2,4 km/h

Maintenant, va recommencer la lutte farouche. Ne concéder que des secondes au temps qui passe. Marcel m’a raconté que pour lui aussi, ça n’a pas été facile.

Cela fait déjà quelques années qu’à la piscine, je tangente par en dessous les 8 longueurs en 5 minutes. J’ai à ma disposition une grosse (heureusement, je suis myope, et avec la flotte, c’est pas facile de la lire) horloge, qui indique l’heure à la minute. Huit fois 25 mètres, ça fait 200 mètres, cinq minutes, c’est le douzième d’une heure, donc faire huit longueurs en moins de 5 minutes, c’est nager à plus de 2,4 km/heure ! tout ça ! En fait, du temps où j’étais quinquagénaire, c’était même 2,5 km/heure, vu que je faisais les cent longueurs en une heure. Mais ce score devient de moins en moins fréquent. Avant covid, je l’avais atteint une fois seulement en un an.

28 juin. Après plus de trois mois sans piscine, première étape, trois piscines ont rouvert. Faut pas oublier de réserver ! Je retrouve tout le monde. Marcel, 87 ans, essaye de me chambrer : il me dit qu’on n’a pas le droit de doubler ! Mal à l’aise sur mes fémurs, je redescends dans l’eau. Et j’avais qu’une heure dix environ. Je me souviens les premiers scores d’après déconfinement : 92, 96, 100, 102, 104, 106. Vers la fin, ça truandait un peu : je débordais un chouille après 11 heures. Les maîtres-nageurs étaient coulants.

Puis deuxième phase du déconfinement, plus besoin de réserver, on a tout son temps. J’ai repris mon rite, mais pas mon rythme : 100 longueurs, je retourne en face en planche, vingt ciseaux, exercices de respirations, et je reviens en sous-l’eau. Par contre, laisse tomber les huit longueurs en cinq minutes ! Mais enfin, en quelques semaines, je suis passé de huit longueurs en six minutes à mon fameux 2,4 km/h. Sur les quatre derniers jours : deux jours à moins de 1 minute en plus pour 96 longueurs, le troisième jour à peu près égal, et ce matin, carrément grappillé trente seconde. 2,42 km/heure. J’ai à peu près retrouvé mon niveau d’il y a cinq mois. En plus, mon dernier retour en sous l'eau, je vais jusqu'à l'échelle. En diagonale. D'après Pythagore, ça fait plus de 25 mètres. Si je suis dans le couloir le plus éloigné, pas loin de 30.

          C'est pas demain la veille, Bon Dieu ! de mes adieux.

Maintenant, va recommencer la lutte farouche. Ne concéder que des secondes au temps qui passe.
Marcel m’a raconté que pour lui aussi, ça n’a pas été facile.

Bon, je vous laisse. Demain j’ai un bridge dans la Nièvre, chez Colette, avec Kaddour et deux amis que je ne connais pas. Et après, direction Lozère. Je vais avoir encore une petite rééducation quand je reviendrai du lac de Villefort. (Là, c’est pas pareil. Bras de lac d’environ 400 mètres, trois allers et retours. Ça fait à peu près la même distance. Mais y a pas d’horloge. C’est pas de la nage de con à lutter contre le temps. C’est juste une nage dans la montagne. L’eau sent bon. L’air aussi. Je me fatigue pas. Et dès que je me suis un peu écarté, je suis seul. )

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