Deux visages de l’antiracisme

Extrait de Génération offensée de Caroline Fourest

Quand les « anti-racistes » empêchent la représentation des Suppliantes d’Eschyle pour cause de peaux blanches, masques noirs, c’est vraiment con : le spectacle est humaniste, l’auteur aussi, la troupe également, tout le projet plaint la misère depuis deux-mille cinq cents ans. Anti-racisme contre anti-racisme. 

C’est vraiment con. Enfin, c’est ce que je croyais. Car voici une autre thèse —  l’antiracisme identitaire ne songe qu’à éliminer sa concurrence : l’antiracisme universaliste —, qui à la fois me paraît solide, me fait froid dans le dos, et me redonne espoir : lutter contre une stratégie, c’est lutter contre un ennemi, c’est faisable. Tandis que lutter contre la connerie, c’est lutter contre le monde, c’est mission impossible.

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Deux visages de l’antiracisme

 

Ces polémiques confrontent deux visions de l’antiracisme, qui s’entrechoquent et se combattent. D’un côté, l’antiracisme qui réclame l’égalité de traitement au nom de l’universel 1. De l’autre, l’antiracisme qui exige un traitement particulier au nom de l’identité. Le premier est universaliste. Le second est identitaire.
L’universaliste souhaite lutter contre les préjugés, l’essentialisation des identités, pour permettre à chacun de s’épanouir individuellement, de s’autodéterminer, de choisir son genre, de s’identifier à la culture de son choix, sans être assigné ou discriminé. Adepte de la transgression des genres et du métissage, il ne juge ni le fait de changer de sexe ni celui de se tresser des dreadlocks, défend une vision « fluide » des identités, et lutte contre les obstacles à cette liberté de s’autodéterminer.
Cet antiracisme peut se mobiliser de façon communautaire contre la domination, les préjugés, l’antisémitisme, le racisme ou l’homophobie. Le but n’est jamais d’obtenir une reconnaissance particulière, ni un traitement de faveur, mais la fin des discriminations. C’est un rêve à la Martin Luther King, destiné à être partagé par le plus grand nombre. Une patience, une dignité qui ont fait la force du mouvement des droits civiques aux États-Unis. En apparence plus modérée, cette approche est en réalité la seule à faire efficacement reculer les stéréotypes sans monter les identités les unes contre les autres.
En France, on vise cet horizon universaliste en revendiquant le « droit à l’indifférence » : ne pas être rangé dans une case, ni bloqué par un plafond de verre, en raison de son apparence, de son origine, de sa sexualité, de son sexe ou de son genre. Cette conception ambitieuse de l’individu s’inscrit dans une longue histoire allant de la philosophie des Lumières à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Assez longuement partagé, cet antiracisme s’est forgé dans le refus des ligues antisémites de l’Ordre moral, la défense du capitaine Dreyfus puis en réaction à l’horreur du racisme exterminateur nazi. Il irrigue une gauche française Charlie, républicaine et laïque, anti-intégriste et antitotalitaire, toujours inquiète lorsque l’antisémitisme se réveille. Ce qui est le cas en Europe.
En plus d’attentats islamistes à répétition visant les Juifs, comme ces enfants de Toulouse et leurs parents assassinés à l’entrée de leur école par Mohammed Merah, les actes anti-Juifs explosent. Ils sont deux fois plus nombreux que les agressions anti-musulmans.
Aux États-Unis, la situation est rigoureusement inverse. Même s’il arrive qu’ils visent aussi des Juifs, l’essentiel des tueries de masse et des attentats vient de l’extrême droite blanche, raciste et suprémaciste. Leurs victimes s’ajoutent aux nombreux Noirs tués, presque chaque semaine, par une police robotique, qui tire à la moindre peur d’un suspect armé.
Non seulement les antiracismes américain et français n’ont pas la même histoire, mais ils ne font pas face aux mêmes défis. Né de la résistance à la ségrégation, dans une société où la référence à la religion et à l’ethnicité semble indépassable, l’antiracisme américain n’a pas choisi de combattre les catégorisations ethniques, mais de revendiquer une plus grande diversité au nom de la « race ». Un mot tabou en France. Non pas pour nier l’ethnicité, mais parce que ce mot renvoie à la croyance nazie en des espèces d’humains si différents qu’ils pouvaient à peine se mélanger. Alors que ni la couleur de peau, ni la forme du nez ne font d’aucun humain une espèce à part. Pour combattre ce préjugé ayant donné lieu à la classification nazie, qui a déporté et tué, l’antiracisme français cherche à minimiser l’importance de la « race ». Pas les États-Unis
Même si cela existe, il est rare d’y contester  les classements ethniques. Bien souvent, on se contente de multiplier les cases, de « Caucasien » à mille façons d’être « métis », pour revendiquer le droit à la discrimination positive. Là où des critères sociaux permettraient d’aider les plus pauvres, souvent noirs, en évitant la concurrence des « races », le fait d’exiger une place à l’université ou une bourse sur des critères ethniques perpétue les stéréotypes raciaux, tout en alimentant le ressentiment des Blancs les plus pauvres.
Le problème n’est pas d’énoncer une identité collective pour revendiquer la fin d’une discrimination. Le souci commence lorsqu’on applique une vision séparatiste de l’identité aux êtres et à la culture. Au point d’interdire le mélange, les échanges, les emprunts. Au point de confondre inspiration et appropriation. Ce raccourci mène moins à l’égalité qu’à la revanche. Il ne favorise pas le mélange, mais l’autoségrégation. En revendiquant un traitement particulier, comme le droit à la parole ou à la création sur critères ethniques, on maintient des catégories, des façons de penser, qu’utiliseront les dominants pour justifier leurs préjugés et passer pour des victimes.
C’est tout le problème du droit à la différence. Au lieu d’effacer les stéréotypes, il les conforte, et finit par mettre les identités en concurrence. De plus en plus de Blancs se montrent sensibles à la propagande haineuse de l’alt-right leur faisant croire qu’ils sont en train de devenir une minorité en danger. Cela empire si des activistes noirs se mettent à interdire à des Blancs de parler ou de créer. Ces excès du politiquement correct ont clairement permis à Donald Trump de prendre sa revanche après le double mandat de Barack Obama, grâce à un langage totalement débridé.
La gauche américaine a-t-elle su en tirer les leçons ? Certains commencent à mesurer l’urgence de retrouver le chemin d’une gauche plus universaliste et égalitaire. Mais le Parti démocrate et la plupart des représentants des minorités ou des communautés restent figés dans cette vision sclérosée des identités. Qui oserait proposer une autre voie se mettrait immédiatement à dos des représentants très influents et virulents de l’antiracisme identitaire.
Après avoir naufragé la gauche dans les pays anglo-saxons, des États-Unis au Canada en passant par l’Angleterre, il commence à contaminer la jeunesse européenne, qui préférera toujours la radicalité violente et branchée d’un Malcolm X à la sagesse d’un Martin Luther King. Quitte à défendre une vision séparatiste, mais aussi parfois intégriste de l’identité, sur un continent où l’extrême droite monte par peur de cet aveuglement !
La jeunesse gauchiste s’en fiche. Comme ses aînés, elle veut vivre ses pulsions sans penser aux conséquences. S’identifiant plus volontiers à la lutte contre la ségrégation ou la colonisation qu’à la résistance au nazisme, elle n’a aucun scrupule à s’allier à des groupes intégristes antisémites s’ils prétendent mener un combat contre le capitalisme ou l’impérialisme. Tout est pardonné aux « damnés de la terre », qu’ils soient réellement victimes de racisme ou réellement fanatiques. Dans un contexte très différent, réellement entravé par la colonisation, Frantz Fanon estimait que tous les moyens étaient bons, même le recours à la violence ou au terrorisme, si cela permettait de se libérer de l’oppression 2. Fascinés par cette radicalité, de jeunes Occidentaux l’appliquent à tout mouvement perçu comme « décolonisé ».
Ils en viennent parfois à soutenir le suprémacisme noir et son antisémitisme. C’est le cas des fans de Malcolm X, qui défendait une vision très violente et très raciste de la revanche. Plus il devenait islamiste, plus il associait les Blancs au diable : « L’homme blanc est diabolique par nature et doit être détruit 3. » Ne parlons pas du leader antisémite Louis Farrakhan, admirateur d’Hitler et qui  compare les Juifs à des Blancs sataniques, parfois même à des « termites », qu’il faut donc exterminer… Lors d’un meeting tout récent, il expliquait que « les Juifs étaient responsables de tous les comportements crasseux et dégénérés de Hollywood, transformant les hommes en femmes et les femmes en hommes ». Avant de menacer : « Les Blancs, vous allez descendre. Et Satan va descendre aussi. Et Farrakhan [il parle de lui à la troisième personne], grâce à Dieu, va retirer la couverture de ces Juifs sataniques. Je suis là pour dire : votre temps est terminé ! »
Ces modèles inspirent la jeunesse. Tamika Mallory, l’une des fondatrices de la Women’s March, était présente à ce meeting de Nation of Islam, tenu en février 2018. Elle n’a pas dénoncé ces propos. Ni retiré la photo où elle embrasse goulûment Farrakhan sous cette légende « the GOAT » (« le meilleur de tous les temps »). Ce n’est qu’une fois sous les feux de la critique que cette militante issue du mouvement Black Lives Matter a déclaré réprouver l’antisémitisme et l’homophobie du gourou de Nation of Islam. L’actrice Alyssa Milano, très affûtée politiquement et courageuse, venait d’annoncer qu’elle ne se rendrait pas à l’invitation de la Marche des femmes tant que ses leaders ne lèveraient pas ces ambiguïtés. Trois figures mises en cause ont depuis été écartées du mouvement. Mais l’actrice s’est vu agonir d’injures sur les réseaux sociaux pour avoir osé alerter.
L’alerte visait notamment Linda Sarsour, la leader voilée de la Marche des femmes. Issue du militantisme en faveur de la Palestine façon Hamas, elle peut d’une main lever des fonds pour les victimes de la synagogue de Pittsburgh attaquée par un suprémaciste blanc… et de l’autre banaliser les mouvements incitant à la haine des Juifs : « Lorsque nous écrivons l’histoire de l’islam en Amérique, Nation of Islam fait partie intégrante de cette histoire », a-t-elle tweeté en 2012. Elle invite ses coreligionnaires à ne jamais « humaniser » les Israéliens, parle de la résistance à Trump comme d’une forme de « djihad ». Loin de prôner l’intégration ou le mélange, elle encourage ses frères et ses sœurs à refuser l’assimilation : « Notre priorité, la priorité des priorités, est de plaire à Allah et seulement à Allah. »
Voilà les nouveaux visages de l’antiracisme et du féminisme à l’américaine. Porté par une jeunesse estudiantine assoiffée de radicalité pour faire oublier ses privilèges, l’antiracisme identitaire ne songe qu’à éliminer sa concurrence : l’antiracisme universaliste. Sa terre de mission prioritaire se trouve en Europe, où la gauche républicaine et libertaire résiste.
En France, des groupes encouragés par les réseaux franco-américains tentent d’importer ces passions. C’est le cas d’un groupuscule comme la Brigade anti-négrophobie, qui passe son temps à vouloir faire interdire toute pièce ou exposition pouvant être efficace contre le racisme, ou d’un mouvement comme les Indigènes de la République, qui tiennent en France des discours proches de Nation of Islam.
Sa leader, Houria Bouteldja, a publié un livre – Les Blancs, les Juifs et nous – loué par une partie de l’extrême droite française pour sa fibre identitaire 4. Elle a adoré ses pages sur les Juifs, et plus encore cette tirade contre le féminisme pro-choix : « Mon corps ne m’appartient pas. Aucun magistère ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches (…). J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. » Une logique qui l’amène à considérer qu’une femme violée par un homme de « son clan » – c’est-à-dire de sa culture – ne doit pas le dénoncer, pour ne pas flatter le racisme. La consigne est claire. Une féministe ne doit pas dénoncer son violeur s’il est noir, arabe ou musulman, surtout si elle est musulmane, sous peine de trahir. Les féministes dénonçant l’intégrisme religieux au nom de l’islam, le viol ou l’oppression des femmes sans tenir compte de la couleur de peau ou de la religion de l’oppresseur sont taxées de « Blanches » et d’« islamophobes », même si elles sont musulmanes.
L’auteure confie trembler d’émotion en entendant « Allah ou akbar », ce cri qui « terrorise les vaniteux » (sic). Une saillie particulièrement douteuse dans un pays qui a vu plus de 263 Français mourir dans des attentats après avoir entendu ce cri. Quelques pages plus tôt, l’auteure se plaint d’avoir dû pleurer sur le « judéocide » d’Hitler à cause de l’école républicaine, qui l’a « bien dressée ». Un livre digne des pamphlets antisémites d’avant guerre. Sauf qu’il n’est pas seulement « tendance » à l’extrême droite, mais aussi à l’extrême gauche. Et qu’il bénéficie de tous les relais antiracistes anglo-saxons. Dans ses remerciements, l’auteure exprime sa gratitude envers les militants du « réseau décolonial euro-américain », sur lequel elle dit fonder « beaucoup d’espoir ». Celui d’importer une vision totalement sectaire de la politique d’identité.

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1 Je parlais déjà de cette fracture dans mon livre consacré à la crise du multiculturalisme et aux attaques contre l’universalisme dans La Dernière Utopie, op. cit. 

2 «  Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon », Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, ch.1. 

3 Entretien avec Louis Lomax, « A Summing Up : Louis Lomax Interviews Malcolm X. », When the Word Is Given : a Report on Elijah Muhammad, Malcolm X, and the Black Muslim World, 1963. 

4 Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016. Digne d’un pamphlet des années 1930, son livre a été salué par le chef de file des catholiques d’extrême droite anti-Charlie, Bernard Antony, sur Radio Courtoisie : « Houria Bouteldja, c’est du Barrès ! » (13 avril 2016).

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