « circulator » signifie aussi « médecin qui circule de foire en foire », c’est-à-dire « charlatan ».

C’est évoqué par Molière dans Le malade imaginaire.

Les cuistres ont forcément de la culture : voici ce qu’une autorité mediapartienne rétorque à un cleubien lambda qui proteste vertement parce que ledit cuistre cherche à faire copuler ensemble les Dupondt, à faire itou un homo d'Haddock parce qu'il est castafiorophobe, et veut à tout prix que l’armateur grec Onassis Rastapopoulos soit juif :

Votre vulgarité très certainement grasseyante, votre façon de faire le malin, votre médiocrité bienheureuse, vous hissent en digne hériter de Séraphin Lampion. Vous avez donc toute votre place ici : ne changez rien, vous êtes parfait !

La « médiocrité » reprochée, qu’est-ce donc d’autre que de ne pas être une autorité mediapartienne ?

Pareillement, une cleubienne, cette fois-ci, mais auteure quand-même, autorité dans le domaine de la lutte contre les violences faites aux femmes, démolit une malheureuse qui d’une façon un peu maladroite, pose le problème d’une éventuelle responsabilité partagée dans le meurtre, entre victime et assassin.
« Vous allez encore vous ridiculiser. »
Alors qu’elle a forcément et justement soutenu Jacqueline Sauvage ! L’autorité prise en flag de pensée simpliste, et surtout, de méchanceté gratuite.

« Elle fait autorité en la matière. »

Le deuxième sens de « autorité », par contre, n’est jamais péjoratif. Beaucoup plus respectable est en effet l’autorité que l’on montre. Si ce moniteur prétend nous donner des cours de judo, rien de tel qu’une petite démonstration : « À tour de rôle, vous m’attaquez, de la façon que vous voulez. » Quand tout le monde s’est retrouvé au tapis, sans dommage pour quiconque, quelques soient les tailles relatives de l’agresseur et de l’agressé, là, oui, l’autorité est assise. Ce nouveau sens a dérivé du premier, un peu comme pour la « maîtrise ». L’auteur comme le maître sont censés savoir de quoi il parlent, vu qu’ils ont écrit sur le sujet, ou bien qu’ils enseignent la discipline.

Le troisième sens de « autorité » apparaît, basé sur le pouvoir que confère le savoir ou la maîtrise. Les autorités. Les pouvoirs. Les hiérarchies.

Ici, la liste est longue des autorités délètères.

Policier qui n’aime son métier que pour la violence autorisée ; voici le Pauley de Frédéric Dard.

Il est tout juste bon à emballer des loubards en folie, quand ils viennent faire la corrida chez un bistrot. Là, oui, il est à son affaire, le bandit. Il a une manière de les empoigner par le col de leurs blousons, un dans chaque main ,et de les faire trinquer de la tronche : blong bing ! Il aime les crânes qui sonnent le creux. D’ailleurs, il a remarqué, tous les crânes sonnent le creux, y compris les mieux remplis. Celui d’Einstein aussi sonnait le creux, on n’y peut rien. La finalité d’un crâne, c’est de ressembler à une boîte. Ne dit-on pas la boîte crânienne ? et alors là, quand il les assomme mutuellement, Pauley, personne ne peut l’accuser de pasage à tabac, tu comprends ? Les dégâts, c’est les loustics qui se les causent. Lui, il n’a fait que tenter de les séparer. Il est le seul, parmi ses collègues, à réussir ce petit exploit.

Fonctionnaires, militaires, diplomates, préfets, présidents, députés, etc.
Voici le fonctionnaire colonial occidental Dawson et le policier japonais du Lotus bleu de G.R.

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Professeurs qui usent de leur pouvoir pour brimer les élèves qu’ils n’aiment pas : dans cet extrait, Harry Potter fait la connaissance du professeur Rogue.


— Potter ! dit soudain Rogue. Qu'est-ce que j'obtiens quand j'ajoute de la racine d'asphodèle en poudre à une infusion d'armoise ?
Poudre de quoi, infusion de quoi ? Harry jeta un coup d'œil à Ron qui parut aussi décontenancé que lui. La main d'Hermione s'était levée à la vitesse d'un boulet de canon.
— Je ne sais pas, Monsieur, répondit Harry. Rogue eut un rictus méprisant.
— Apparemment, la célébrité n'est pas tout dans la vie, dit-il sans prêter la moindre attention à la main levée d'Hermione.
— Essayons encore une fois, Potter, reprit Rogue. Où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ?
Hermione leva à nouveau la main comme si elle essayait de toucher le plafond, mais Harry n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait bien être un bézoard. Il essaya de ne pas regarder Malefoy, Crabbe et Goyle qui étaient secoués d'un fou rire.
— Je ne sais pas, Monsieur, dit-il.
— Vous n'alliez quand même pas vous donner la peine d'ouvrir un de vos livres avant d'arriver ici, n'est-ce pas, Potter ?
Harry se força à ne pas baisser les yeux devant le regard glacé du professeur. En fait, il avait bel et bien ouvert ses livres quand il était encore chez les Dursley, mais Rogue ne pouvait pas exiger de lui qu'il ait retenu tout ce que contenait le manuel intitulé Mille herbes et champignons magiques. Rogue ne faisait toujours pas attention à la main frémissante d'Hermione.
—Potter, reprit le professeur, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ? Cette fois, Hermione se leva, la main toujours tendue au-dessus de sa tête.
— Je ne sais pas, répondit Harry avec calme. Mais je crois qu'Hermione le sait. Vous aurez peut-être plus de chance avec elle.
Il y eut quelques rires. Rogue, en revanche, n'avait pas l'air content.
— Asseyez-vous ! lança-t-il à Hermione. Pour votre information, Potter, sachez que le mélange d'asphodèle et d'armoise donne un somnifère si puissant qu'on l'appelle la Goutte du Mort vivant. Un bézoard est une pierre qu'on trouve dans l'estomac des chèvres et qui constitue un antidote à la plupart des poisons. Quant au napel et au tue-loup, il s'agit de la même plante que l'on connaît aussi sous le nom d'aconit. Alors ? Qu'est-ce que vous attendez pour prendre note ?
Il y eut un soudain bruissement de plumes et de parchemins.
— Et votre impertinence coûtera un point à Gryffondor, Potter, ajouta Rogue.

Notons que dans le monde des Moldus, ce comportement a le plus souvent pour effet de faire haïr école, société et sytème.

« autoriser » va connaître une histoire parallèle :

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1 Revêtir quelqu’un d’une autorité.
2 Donner de l’autorité, du crédit.  Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices. (Voltaire)
3 Accorder un droit.
4 Rendre licite.

Un grave problème qui reste non résolu depuis la première pierre taillée : comment s’y prendre pour autoriser les personnes qui ont à exercer un pouvoir ?

 Les français autorisent un con

Attention ! Ne me prenez pas pour un nihiliste ! Il y a des flics, des profs, des fonctionnaires, des personnels politiques, des journalistes bien singuliers honnêtes.

Il y a bien plus de belles autorités qu'on ne croit dans ce monde

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