Les illusions perdues

Bref. C’est mon dernier billet, je vais pas prendre la tête. Quelqu'un m'a fait un cadeau.

Moi, le père Noël, ça fait longtemps qu’il passe plus. Loup solitaire je suis, bad boy un peu je fus. Résultat : zéro potes. Arrêter la marie-jeanne, c’est bien, mais ça veut dire qu’on cesse de voir ces potes-là. Et comme en général, on avait laissé tombé les autres potes (ou ils vous avaient laissé, c’est pareil), au retour du shilom, y a plus personne. Ajoutez le célibat, vous avez la solitude intégrale. Notez que je m’en plains pas. La solitude a des regrets, mais combien de richesses ! De libertés ! De paix !
Pis de toute façon, le pire de ces regrets, c’est encore celui de ne pas rendre le cadeau le plus beau qu’on m’a fait dans ma vie : ma vie. Quand je pense à cette presque infinie cohorte d’êtres qui a abouti à moi. Des macromolécules, des cellules, des bêbêtes, des bêtes, des érectus, des habilis, sapiens… Cohorte dont je suis le terminateur.
Je suis vraiment un bad boy. Je rends pas les cadeaux. Des fois, pour me consoler, je me dis que mettre des êtres au monde dans ce monde, c’est leur jouer un sale tour. Mais ça ne tient pas : le monde dans lequel je suis né était déjà une sorte d’enfer. Et je suis heureux quand-même. Enfin je le crois. (Le bonheur, tant pis s’il est factice ? Le bonheur c’est l’illusion du bonheur ?) En tout cas je rends grâce, à papa et à maman qu’a fait tout le travail, et à… la nature, qu’a fait tout le travail.


Bref. C’est mon dernier billet, je vais pas prendre la tête.


Dans le Club, je me suis fait des potes. Un peu virtuels, occasionnels, fantomatiques, incomplets, mais qu’importe. Comme ça au moins, aucun pote ne pue de la gueule ! Et puis les potes réels sont un peu virtuels aussi.
En fait, je me suis même fait un vrai pote, puisque j’ai rencontré Nibal. (Il ne pue pas de la gueule). Et j’ai eu un cadeau ! des années que ça ne m’était pas arrivé. Enfin, si j’omets les chocolats que certaines familles d’élèves m’offrent pendant les fêtes. Un vrai cadeau qui se bouffe pas, qui te reste encore longtemps, longtemps après que les poètes aient disparu. Renaud chante Brassens. Émouvant. J’ai pas vérifié, mais je crois bien qu’il a fait son choix en partant d’un entretien donné par Brassens à un homme de radio. Quand on lui demande quelles sont parmi ses chansons celles qu’il préfère, ils énumère en commençant par « je peux pas me passer de… »
Renaud a ajouté une chanson posthume, Les illusions perdues, dans laquelle on retrouve le Georges et des idées de ses chansons. Surtout à la fin, les copains. Croyez pas que ça me rende triste, moi qui en ait si peu. Peut-être que pour moi, les gens, ça remplace les copains. Même si parmi les gens, y en a certains que j’ai parfois envie d’étrangler.
Les illusions perdues fait partie de ces chansons que je ne connaissais pas. (dans les posthumes, je n’ai qu’un CD chanté par Bertola, dont le premier titre est Quand les cons sont braves.)
Au fond, les potes, ils sont là dans ce disque. D’abord Georges, le plus virtuel de tous. Ensuite Renaud, qui chante Georges un peu vite, mais ça va. Les deux types que j’ai trouvés sur la toile et que je vous mets, parce que j’ai aimé. Et puis Nibal, qui s’est pas planté en me faisant ce cadeau. Et qui lui est réel.

Les illusions perdues - Manuel Hernandez chante Brassens © Manuel Hernandez

 

On creva ma première bulle de savon
Y a plus de cinquante ans, depuis je me morfonds.

On jeta mon Père Noël en bas du toit,
Voici* belle lurette, et j'en reste pantois.

Premier amour déçu. Jamais plus, officiel,
Je ne suis remonté jusqu'au septième ciel !

Le Bon Dieu déconnait. J'ai décroché Jésus
De sa croix : n'avait plus rien à faire dessus.

Les lendemains chantaient. Hourra l'Oural ! Bravo !
Il m'a semblé soudain qu'ils chantaient un peu faux.

J'ai couru pour quitter ce monde saugrenu
Me jeter** dans le premier océan venu.

Juste voguait par là le bateau des copains;
Je me suis accroché bien fort à ce grappin.

Et par enchantement, tout fut régénéré,
L'espérance cessa d'être désespérée.

Et par enchantement, tout fut régénéré,
L'espérance cessa d'être désespérée.

 

  variantes

* Ça fait belle lurette...

** Me noyer dans le premier océan venu...

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